Polybe, XXX.1X
À LA FIN DE LA REPUBLIQUE. 6t
et il se moquait de ceux qui le pratiquaient avec trop de crédulité. < Ils ressemblent, disait-il, aux petits enfants qui croient que toutes les statues de bronze sont vivantes et les prennent pour des hommes; eux aussi voient des réalités dans toutes ces fictions et supposent une âme cachée sous ces formes d'airain. Exposition de peintres, mensonge et chimère que tout cela * ! » C'est aussi tout à fait un Hbre penseur que Polybe. Jamais historien n'a fait à la Providence une part aussi petite que lui dans les affaires humaines : il demande qu'on n'ait recours à elle que pour les faits dont aucun raisonnement ne peut rendre compte, et réduit son rôle à n'être plus que l'explication des choses inexplicables '. Il n'hésite pas à dire que la religion romaine a été inventée par des politiques adroits, et les félicite sincèrement d'avoir trouvé un si bon moyen de tenir les hommes. « S'il était possible qu'un État ne se composât que de sages, une institution semblable serait inutile ; mais comme la multitude est inconstante de son naturel, pleine d'emportements déréglés et de colères folles, il a bien fallu, pour la dominer, avoir recours à ces terreurs de l'inconnu et à tout cet attirail de fictions effrayantes 3. »
Voilà sans doute ce que l'on pensait autour de Scipion, et Ton peut croire sans témérité que dans les vers de Lucilius et dans les appréciations de Polybe se retrouve la trace des entretiens de ces gens d'esprit. Cependant ceux d'entre eux qui étaient engagés dans les affaires se gardaient bien de paraître indifférents ou railleurs quand on discutait au forum et au sénat des questions religieuses. Ils affectaient, au contraire, de traiter avec le
1. Lucil., xy, 2 (édit, L. MuJler). — 2. xxxvn, ^. — 3. ti, 56 : >£ticetai Toîç à3r,Xot; çôooi; %xi t^ toiaÛTr, x^xytji^J.x ta nXrfir, auv-
plus grand respect la religion de leur pays et s'opposaient de toute leur force aux innovations qui pouvaient l'ébranler. La première fois qu'ofi essaya de donner au peuple l'élection des prêtres, l'ami le plus cher de Scipion, Laelius, qui voyait les dangers de cette proposition, la combattit avec énergie, et il prononça à ce sujet un discour» resté célèbre, où il faisait l'apologie du culte national. Cicéron ne pouvait pas le lire sans attendrissement, et il trouve que Laelius « parle d'or » quand il défend les institutions de Numa *. Ceux même qui, n'étant pas magistrats, pouvaient garder entièrement leur franc-parler, et que nous venons de voir en user volontiers, se ravisaient pourtant quelquefois et s'exprimaient d'un autre ton. Polybe blâme ses contemporains « de rejeter les opinions que leurs pères avaient sur les dieux et sur l'autre vie* », et Lucilius nous dit, quand il veut nous donner une mauvaise opinion de son temps : « Personne ici ne respecte les lois, la religion ni les dieux 3. » Évidemment leur rôle est double et leurs sentiments changent suivant la situation qu'ils prennent; comme citoyens ils se trouvent portés à défendre les institutions que comme hommes ils attaquent sans scrupule.
Cette sorte de divorce entre les sentiments de la vie publique et ceux de la vie privée ne choquait alors personne, et l'on n'y trouvait aucune hypocrisie. Un magistrat, dans ses fonctions, devait avoir une attitude particulière, une façon de penser et de parler convenue; il fallait qu'il parût ignorer certaines choses qu'il savait très-bien, et qu'il exprimât des idées et des opinions qui n'étaient pas tout à fait les siennes : c'était l'usage et la règle. Tout le monde admirait les gens qui remplissaient
1. Denat.aeor.yiUyil : «auréola or atio. • — 2. vi, 56. — 3. Fragm incert., 78 (édit. L. Muller).
ce rôle avec naturel; on leur permettait, quand la représentation était finie et qu'ils étaient rentrés chez eux, de dépouiller leur dignité et de faire comme Scipion et ses amis, qui se poursuivaient à coups de serviettes autour des tables, en attendant que le dîner fut prêt *. Il était naturel qu'on eût l'idée d'appliquer aux croyances religieuses cette distinction couimode entre l'homme et le citoyen. Elle permettait d'unir ce qu'on devait à la stabilité de l'État avec ce qu'on croyait se devoir à soi-même. Grâce à elle, on pouvait se passer sans scrupule le plaisir de discuter et de raisonner de tout, qui était devenu trèsvif depuis qu'on étudiait la philosophie grecque. Cette autorisation qu'on accordait d'être incrédule chez soi, pourvu qu'on parût croyant en public, mettait tout le monde à son aise, a II est bien difficile de nier l'existence des dieux, disait-on à un pontife. — Sans doute, répondait-il, devant le peuple assemblé; mais dans un entretien familier, devant quelques personnes, il n'y a rien de plus simple ^. » « Nous sommes seuls, disait un augure, nous pouvons chercher la vérité sans crainte ^ »; et il établissait que la divination n'existe pas. Un personnage important de l'époque de Marins, le grand pontife Scaevola, voulait qu'on distinguât soigneusement la religion du citoyen [religio civilis) de celle des poètes, qui ne se composait que de fables, et de celle des philosophes , qui contenait des explications plus ou moins heureuses sur la nature et les attributs de Dieu. On peut penser des deux dernières ce qu'on voudra; mais il faut respecter l'autre*. Elle est, du reste, facile à contenter, elle n e\ige que l'accomplissement minutieux des cérénio-
1. Horace, 5rt^, n, 1, 72, et la note d'Acron sur ce passage. — 2. Cic, De nat.deor., i, 22.-3. Cic, De div. ,ii, 12. — 4. S. Aug., De civ. Dei, iv, 27
nies ordonnées par les rituels sacerdotaux. Voilà quel était le dernier niot de la sagesse romaine au sujet de la religion.
