CHAPITRE DEUXIÈME LES FEîiues
La situation des femmes dans la société romaine était-elle aussi mauvaise qu'on le suppose? — Égr.rds qu'on le'ii'r lémoijînè dàhà là inàison. — Importance qu'elles prciment dans la vie publique. — Sous l'empire, elles ont part aa gouvernomeiit. — La philosophie continue à leur être contraire. — Dans la pratique, leur condition devient presque é^jàle à celle des hommes. — Usage qu'elles ïbnt du droit d'assoeiatioii.
Le tàblea^i de la société distinguée de Rome au II* siècle serait incomplet, si nous ne disions rien des fémnies. Elles y tiennent une grande place, et, comme leur influence s'est surtout fait sentir dans les choses religieuses, on tte peut négliger de s'occuper d'elles quand on étudie l'histoire de la religion romaine sous l'empire.
D'ordinaire, on se fait de leur condition et de leur conduite à ce moment des idées peu exactes. La première erreur, la plus grande peut-être, assurément la plus répandue, consiste à se représenter la situation des femmes dans la société romaine comme beaucoup plus fâcheuse qu'elle ne l'était réellement. On suppose volontiers qu'on les y traitait à peu près comme des esclaves, et Von croit qu'il n'a pas fallu moins d'une i évolution
LÈS FEMMES. Ifll
Bociale et religieuse pour les émanciper. C'est l'opinion de ceux qui jugent uniquement Rome d'après ses lois. Il est sûr que la loi romaine est très-dure pour les femmes. « Nos aïeux, dit Tite-Live, ont défendu que la femme s'occupât même d'une affaire privée sans avoir quelqu'un qui l'assiste ; ils ont voulu qu'elle fût toujourfl sous la main de son père, de ses frères, de son mari *. i Quand on songe à « cette servitude légale, qui n'a pas de fin * >, on est tenté de s'apitoyer sur son sort; mais on se rassure vite, si, au lieu de s'en tenir à des textes de lois, on étudie le monde et la vie. Là, au contraire, le rôle de la femme est considérable. On l'entoure d'honneurs et d'égards; elle est respectée de son mari, vénérée des esclaves, des clients, des enfants, maîtresse dans la maison. La loi et l'usage se trouvent donc ici en désaccord, et dans ce conflit c'est la loi qui en définitive a été vaincue. Les jurisconsultes eux-mêmes le constatent ; ils avouent que cette esclave, qui légalement ne peut disposer de rien et qu'on retient dans une tutelle éternelle, se trouve être en réalité l'associée, la compagne, presque l'égale du mari. Elle siège, je dirais volontiers elle trône avec lui près du foyer domestique, dans V atrium. «L'a/rmm n'était point, comme le gynécée, un appartement reculé, un étage supérieur de la maison, retraite cachée et inaccessible. C'était le centre même de l'habitation romaine, la salle commune où se réunissait la famille, où étaient reçus les amis et les étrangers. C'est là, près du foyer, que s'élevait l'autel des dieux lares, et autour de ce sanctuaire était réuni tout ce que la famille avait de précieux ou de sacré, le lit nuptial, les images des ancêtres, les toiles et les fuseaux de la mère de famille,
1. Tile-Live, xxxiv,2. — 1 Titc-Livc, lixiv, 7 : numquam exuiliir senitus muUebru.
PoissiEB. — Religion romaine. I[. — 13
in LES FEMMES.
le coffre où étaient èerrés lés Registres domestiques et largent âe là maison. C'est sdiià la gafde de la femme qîi'étaient placés tous ces ttêsors. Elle offrait, cominè lé èhef de famille lui-même, les sacrifices aux dieiii îares; elle présidait aux travaux intérieurs des esclaves; elle dirigeait l'éducation dès enfants qui, jusque dans Tàdcfîescehèe, restaient lorigteinps encore soumis à éâ surveillance et à son autorité. Enfin, elle partageait avec le mari l'administration du patrîrhoine et le gouvèrneihènt de là maison. Dès le tnomént où la nouvelle épouse avait mis le pied dans Vatrium de son mari, elle était associée à tous ses droits. C'est ce qu'exprimait lirte àritique formule : au ifioment de franchir le seiiil de sâ nouvelle demeure, la riiatiéè adressait à l'époux ces paroles sacramentelles : Ubi tu Gains, ibi ego Gaia, là où toi tu es le maître, riiol je vais être la maîtresse. La femme devenait inalîtresse, eii effet, de tout ce dont le niari était ùiaître, et Câton f'âncieiï ne faisait qu'exagéret urie observation judicieuse lorsqu'il s'écriait plàisafnment : « Pat*ttJnt les hommèà gouvernent lès femmes, et nous, qui gouvèriions tous les homttiès, ce sont nos femriïes qui nous gouvernent *. > C'est donc une chimère dé prétendre remonter datis l'histoire de Rome jusqu'au temps où les femifaes étitiehl entièrement esclaves dahs la maison ; jamais èlîes n'ont été aussi asservies qu'on le sUppOse. Si les vieui poêtës( parlent avec grand respect de là « majesté du pêi-e Aé famille * :», ils célèbrent aussi « la sainteté du honl de lâ matrone^ ». On peut même prétendre que la manière dont les anciens expliquent cette infériorité légale dans laquelle on voulait les retenir ne leur est pas trop défa-
i. Gide, Éttide sur la condition de la femme, p. 109. — 2. Attius, Telephus : Ut vint coniendas tuam ad majeslatem viri. — 3. Afranius. Suspecta : Tuam majestatem et nominis matr<m(t nmctitit' dinem.
