‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 125 sur 155 · VarroA, Dt re lUit., m, t · texte numérisé non relu

VarroA, Dt re lUit., m, t

tSi LES CLASSES INFÉRÎEUÎlES

négligé, indépendamment des dignitaires annuels, on nommait un président du repas ( magister cœnœ), choisi tout exprès et renouvelé chaque fois. C'était un fardeau que chaque collègue devait subir à son tour; s'il essayait de s'y soustraire, on le condamnait à payer 30 sesterces (6 francs) à la caisse de l'association. Le président du festin était chargé d'en faire les apprêts : il dressait les tables et plaçait devant chaque convive une bouteille de bon vin, un pain de deux as et quatre sardines. Le règlement ne dit pas si ces dépenses étaient acquittées par lui ou par la caisse du collège; il ne dit pas davantage si ce pain et ces quatre sardines composaient tout le repas ; mais il n'est pas possible de le croire. Le festin eût été vraiment trop sobre, et si pauvres qu'on suppose les adorateurs de Diane et d'Antinous, ils ne pouvaient pas se contenter de quatre sardines dans leurs jours de fête; mais le règlement avait une raison de garder le silence à ce sujet : en parlant du menu de ces repas de corps, il n'a voulu mentionner que ce qui était à la charge des associés; le reste leur venait d'ailleurs.

Les collèges avaient heureusement pour eux d'autres sources de revenus que les contributions de leurs associés. Les cinq as que l'on donnait tous les mois pouvaient à peine suffire à la sépulture des morts; il fallait avoir recours à d'autres moyens pour subvenir aux dîners que faisaient les vivants. A l'imitation des municipes sur lesquels ils se modelaient, les collèges ne payaient pas leurs dignitaires; c'étaient au contraire les dignitaires qui le plus souvent payaient leurs administrés. Il y avait surtout dans chaque association des personnages placés au-dessus de tous les autres, qui, en réalité, s'occupaient fort peu des affaires de leurs collègues, et dont l'unique fonction semblait être de leur procurer par leur libérahté des occasions de se réunir plus souvent : on les appelait des pro-

lecteurs [pàtroni). L'élection des protecteurs était fort importante; elle décidait souvent de la fortune d'une société. La plus prospère était toujours celle qui savait le mieux les choisir et qui en tirait le meilleur parti. Ce choix devait présenter quelques difficultés; elles voulaient toutes avoir en tête de leur liste des noms honorables, respectés, qui recommandaient la société dont ils voulaient bien faire partie. Il les fallait avant tout riches et généreux, car on comptait bien leur faire payer le plus cher possible l'honneur qu'on leur faisait en les nommant. Ces qualités ne sont pas communes; les hommes rares qui les réunissaient devaient être fort recherchés par toutes les associations, et naturellement ils se décidaient d'ordinaire en faveur des plus puissantes. Celles-là ne devaient pas être en peine pour trouver des patroni ; on se disputait l'honneur de les protéger. La corporation des nautes à Lyon a pour protecteurs des hommes politiques, des fonctionnaires de l'ordre le plus élevé, des trésoriers généraux des Gaules*. A défaut d'un personnage de cette importance, elle pouvait toujours choisir quelques gros négociants, un marchand de vin, un marchand d'huil* enrichi, dont les débuts avaient été souvent fort obscurs, et qui étaient heureux d'honorer leur fortune en se faisant inscrire en tête d'une association si considérée*. Les corporations plus humbles, par exemple les pauvres collèges funéraires, devaient avoir plus de difficulté à se procurer des protecteurs. L'honneur était moindre; il ne devait pas être si recherché. Elles étaient aussi moins difficiles, et s'adressaient un peu plus bas. S'il en était besoin, elles descendaient jusqu'à ces allVanchis que la faveur de leurs maîtres ou les chances heureuses du commerce avaient

1. Boissicu, /ruer, de Lyim, p. ià'é, 260. — 2. Boissieu, Itucr. Lyon, p. 207.

amofiés à l'aisance, et qui formaient la classe industrieuse de l'empire. Ces anciens esclaves avaient besoin de se relever de ijuelque façon des mépris de la société. Ils recherchaient avec avidité toutes les distinctions, et les plus médiocres avaient du prix pour eux qui n'étaient pas accoutumés à la considération publique. Sur leur tombe, qui ét;iit l'objet de tous leurs soucis, ils souhaitaient qu'on pût lire qu'ils avaient été les magistrats ou les protecteurs dit quelque association ; ce titre les tirait du nombre des alTranchis vulgaires, il corrigeait en partie ce qu'avait de trop bas le souvenir do leur con«iition serviie. Ils auraient été très-flattés sans doute de figurer parmi les protecteurs de quelque collège important; mais quand ils ne pouvaii'iit pas obtenir cet honneur, ils se rabattaient sur les autres. C'est ainsi que, la vanité aidant, tous les collèges, à quelque degré qu'ils fussent placés, trouvaient des protecteurs.