Si l'on veut apprécier ce que produisit ce système, il faut chercher à connaître où en étaient à Rome les croyances religieuses vers la fin de la république. Notre première idée pour le savoir est d'interroger les œuvres de Cicéron, qui contiennent, comme on sait, toute la vie de son temps. Malheureusement, les renseignements qu'elles nous donnent à ce propos sont assez confus ; ils dilTèrent suivant la nature de l'ouvrage où l'on va les prendre. Cicéron semble changer de sentiment sur la religion avec le public auquel il s'adresse. Ses discours, ses traités dogmatiques, sa correspondance, qui nous le montrent successivement comme citoyen, comme philosophe et comme homme, nous le font voir sous trois aspects divers. Dans ses harangues judiciaires ou politiques, quand il parle en homme d'État, il tient à passer pour un croyant sincère. Il énumère complaisamment les miracles qui ont annoncé la gloire de son consulat *. Son ennemi Clodius ayant été tué au pied du mont Albain, où l'on adorait Jupiter, et devant le temple de la Bonne Déesse, il en prend occasion de composer une tirade patliétique et de montrer que les dieux finissent toujours par punir les impies *. Ailleurs, au sujet de prodiges observés par les haruspices et auxquels il fait profession de croire, il déclare solennellement que « quelque goût qu'il ait pour les lettres, il ne s'est jamais livré tout à fait à cette littérature qui éloigne et détourne de la religion 3 ».
Il aimait pourtant beaucoup la philosophie, et sa philosophi-e n'était pas de celles dont la religion romaine
i, Çatatil, m, 8. — 2= Pro Mil., 31,-3. De tmr, rup., 9.
pût tirer un grand avantage. Nous trouvons parmi ses œuvres u i traité sur la i\ature des dieux, et un autre sur ia Divination. Dans tous les deux, il maltraite beaucoup les religions populaires; il raille, sans se gêner, les dieux et leurs fables, les devins et leurs miracles. Le dernier est net, ferme, précis, sans hésitation ni sous-entendu ; Cicéron y dit sincèrement sa pensée. 11 détruit les arguments de ceux qui prétendent qu'il y a une science pour connaître l'avenir, et ne veut pas permettre qu'on mette la superstition sous la protection de la philosophie. 11 était pourtant augure et en tirait vanité; nous savons qu'il accomplissait régulièrement ses fonctions et qu'il n'a jamais songé à les quitter. On a eu tort de lui en faire un crime ; il pouvait les garder sans se mettre tout à fait en désaccord avec ses principes. « Quoi qu'on pense des auspices, dit-il, il faut les conserver pour ne pas choquer les opinions du peuple et à cause des services qu'ils peuvent rendre à l'État ^ » La divination en soi n'est qu'une chimère, mais dans des mains habiles elle peut empêcher une assemblée populaire de commettre quelques sottises. L'augure, en intervenant au bon moment, retarde l'élection d'un homme dangereux ou le vote d'une loi funeste : c'est un répit laissé au bon sens public pour se reconnaître ; si fragile que soit cette dernière barrière, il est bon de la conserver au moment où les autres sont détruites, et quand les factieux attaquent l'Etat de tous les côté». Nous ne trouvons donc rien qui nous embarrasse dans le traité de la Divination. L'autre ouvrage est plus difficile à comprendre : les conclusions en sont moins nettes, ou plutôt il n'a pas de conclusions. Cicéron y réfute les opinions émises par les philosophes grecs sur la nature des dieux; il ne songe pas à nous diie
i. Dt rfw., u, 33.
quelle est la sienne, ni s'il en a une. Nous sortons de ce grand débat, où s'agitent les questions les plus graves, incertains, hésitants, sans pouvoir démêler les sentiments de l'auteur et le dessein de son livre. Il y introduit un grand personnage, Cotta, qui, sous prétexte d'attaquei la manière dont les stoïciens démontrent l'existence de Dieu et la Pro\idence, les compromet toutes les deux. Cotta raisonne tout à fait comme un théologien catholique qui cherche à ruiner tous les systèmes et à démontrer l'impuissance de la raison pour rendre la révélation plus nécessaire. 11 déclare qu'en fait de religion il veut tout à fait s'en tenir à celle qu*ont instituée ses ancêtres. La philosophie lui est suspecte, elle ébranle les croyances qu'elle prétend affermir *. Aussi prend-il pour maîtres les Coruncanius, les Scipion, les Scaevola, et non pas un Zenon, un Cléanthe ou un Chrysippe. « On a le droit, dit-il, de demander à un philosophe la preuve de ses opinions, tandis qu'il faut accepter même sans preuve celles de nos aïeux*. » Cotta parle en pontife, mais en s'exprimant ainsi il se trompe vraiment d'époque. Quand ce traité fut composé, la république n'existait plus. L'avénement d'un régime nouveau avait ébranlé ou détruit les institutions anciennes. Il n'était plus possible de faire uniquement reposer les croyances religieuses sur des traditions à moitié perdues, et c'était vouloir leur ruine entière que de leur donner des appuis qui s'écroulaient. Nous savons que ceux qui lurent cet ouvrage, à ce moment de désarroi, pour y chercher des raisons de croire, furent déconcertés ; de nos jours, on a cru surprendre dans cette absence de conclusions formelles un athéisme qui se déguise. C'est, je crois, aller trop loin. Ces négations hardies ne conviennent guère à Cicéron et répugnent