Lés FÉMMÊi i%
fôfable. Lé Romain prévoyait que dans cetto lutté d'influence qu'il allait livrer avec sa femme, il serait vaincu, il se sentait d'avance le plus faible, et il n*avait fait ces lois rigoureuses que pour se donner des armes contre elle ; mais les historiens nous disent qu'elle n'avait pas de peine à regagner dans là maison tout ce qu'au dehors là législation lui faisait perdre ^
Bientôt même cette victoire intérieure et domestiqué ne lui suffît pas. Périclès disait aux Athéniennes qu'elles n'avaient qu'Une gloire à espérer, c'est qu'on ne parlât jamais d'elles ni en bien ni en mal. Une Romaine ne s'en serait pas contentée : en récompense de letir dévouement fiOur la république, les femmes obtinfeût à Rome le droit d'étl-é louées publiquement après leur mort, comme le» hommes. Aux bbsèques d'une grande dame, le cortège s'àrfêtatit dU forufe, et le plus pfoché pàréht de la défunte, toontaht à la tribune, faisait l'éloge de sa naissance et de éa vertti. Elleâ étaient fen possession de ce droit déâ l'époqUè dé Camille ^ ; avec le temps, elles en conquirent beaucoup d'autres. A mesure qu'on avance dans rhistoiîê dé Rumé, on voit leur importaftce s'accroître. Il leur était Sfrivé déjà, pendant là république, de n'être pas san» Inilueri^é suf les délibérations du peuple et du sénat, ïnais elles n'y intervenaient encore que d'une façon détournée. Soils l'empire, elles ne prennent plus la peiné flé cacher la part qu'elles ont dans la direction des affaires. Auguste, si jaloux de son pouvoir, consent presque aie partager avec Livie ; il la consulte danâ les situations graves, il l'associe aux honneurs qu'on lui rend; il lui fait accorder, ainsi qu'à sa sœur Octavie, l'inviolabilité tribunitienne*. Claude est entièrement gouverné par seê
i. Tite-Live, xxxiv, 2 : aomx victa nêerias nottra impotenti* wm- Hebri. — i. Titc-Live, v, 50 — 3. Dion, xlix, 38.
femmes, et rien ne se fait plus dans l'empire sans leur aveu. Le jour où le chef breton Caractacus fut conduit enchaîné dans les rues de Rome pour orner le triomphe impérial, Agrippine était placée sur un trône, non loin de celui de son mari, entourée comme lui des soldats et de leurs aigles, et le vaincu dut lui rendre les mêmes hommages qu'à l'empereur. « C'était assurément un spectacle nouveau, dit Tacite, et fort opposé à l'esprit de nos ancêtres, de voir une femme siéger devant les enseignes romaines M » Il ajoute qu'il ne suffisait pas à Agrippine d'être l'épouse du prince et qu'elle voulait qu'on la regardât comme associée à son empire. Cette prétention cessa bientôt de surprendre, tant elle devint commune. Avec les Antonins, on commence à donner aux impératrices le nom de « mères des camps et des légions » ; on y joignit plus tard celui de c mères du sénat et du peuple »; et ces titres n'étaient pas de pures flatteries : il leur est arrivé souvent, avec les Sévères, de disposer de l'empire et de le gouverner k leur gré, sous le nom de leurs maris ou de leurs fils.