L'association payait son protecteur en hommages et en respect. C'est en assemblée générale, sur le rapport des magistrats, qu il était désigné, et le choix de la société lui était signifié par un décret solennel. Voici en quels termes s'exprime à cette occasion un collège de marchands de drap dans une petite ville d'Italie :

(• Le 10 des calendes d'avril, dans la chapelle de l'association, les questeurs ont pris la parole et nous ont représenté qu'il convenait à notre collège de nommer pour son protecteurTutiliusJulianus, citoyen aussi recommandable par la sagesse de sa conduite et sa modestie naturelle que par sa générosité, afin que ce choix fut un exemple éclatant de la façon dont nous savons distinguer le mérite. A ces causes, les questeurs entendus, nous avons arrêté ce qui suit : l'opinion de tous et de chacun en particulier est que l'avis ouvert par les magistrats de l'association est sage et utile. En conséquence , il nous faut noue

excuser auprès de rhonorable Julianus de n'avoir pas songé plus tôt à lui, le prier de vouloir bien accepter le titre que nous lui décornons, et de permettre qu'on place au-dessus de la porte de sa maison une plaque de bronze sur laquelle sera gravé le présent décret^ »

11 était bien difficile que le protecteur fût insensible à tant de politesse. Provoqué par les Halteries de seà confrères, il lui fallait répondre par des libéralités de tout genre ; à chaque bienfait nouveau, la société, qui ne voulait pas être ingrate, votait à son protecteur des remercîments pompeux : c'était un combat de générosité dans lequel il lui était difficile d'être vaincu(% car elle ne donnait que des compliments, et rien ne l'empêchait d'en être prodigue. Quelquefois elle semblait vouloir y joindre des marques plus effectives de sa reconnaissance, elle avait l'air d'avoir vraiment l'intention de se mettre en dépense; elle promulguait un décret pour annoncer qu'après une grave délibération, elle s'était décidée à élever une statue à son généreux bienfaiteur. Une statue était un très-grand honneur, auquel ces négociants enrichis devaient être très-sensibles. Ils l'acceptaient donc avec empressement; mais d'ordinaire ils se chargeaient d'en payer les frais, et le jour de l'inauguration ils donnaient à dîner à tous leurs collègues. Cette comédie était renouvelée de celle qui se jouait si souvent dans le conseil des décurions à propos des magistrats municipaux, et ici encore le collège reproduisait lidèlement la cité.

La générosité des protecteurs pouvait prendre diverses formes; la plus ordinaire consistait à laisser aux associés une certaine somme pour célébrer des repas communs à des époques fixées. La raison qui rendit les libéralités de ce genre si fréquentes est facile à comprendre. Les geo»

i. Orelli, 4138.

riches avaient, comme les pauvres, un grand souci de leur tombeau. Ils savaient bien qu'ils n'en manqueraient pas et qu'ils n'avaient pas besoin de faire partie d'un collège funéraire pour s'en procurer un. Sur un terrain qui leur appartenait, ils pouvaient faire construire quelque beau monument de marbre avec une salle à manger pour les convives et un autel pour les amis fidèles qui devaient venir y sacrifier; ils pouvaient l'entourer comme d'une barrière par des champs et des jardins qui couvraient plusieurs arpents, y bâtir des maisons pour des concierges et des serviteurs, et se donner ainsi après leur mort une demeure aussi somptueuse et aussi sûre que celle qu'ils habitaient pendant leur vie. Leurs préoccupations étaient différentes. Une triste expérience leur avait appris que rien ne vieillit plus vite que les regrets : étaient-ils certains que ceux à l'amitié desquels ils se fiaient pour entretenir leur tombe et la visiter aiix jours de fête ne manqueraient pas à ce devoir? Quand même ils y seraient fidèles, ils devaient disparaître à leur tour, et qu'arriverait-il quand ils ne seraient plus? Une affranchie qui remplit avec soin auprès de sa maîtresse qu'elle a perdue tous ces offices pieux, s'exprime ainsi dans l'épitaphe qu'elle lui a consacrée : «Tant que je vivrai, tu recevras ces hommages; après ma mort, je ne sais*. > Ce doute se glissait dans tous les esprits et les tourmentait. On se disait qu'une génération suffit pour emporter la mémoire d'une vie éteinte. Un jour devait fatalement arriver où ce nom inscrit sur une tombe ne réveillerait plus aucun souvenir; alors cette salle à manger resterait vide aux anniversaires funèbres, cet autel n'aurait plus de visiteurs, et personne n'y apporterait ni libations, ni roses. Pour retarder le plus possible l'heure de cet isolement

i. Orelli, 6206 : jM^-i mortem, nesàù.