L'exemple donné par la cour fut naturellement imité partout. Nous voyons souvent à cette époque les femmes de la haute société de Rome se mêler ouvertement aux intrigues politiques. Elles y apportent ces qualités d« finesse et de ténacité qui leur sont ordinaires. Si elles nt peuvent pas demander pour elles-mêmes les charges de l'État, elles ont leurs protégés en faveur desquels elles sollicitent. Sénèque dut en partie sa questure aux démarches actives de sa tante : c'était une femme simple et qui vivait dans la retraite; mais l'affection qu'elle avait pour son neveu la tira de sa solitude et la rendit audacieuse. « Elle a fait des brigues pour moi ' » , nous dit-il.
i. Tac, Ann., xii, 37. — 2. Sén., C&ns. ad Helv.^ xn, 1
Aussi était-ce une manière de faire son cTiemln que de chercher à plaire aux dames. Tacite parle d'un consulaire dont le talent consistait à s'attirer leur faveur et qui leur devait sa fortune*. Hors de Rome, elles étaient bien plus puissante» encore. Rien ne les empêchait de se donner toute l'importance qu'elles souhaitaient avoir, quand elles n'étaient plus sous les yeux de l'empereur et des gens qu'elles pouvaient craindre. On délibéra un jour dans le sénat pour savoir si l'on devait permettre aux magistrats chargés de gouverner les provinces d'emmener leurs femmes avec eux. Un sénateur rigoureux, Caecina Severus, se plaignit amèrement de tous les abus dont elles étaient cause, et déclara en propres termes que, a depuis qu'on avait relâché les liens dont les ancêtres avaient cru devoir les enchaîner, elles régnaient dans les familles, dans les tribunaux, dans les armées ». La violence de Caecina eut peu d'approbateurs, et, quoiqu'il fut de règle au sénat de louer sans lin le passé, on fut d'accord qu'en bien des choses on avait eu raison d'adoucir la rigueur des anciennes lois, et on laissa les proconsul* libres de partir avec leur famille, s'il* le jugeaient bon. Tout le monde était pourtant obligé de reconnaître que les reproches qu'on leur faisait n'étaient pas entièrement injustes. Il n'y avait guère de prucès de concussion où la femme du gouverneur ne fût impliquée. <( Tous les intrigants de la province s'adressaient à elle; elle s'entremettait dans les affaires et les décidait*. » Elle s'occupait de tout, même de la discipline militaire et de la direction des armées. On en vit qui, à cheval près de leur mari, assistaient à des exercices, présidaient à des revues, haranguaient les troupei ^. Du moment que l'épouse de l'em-
1. Tac, Ann., v, ^ . aprus uitmenais feminarum animii. — t. Tac, Ann., ni, 33. — 3. Tac, Ann., u, 55. Dion, Lix, 1S.
t9| LES FEMitfES.
pprpiîr ge ftipait appeler la « mère des çampi », cellpi des légats jrpp^riaux semblaient autorisées à rechercher I9 faypiir des logions. Elles y réussissaient souvent, et l'on vit plus 4 une fois, ce qui semblerait fort extraordir naire de nos jours, des soldats et des officiers §e réunif pour élever une statue à la femnne de leur général *.
Noys sommes très-loin, comme on voit, de I4 servitude et dii la réclusiqn à laquelle on suppose d'ordinaire que les Romaines étaient condamnée^. Ce qui SfMjl est vrai, c'est que cette indépendance qu'on leur accorcle est plur tôt une aiïaire de tolérance et d'usage que de principe. Les lois civiles y étaient tout à fait opposée^; |^ pbilosoT phie ne la favorisait pa3 davantage. L^s sages de h Grèce paraissent s'être fort peu occupés de cqttp qpestiQp des droits de la femme, si ardemment iagitée fie nos joiifg; quand par hasard ils y touchent, on voit hJPn qu'ils \\ii sont fort contraires et peu disposés à lui dPnnpr une plaCQ convenable dans la famille et dans l'état. Lorsque Platoi) veut tracer le tableau d'une société démocratique « à l^r qqelle ses magistrats, comme de mapvais échanspn^, Qi)jt yersé la liberté toute pure », et qui s'en e^t eqivrèe jug?; qu'à perdre entièrement la raison, il y représente l'esclav^ refusant d'obéir à son maître et la fepim^' 9'^ pr^t^n^ s'égaler à son naari*. "Voilà ee qiji lui semble le pop^blft di| désordre dans un état mal ordonné ! ^rjstpte est p\^f insqjent encore, f As^ur^n^^'Ht^ <iit-i), il peut y ^vojr des fem?P*?3 ^^ de§ enclaves qpi sûjenî; honnêtes; .cepep^aMl on peut dire d'une façon générale que la femme est d'^ne espèce inférieure, et l'esclave un é^re tout ^ fnit m^" chanta. > Le§ phijp-Qphes de Home, daqs leur? ouvrages thépriques, ne s'expriment pas autrement qup Cj^pj dP
1. Renier, Inscr. de VAIg.y 49. — 2. Cicéron a traduit cp pQswge de Platon dans pa Piépubliquey i, 48. ^~ ^. Ari-^ioie, Poeif.» 15.
1^ OrècQ. GictTon reproduit le passage de Platon qijo je viens de citer, et sernblc l'accepter poiir son copipte. Sénèque affirme brutalement, comme Apstpte, que ja femipe est gn être ignorant et indompté, incapable d© se gflijverner lui-nième, animal im^irudcns^ feri^m, cupiiiifqfinn impatient * ; il ne peut dope être question de leur accorder des privilèges et de réclamer pour elles pljis (le justice et d'égalité. Mais à Home ce que les sages spniblaient si éloignés de faire s'était fait tout seul. Gontfaifemenj; à cp qi^i arrive d'ordinaire , les principes restèrent en arrière de la pratique, et tandis que les philosophes et les législateurs semblaient s'entepdre pour fetenir lôs femmes dans une condition dépendante, l'opinion et l'usage les avaient émancipées. 11 faqt évidemment chercher j'prigine de cejte éi^ancipation daps Tidép élevée que les Romains s'étaient toujours faite du piariage. Ijs \^ regardaient coipme « le mélange de deux vies ^ >, et ce piélapge ne pouvajt êtfe coipplet que 31 tout étajt commun ent^e les deux époux. 9^ Quand je t'ai épousé, ^i^git à Briîtiî? la npMe Pprcia, c^ n'étajt pa§ seulement PQur être, con[ime une courtisane, à cpté de toi au Ht et ^ table, Tpajs pour prendre ma part (jii ^ien et du mal q^i ppurr^ient (,'arriver^. »Çe partage égal des hiens et des ipawx introduit up principe d'égalité dans la famille. FjLien pe résista dans |a suite à ce principe; il flnit par y^inçf^ |ps préjugés du monde, les théorie^ dps philo- §pphe§ et les prescriptions de la loi. Les règlenients «îéyèrqs par lesquels on av^jt prétendu enchaîner les femmes furent successiven^ent éludés ou abolis. J^es jurisconsultes ont montré, et c'est une étude très-piquante, par quelles manœuvres habiles elles parvinfen^^ sous
i. Sén., De const. sap., U. — 2. Digeste, xxiiî, 2 : consortium ornnis vitçe, indiyiditœ vitçe consuetudo. — 3. Plutartjue. nruln<!, 13.
l'empire, à renverser toutes les barrières élevées autour d'elles par l'ancien droit civil et à devenir tout à fait les égales de leurs maris *. On finit même par abroger ce privilège dont le vieux Caton se montre si naïvement fier dans un de ses discours, f Si tu trouves ta femme en flagrant délit d'adultère, disait-il, la loi te permet de la tuer sans jugement. Si par hasard elle te surprenait dans la même position, elle n'oserait pas te toucher du bout des doigts ; la loi le lui défend *. » L'empereur Ântonin fit disparaître cette différence, et l'adultère du mari fut puni comme celui de la femme*.
Quoique la législation de l'empire porte la trace évidente des changements qui s'accomplissent alors dans la condition des femmes, c'est ailleurs qu'il faut regarder, si l'on veut savoir véritablement jusqu'à quel point elles étaient libres. Ceux qui s'imaginent que leur émancipation est une conquête récente et qui en félicitent à tout moment le monde moderne, seraient, je crois, fort surpris si, au lieu d'étudier toujours le monde ancien dans les livres des philosophes ou des jurisconsultes, ils consentaient à le regarder un peu dans la réalité et dans la vie. Les inscriptions nous donnent sur ce point des renseignements fort curieux. Nous sommes moins disposés, après les avoir considérées de près, à plaindre les femmes de Rome, nous trouvons qu'elles jouissaient de privilèges que celles de nos jours ne possèdent plus. Elles avaient le droit de former, comme les hommes, des associations qui se donnaient des chefs à l'élection*. L'une d'entre elles porte le nom respectable de t Société pour la conservation de
1. Gide, Étude sur ta conaitwn m la femme, p. 163. Voyez aussi Friediaender , Sitteng. Roms, i, p. 273. — 2. A.-Gelle, x, 23 : In adulterio uxorem tuam si deprehêndisses, sine judicio impune necares ; illa te, si tu adulterarere, digito non auderet contingere, neque iw» est. — 3. S. Aug., De adult. conj., 2, 8.— 4. Orelli, 2427.