dont on était épouvanté, quelques-uns imaginaient toute sorte de précautions minutieuses et compliquées. Ud habitant de Nîmes avait fait inscrire sur la tombe qu'il se préparait d'avance les noms de trente de ses amis. «Si quelqu'un d'entre eux, disait-il, n'existe plus quand je mourrai, et s'il meurt après moi, alors les survivants éliront au scrutin, à la place de ceux qui ne seront plus, les gens qu'ils jugeront les plus dignes, de manière que le nombre trente soit toujours complet. Il sera du reste permis à ceux qui ne pourront passe rendre à mon tombeau aux jours que j'ai marqués d'envoyer quelqu'un dîner à leur placée» Ce qui était bien plus simple, ce qui devait venir d'abord à l'esprit, c'était de confier aux corporations tous ces soins qui concernaient le culte des morts. Elles ne mouraient pas comme les individus, et plusieurs d'entre elles se vantaient déjà de plusieurs siècles d'existence ; en les chargeant d'accomplir ces devoirs funèbres, on pouvait espérer que le tombeau ne serait jamais abandonné. C'est dans ce dessein qu'on leur laissait des terres ou de l'argent ; les revenus devaient être employés, soit à porter des couronnes sur la tombe du donateur pendant les jours consacrés aux fêtes des morts, soit à venir y faire un repas commun à l'anniversaire de sa nais-»' .ce. D'ordinaire tout était minutieusement prévu ■ jdns une affaire aussi grave on ne voulait rien )'>--i à l'arbitraire. Tantôt le nombre des convives éta' .ixé *: on décidait, par exemple, qu'on n'entendait pag qu'il y en eût jamais moins de douze ; tantôt on leur imposait l'obligation d'être convenablement vêtus. Quelques-uns parlent en maîtres; comme ils payent, ils se croient le droit de commander. Ils ne sont pas d'humeur de souffrir la moindre négligence : si le collège n'accom-

i . Orelli, 4366. — t. Orelli, 39W.

BoissiKB. — Religion romaine. If. — 19

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plit pas les cérémonies exactement à l'époque marquée, il payera une amende ou rendra l'argent. D'autres prennent un ton plus humble. Ils n'ignorent pas qu'une promesse a moins de chance d'être tenue quand on sait que celui à qui on l'a faite n'est plus là pour l'exiger; aussi comptent-ils beaucoup plus, pour obtenir ce qu'ils dési- TGDÏf sur la reconnaissance que sur les menaces, i Je vous en prie, dit l'un d'eux, mes chers collègues, veuillez bien vous charger, avec l'argent que je vous laisse, de faire célébrer un sacri6ce pour moi aux jours ordinaires ^ » Ce sont les pauvres surtout qui s'expriment avec humilité. Un ancien soldat prétorien retiré en Espagne et sa femme adressent sur le tombeau de leur fille un appel touchant à quelque collège funéraire dont ils font partie : « Parents infortunés, nous supplions au nom de notre enfant nos collègues actuels et ceux qui viendront après nous. Puisse aucun de vous n'éprouver jamais une douleur semblable, si vous avez le soin d'entretenir sur sa tombe, aux frais du collège, une lampe qui brûlera toujours-^. » Remarquons que le Christianisme a conservé presque tous ces usages en les transformant; les mots mêmes ont à peine changé. Lorsque, dans des inscriptions païennes, des femmes ou de» enfants nous disent qu'ils institue^* ces fondations pieuses en mémoire de leur mari ou a. 'eur père, ob memoriam mariti^, nous songeons à ces cbaj-^'^s élevées au-dessus des catacombes, à l'endroit où lej» .-'nts étaient ensevelis, et qu'avant Constantin on appelait .es Mémoires des martyrs, Memoriœ martyrum. Ces cérémonies annuelles, festins ou sacrifices, dont on chargeait de» collèges, pour être sûr qu'elles s'accompliraient toujours, qu'est-ce autre chose que ce que l'Église

1. OrdU, 4107.— 2. Corp. inscr. lat., ii, 2102 — 3. OreUi, 2417.

appelle un service perpétuel? Seulement ce service, au lieu d'être célébré à l'anniversaire de la naissance, fut transporté par les Chrétiens à l'anniversaire de la mort : la vie véritable ne datait pour eux que du jour où l'on entrait dans l'éternité.

L'habitude des repas communs resserre les liens qui unissent les associes. — Fraternité qui règne dans les collèges. — Services quils ont rendus aux classes laborieuses et aux esclaves. — Sontils jamais devenus de véritables sociétés de secours mutuels "> — Les collèges formés par les soldats sont ceux qui paraissent se rapprocher le plus de nos sociétés charitables. — Les associations païennes et le Christianisme.

Ces usages, devenus communs au u* siècle, eurent des conséquences graves, sur lesquelles il nous faut insister. Par suite des libéralités faites par les protecteurs, les repas de corps se multiplièrent dans les collèges et ils en devinrent bientôt la principale occupation. L'un d'entre eux a la franchise de s'appeler lui-même la société des gens qui dînent ensemble^; presque tous auraient mérité ce nom. En devenant si fréquentes, ces réunions donnèrent aux associés l'habitude de vivre en commun et resserrèrent les liens qui les unissaient. Ces liens avaient été de tout temps assez étroits. M. Mommsen pense que les sodalités, dans l'origine, étaient formées de membres d'une même famille ; on s'habitua plus tard à choisir les confrères dans des familles différentes, mais ils contractaient par leur association une sorte de parenté spirituelle qui leur imposait certains devoirs, celui, par exemple, de ne pas s'accuser en justice*. Avec le temps,

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