LES FEMMES. âOi
la pudeur, Sodalitas pudicùùe servandœ^ ».ALanuvium, il y en avait une qui se nommait t le sénat des femmes' », et ce nom rappelle une institution fort curieuse de Rome, qui, par malheur, nous est assez mal connue : c'est ce qu'on appelait « la réunion des matrones >, conventus matronainjim^ où se rassemblaient les femmes de grande maison. Suétone rapporte qu'on s'y disputait souvent fort aigrement et même qu'on s'y battait quelquefois^. Une fantaisie de l'empereur Héliogabale donna à cette réunion une importance politique. Il régla de quelles personnes elle serait composée, quels jours on s'y rassemblerait, et voulut qu'elle portât le nom de « petit sénat », senaculum. On y faisait des sénatus-consultes pour trancher toutes les questions d'étiquette : on y décida, par exemple, quel devait être le costume des femmes selon leur rang, à qui appartenait la préséance dans les cérémonies ; quand deux dentre elles se rencontraient, laquelle devait faire les premiers pas pour venir embrasser l'autre ; de quelle espèce d'attelage ou de voiture chacune pouvait se servir; pour qui était réservé l'usage des chars traînés par des chevaux ou des mules, des chaises à porteurs garnies d'argent ou d'ivoire ; qui avait le droit de mettre de l'or ou des pierreries sur ses chaussures*, etc. Cette institution bizarre, détruite à la mort d'Héliogabale, qui lui avait donné des attributions ridicules, fut sans doute rétablie par un de ses successeurs, puisqu'elle existait du temps de samt Jérôme ^ ; elle a donc duré autant que l'empire. Les femmes de naissance plus obscure, et qui ne pouvaient espérer entrer dans « le petit sénat», n'en formaient pas moins des sociétés qui n'étaient pas sans importance. Il est arrivé à ces sociétés de s'insinuer dans
1. Fabretti, p. 462. — «. orelli, 3740. — 8. Suét., Galba, 5. — 4. Lanipride, Heliog., i. — 5. S. Jérôme, Episi., 43.
jps afTaipes municipale^ et d'y jouer lin certain ruîo. On y délibprqit ^ur des rpcompepges qu'on YQulai}; accorirter à un magistrat do \^ ville, on y votait des fonds pour ^jeyer des n^pppnients et des statue^*. Dans les éjectiQ^s, les femmes r^'étaienl; pas admises à (JQnpcr Ippr suiïrage, jnais elles avaient le droit dP recommander le çaodid^t qu'elles préféraient. Parmi les réclarpes é|ectorîî)fi3 qui rçrppH.ssept les mufs ^e Pompéi, beaucpup ^ont signée? par dps fepimes. Quand elles étaient riches et de bonnp naissance, jn^riées à des personpî^ges irpportantsqui ocppp9ipnt )e^ prepoières magistratures, la reconnaissance de leurs concitoyens np les séparait pas de lejirs piaris ejt J/si^r élevait de^ nippumpnt^ en commun. Souvent aussi e)|e^ cherc)ient 4 provoquer cette reconnaissance paF de? biepfajt^ particuliers dopt e)|ps çpmblent leur pays ' ; elles cons^ruisenl- des |;eniples, des portjques, elles ornenj le théâtre, elles dpnpppt des jeijx ep leur npni^. I^fi? villes payent topjours ces bjepfaits par deç bpnneiir» pi^il^Ucs. Les femmes y reçoivent à peu près Ips menées (iontimages et prennent les mênips titres qup les hon^mes, Les grandes associations se mettept sous leur patronage*; pn les appelle f mpfps et protectrices du municipe », et cette dignité leur est accordée à la suite d'une délibéra-r ^ipn golennpile qui en rehausse le prix. Nous avpns le lext.e d'ijp décret de ce genre, rendu par je ^én^t d'un§ ville d'Italie pp l'honneur d'une grande (|amp, Npmmi* Yalcria, prêtresse de Yénus; il y est dit f que tous le^ sénateurs sont d'accorc} qu'il e$t justp de Ipi donner 1q nom de protectrice de la ville , qu'il faut pl)tep|r de si| i)onté qu'elle veuille bien accepter volontiers pt de bon çpeurpe titre qu*pn lui plTre, qu'elle daigne recevoir cha-r
1. Orclli, 6211, 60Q0, 3773- — 2. OrpUi. JilSS. — ?. QrelU, 5128, 2193. - 4. ÔrelU, 4643.
euD des citoyens en particulier et la république en général ians la clientèle de sa maison, et que, toutes les fois que l'occasion s'en présentera, elle la défende et la protège par sa puissante intervention ; qu'enfin on lui demandera qu'elle permette de lui présenter une table d'airain contenant le décret qu'on vient de rendre et qui lui sera remis par les magistrats de la ville et les premiers du sénat*. > Sans doute, on ne doitpasexagérer l'importance (le ces hommages : c'étaient des titres honorifiques qui ne tonféraient pas de pouvoir réel; il n'en est pas moins vrai de dire que, sous l'empire romain, les femmes s'approchaient plus de la vie publique qu'il ne leur est permis de le faire aujourd'hui '.
Attachement des femmes romaines à la religion dp leur pays. -- Fart que leur fait cette relijîion. — Cultes qui leur so"l réserv.'-« — Services que la religion essaye de leur rendr- — Elle rend le mariage plus solennel et plus sérieux. - Eli- reur donne l'occasion d'être plus libres et plus importantes. — Comment peut-on expliquer que les Ri-maines, si attachées à leur religion nationale' aient embrassé avec tan> d'ardeur les cultes étrangers?
Si Ton se trompe sur la situation véritable qu'occupaient les femmes à Rome sous l'empire, on ne se fait pas non plus des idées tout à fait justes sur les sentiments que leur inspirait la religion de leur pays et sur les motifs
1. Orelli, 4036. — 2. Elles paraissent m^me, dans certains pays y avoir tout à lait participé. Dans une ville de l'Afrique, une femme est appelée duumvira (Renier, Inscr. de l'Alg., 39U). Dans les îles BMearos, une autre est dite : insulœ magisteriu et hononbus onitabus fuHcta {Corp. imcr. Uit., u, a712).
qui les ont attirées vers les cultes étrangers; il est pourtant nécessaire d'éviter à ce sujet les exagérations et le» erreurs.
A Rome, comme ailleurs, les femmes étaient plu» rcligieuBCf que le» hommes. Pour peu qu'un jeune homme appartînt à une famille aisée, on lui faisait étudier de bonne heure la philosophie grecque. Il prenait quelquefois dans celte étude des impressions contraires à la religion de son enfance ; le plus souvent elle l'habituait à s'en passer en lui fournissant des solutions plus raisonnables sur la nature de l'homme et de Dieu ; dans tous les cas, il y trouvait un aliment pour l'activité de son esprit. La femme n'était pas sans doute exclue de la philosophie; aucun sage n'avait prétendu que cette étude lui fût interdite. Sénèque déclarait, au contraire, que les imperfections mêmes de sa nature lui faisaient un devoir de s'y livrer : plus elle est emportée par tempérament, pleine de désirs déréglés et de passions violentes, plus elle doit demander à la raison un frein pour se contenir*. Plutarque aussi pensait qu'il est bon qu'elle lise Platon et Xénophon, et il voulait que son mari fût son maître. c II faut, disait-il, qu'il orne son esprit de philosophie, et que, semblable à l'abeille, il rapporte chez lui ce qu'il aura recueilli de meilleur *. » Il ne manquait pas à Rome, au I" siècle et auparavant, de femmes qui n'étaient pas étrangères aux idées philosophiques. L'amie de Cicéron, Caerellia, voulait être la première à lire son traité Du souverain bien^. Quand Livie eut perdu son fils Drusus, elle appela, pour la consoler, le sage Areus, qui était, dit Sénèque, le philosophe de son mari *. Ce fut même
1. Sénèque, De const. sap., U, 1. Voyez aussi Consol. ad Helv., 17, 4. — 2. Conjug. prœc, p. U5.— 3. Cic, Ad Atlicum, xui, 21. ~- 4. Philosopha viri sui. Sénèque, Cons. ad Marc, 4, 2.
comme ane mode, à cette époque, chez les femmes du monde qui vivaient assez légèrement, de paraître avoir du goût pour ces graves études, et Horace rapporte qu'oji voyait souvent chez elle» les ouvrages des stoïciens sur des coussins de soie*. C'est dans les mêmes mains, sans doute, qu'Épictète trouvait plus tard les traités de Platon» surtout sa République, où il se prononce pour rabolition du mariage et la communauté des femmes*. Mais ce n'étaient en somme que des exceptions. La philosophie n'exerça guère une influence sérieuse que sur quelques femmes d'élite; les autres l'ignoraient ou en faisaient peu d'usage. La religion leur tenait lieu de tout; rien ne les en détachait, et c'est de ce côté que l'ardeur de leur esprit se tournait sans partage. Les Romains n'auraient guère compris une femme qui fut esprit fort et incrédule. Même quand ils ne croyaient pas beaucoup aux dieux pour leur compte, ils n'étaient pas fâchés qu'on y crût chez eux. Cicéron, qui se moquait si gaiement de toutes les fables de la mythologie, trouvait tout naturel que sa femme fût dévote et ne faisait rien pour la gagner à ses opinions. Les prières, les sacrifices, la célébration des anciens rites, convenaient à une matrone qui se respectait. Il fallait qu'elle fréquentât les temples et qu'elle accomplît rigoureusement tous ses devoirs religieux. Plante a semblé tracer, dans son Amphitryon, le portrait idéal d'une Romaine ; parmi les quaUtés qu'il lui attribue, à côté de la réserve, de la gravité, du respect des parents, de l'obéissance au mari, il place la crainte des dieux*. Quand cette crainte n'était pas mêlée de superstition, c'était le plus bel éloge qu'on pût faire d'une matrone, et on le disait dans son épitaphe*.
Epod., 8, 15. — 2. Epict., Fragm., 53. ~ 3. Plautc, Amph., H, 2, 211. — i. Pia sine superstitionê, Orelli, 4859.
Ce qui fait qd'ofi est quelquefois surpris qu*elies aient éprouvé ces sentiments de piété sincère pOur les dieùt dé leur pÉîyà, c'eSt (ju*on supposé ordinairement que la feligiôîl les traitait alors aussi mal qiife Id loi et qu'elles n'avaient pas plUs de place dans le culte national qiié ddibé là société fcivilt; ; mais il il*èrl est rien. Lk constitution antique de là famille romaine ne fait pas dé la reli^ gion domestique un privilège pour l'homme. La femme ])artage avec son mari le soin de prier les dieux, et les enfaiits aident leurs paretits. Le fils apporte les objets dd sacrifice, la fille entretient le feu du foyer, qUi est une image sacrée de la famille et qu'on ne doit jamais lai9se^ éteindre. Dans l'État, qui n'est qii'urie famille agrandie, ids mêmes institutions se retrouvent. La plupart dëà prêtres, ceux suftodl dont l'origine est la plus ancietiné) Sont assistés par leur femme dans leur ministère saltfê; La fl'arnhuc'a remplit des devoifs presque aussi délicats que le flamen son mari, et elle est soumise à des prescriptions aussi minutieuses. La jeune fille, dofitle rôle était si important dans la religion de la famille, est remplacée dans celle de l'État pat* les vestales. Six patriciennes, choisies dans les plus grandes maisons de Rome, font tœu de se èonsàcrër pèndaliit trente âtiS 9iii ôerViCe des dieux. Elles ddiVerlt rester chaste^, soiis peine de mort, pour être dignes d'entretenir le féii éternel dâils le foyet public. Là situation de là femme était donc à peu près égale à celle de l'homme dais ces vieilles cérémonies, et, quoique l'homme se soit fait ensuite la meilleure part dans la religion comme partout, elles ti'ont jamais cessé d'avoir accès aux fonctions sacerdotales, ce qui n'arrive plus aujourd'hui. Il y avait sans doute des cultes dont elles étaient exclues : elles n'entraient pas dans les temples d'Hercule et les cérémonies de Vaf'à maxima leur étaient interdites ; mais elles possédaient aussi des cultes
LUS FEMMES. !8d?
pour elles, àdxqiifelîi lés hommes ne devaieht pas participer. Celui de la Bonne Déesse leur appartenait en propre*. Plutarque dit qu'elles avaient dans leurs maisons de petits oratoires où elles adoraient leur divine protectrice*. TotJS les ans, les grandes dames dé Rome se réunissaient chez le premier magistrat de la république pour y célébrer lés mystères de Bona Dea; la présence de l'autre sexe était si rigoureusement défendue, qu'on allait jusqu'à voiler les tableaux où quelque homme était représenté. On sait que, l'année où César fut consul, le beau Clodius, amoureux de sa femme, eut l'effrontétie de pénétrer sous un déguisement dans la maison consulaire, et que, malgré l'affaiblissement des anciennes Wd^âiicfês, ce scandale souleva l'indigiiatiort gériérâlfe. C'étaient àtissi des cultes réservés uniquement aux femmefe que ceux de la Pudeur patricienne et de ]r Pudeur plêàéiefine, Danë un grand nOmbre d'àUtrés, elles avaient des privilèges particuliers et oéculJàient la première placé : tel était celui de la Diane des bois {Diana netnùrensis). Son temple, plafcé dans uh site ravissilht, au pied du mont Albain, SUr les b0^ds d'un lac qu'on appelait «le mîtoir dé Diane )^, était le rendez -vous dU beau monde. Tout autoUt- s'étendait un bois sacré où leà arbi-es, reliés entre eux pAt des bartdeletteë, poftaiérit des talbleâux qui indiquaient les voéiix que la déesse avait écoutés et les miracles qu'elle avait faits ^. Il était d'usagé, quand On avait été exaucé par elle, de se rendre à son temple le soïtj une couronne sur latôte, un flambeau allumé dans la main. Les jours de fête, la
4. Je veux dire que les hommes n'avaient pas accès aux mystères de la Bonne Déesse, mais il leur était permis de la prier et de rétlamersa protection. Les petites gens n'y manquaient pas. Voyez Orelli, 1514 et sq. — 2. Plutarque, Quœst. rom., p. 268. — 8. Ovide, Fast., m, 267 , Art amat., \, 230 et sq.
SOâ LES FEMMES.
forêt d'Aricie paraissait en flammes *. C'était une dei promenades favorites de toutes les dames de Rome, et roi) y rencontrait aussi bien ces belles affranchies qui ne cherchaient qu'une occasion de voir et d'être vues *, que les matrones honnêtes qui venaient remercier la déesse du retour heureux d'un mari '.
Il faut donc reconnaître, contrairement à l'opinion commune, que les femmes n'avaient pas à se plaindre de la religion romaine et qu'elle ne leur faisait pas une condition inférieure à celle des hommes. Les inégalités dont elles étaient victimes venaient uniquement du droit civil; la religion ne les sanctionnait pas; il semble même, à certains indices, qu'elle leur était contraire et qu'elle cherchait à les réparer. Elle avait fait des efforts sérieux pour rendre le mariage plus solennel. Avant de se marier, les deux fiancés faisaient un sacrifice ensemble, « car il n'est pas permis, disait Servius, de commencer la culture d'un champ ou de se marier sans prier d'abord les dieux * >. Le lendemain des noces, l'épouse devait sacrifier dans la maison de son mari : c'était une manière d'en prendre possession et de se faire agréer par les dieux de sa famille nouvelle ^. Cet appareil religieux dont le mariage était entouré en faisait uu acte sacré. Il était naturel qu'étant accompli avec tant de solennité, il ne pût être légèrement rompu ; aussi la religion semblaitelle tendre à le rendre indissoluble. Dès les temps les plus anciens, elle regardait comme un sacrilège et, dit-on, faisait punir de mort le divorce non motivé®. Le vrai mariage religieux (confarreatw), celui qu'elle imposait à certains de ses prêtres, ne pouvait être rompu qu'avec
1. Stace, Silvœ, m, 1, 55. — 2. Pruperce, m, 39. — 3. Orelli, 1454. — 4. Serv., ^n., m, 136. — 5. Macrabe, Sat., I, 15, 22. — 6. Plutarijue, flomulus, 22.
les pins grandes difficultés. Elle yoyait avec déplaisir les secondes noces, que devaient plus tard condamner aussi quelques Pères de l'Église. Dans beaucoup de cultes, on ne choisissait les prétresses que parmi les femmes qui n'avaient été mariées qu'une fois : elles étaient aussi les seules qui eussent le droit d'aller prier à l'autel de la Pudeur et d'apporter des couronnes dans le temple de Fortuna muliebris ou de la vieille déesse Mater Matuta ». De là vint que l'opinion faisait un titre d'honneur aux femmes de n'avoir eu qu'un mari, et qu'on les en félicite si souvent dans leurs épitaphes. On peut donc dira que la religion romaine, en sanctifiant le mariage» en faisant quelques efforts pour l'empêcher de devenir un concubinage légal, cherchait à protéger la dignité de la femme. Elle y a peu réussi, et la multiplicité des divorces au 1*' siècle de l'empire prouve que, dans cette tentative au moins, elle n'eut guère d'inûuence sur les mœurs publiques.
Elle fut d'autres fois plus heureuse et rendit aux femmes des services qu'elles n'ont pas dû oublier. Presque tous les peuples antiques les condamnaient à une réclusion sévère et faisaient de leur demeure une prison. Ce préjugé était sans doute beaucoup moins fort à Rome qu'en Grèce; il y existait pourtant, et les anciennes inscriptions nous montrent qu'on leur faisait une gloire u de garder la maison et de filer leur quenouille > ; mais, pendant que l'opinion leur commandait d'y rester, la religion leur donnait des motifs légitimes pour en sortir. 11 leur fallait bien, les jours de fête, se réunir à leurs compagnes pour prier ensemble les dieux; les rituels le voulaient ainsi, et personne n'aurait osé s'y opposer. Ces réunions, qui les arrachaient un moment à la monotonie