‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 8 sur 155 · I. Bouché-Leclcrcq, les Pontifes · texte numérisé non relu

I. Bouché-Leclcrcq, les Pontifes

BoissiER. — Religion romain©. I. — 3

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cas on a voulu les mettre tout à fait dans l'impossibilité de nuire : une loi défend de révéler aucun oracle au peuple sans l'autorisation du sénat *. Ainsi la religion romaine évite avec soin tout ce qui peut être une cause d'agitation. Contrairement à ce qui arrive dans les autres cultes, elle cherche plutôt à calmer l'émotion intérieure qu'à l'exciter. Elle fait un devoir d'être silencieux quand on assiste aux cérémonies sacrées, mais le mot de silence a pour elle une signification bien plus large que pour nous; non-seulement elle ne permet pas qu'on parle, mais elle défend même de penser *. Elle a tout fait pour rendre la prière aussi froide que possible ; elle la dépouille de la liberté qui en est l'âme, et ne veut pas permettre à la reconnaissance et à la piété d'employer les expressions qui leur conviennent; elle leur impose une formule à laquelle oh ne doit rien changer et dont il faut se servir même quand on ne la comprend plus. Tous les ans, les frères Arvales, quand ils célébraient leur grande fête, se faisaient remettre un papier sur lequel était écrit un vieux chant des premières années de Rome, auquel ils n'entendaient rien depuis des siècles; ce qui ne les a pas empêchés de le répéter fidèlement presque jusqu'à la fin de l'empire.

Ces caractères de la religion romaine sont parfaitement exprimés par le nom qui la désigne; les critiques anciens dérivent en général ce nom [religid) de la même racine qui a produit les mots diligens et diligentia; ils pensent qu'à l'origine il voulait dire simplement exactitude et régularité ^. Ces qualités, on vient de le voir, étaient les

1. Dion, XXXIX, 5. -— 2. Quint., Declam., 265 : « in templo vero, in quo verbis parcimus^ in quo animos componimus, in quo tacitam etiam mentem nostram custodlmus... » — 3. Krahncr fait remarquer que les Grecs n'ont pas de mot qui rende exactement celui de religio (Grundlinicn zur Geschichte dei Verfall der romischen Staatsreligion, p. 13), Il est certain que ni ôei(nûai|JLùv''a, ni surtout eOaeêeîa, ne le traduisent tout à fait.

seules qu'on exigeait alors des gens religieux. Les Romains ont une façon particulière de comprendre les rapports de l'homme avec la Divinité : quand fpielqu'un a des raisons de croire qu'un dieu est irrité contre lui, il lui demande humblement la paix, c'est le terme consacré [pacem deorum ex/mcere), et l'on suppose qu'il se conclut alors entre eux une sorte de traité ou de contrat qui les lie tous les deux; il faut que l'homme achète la protection céleste par des prières et des oITrandes, mois il serait peu convenable à un dieu qui a bien accueilli un sacrifice de ne pas répondre par quelque faveur. Platon s'élève avec force contre ces sortes de trafics qu'on imagine entre l'homme et la Divinité ^; ils se retrouvent dans tous les cultes antiques, mais nulle part avec plus d'eflVonterie naïve qu'à Rome. Les Romains admettent comme un principe que la piété donne droit à la fortune : il est en elTet naturel que les dieux préfèrent ceux qui les cultivent, et « quand on est aimé des dieux, on fait toujours de bons profits * ». Ce n'est donc pas, comme dans le christianisme, le pauvre qui est l'élu du Seigneur, c'est le riche. Si l'on trouve que les dieux n'ont pas tenu toutes les conditions du contrat, on s'irrite contre eux et on les maltraite, (juand le peuple apprit la mort de Germanicus, pour lequel il avait tant oifert de sacrifices inutiles, il jeta des pierres dans les temples, renversa les autels et précipita les statues des dieux dans les rues 3. On dis[)ute quelquefois sur les termes du traité, et les contractants, comme d'habiles plaideurs, cherchent à se surprendre. C'est ainsi que, dans la légende plaisante rapportée par le vieil historien Valerius d'Antium et qu'Ovide a reproduite ^, Numa par-

1. Eutyphron. — 2. Plante, Curculio, iv, 9, 40 : « Cui homini dî siivt propiiii hicrum ei objiciunt.»—2. Suet., Cal., 5.— A, Fast., m, 3o<J, Ai aube, V, 1. »

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vient à éluder les exigences de Jupiter : « Vous me sacrifierez une tête. — A merveille, répond le roi, vous aurez une tète d'ail que je vais prendre dans mon jardin. — J'entends quelque chose qui ait appartenu à un homme. — On vous donnera l'extrémité de ses cheveux. — Il mo faut un être animé. — Nous y joindrons un petit poisson.» Jupiter se met à rire et consent à tout. Le traité une fois conclu, il est juste d'en respecter les termes. Il faut rendre aux dieux ce qu'on leur a promis; c'est un grand devoir : l'opinion publique le met au même rang que celui que l'on contracte envers son père et son pays et le désigne par le même mot [pietas] ; mais il ne faut pas non plus exagérer la reconnaissance. La loi a établi la manière dont on doit s'acquitter envers les dieux, et c'est une faute d'aller au delà de ses prescriptions. Cette faute, on rap|)elle supe)stitio, c'est-à-dire ce qui dépasse la règle établie'. Le vrai Romain a horreur de la superstition autant que de l'impiété. Il tient ses comptes en règle avec les dieux : il ne veut pas être leur débiteur, mais il ne veut pas non plus leur donner plus qu'il ne doit. Tandis qu'ailleurs la dévotion véritable ne calcule pas, qu'elle est l'élan sans mesure d'une âme reconnaissante qui cherche à dépasser les bienfaits qu'elle a reçus, à Rome on ne tient qu'à payer exactement sa dette. Le reste est du superflu, et il ne convient pas plus d'être prodigue envers les dieux qu'envers les hommes. On comprend qu'enfermé dan» ces limites étroites, l'esprit religieux n'ait pas pu se donner d'essor : c'est précisément ce qu'on avait voulu.

Cette réserve prudente, ce désir d'éviter à l'âme les émotions qui la troublent, ont inspiré aux Romains les

1. C'est par une dérivation de ce premier sens que le mol superttitio a fini par l'appliquer surtout aux pratiques tirées des religion! étrangère».

précautions infinies qu'ils prennent pour rassurer les consciences et les délivrer de leurs scrupules. Les pratiques étaient si nombreuses et si compl'Kjuées dans ce culte formaliste, qu'il était difiicile, quelque peine qu'on se donnât, de n'en oublier aucune ou de ne pas commettre quelque erreur en les accomplissant. Les gons timorés ne devaients'approcher des autels qu'avec effroi; aussi disaiton souvent que lareligionetla peursontinséparables*. On a fait à Rome beaucoup d'efforts pour les séparer. Toutes les difficultés qui pouvaient inquiéter les esprits timides étaient ordinairement résolues par les théologiens dans un sens large et libéral. Ils avaient à leur usage une casuistique commode qui donnait le moyen de se tirer trèsaisément d'affaire dans les cas embarrassants. On sait, par exemple, que la religion romaine reconnaissait un trèsgrand nombre de fêtes pendant lesquelles il était interditde rien faire; ces jours-là, le laooureur devait demeurer oisif, le bœuf restait dans l'étable auprès d'une crèche bien garjîie, et la terre aussi avait droit à se reposer. Mais ce repos, s'il eut été absolu, pouvait gêner ou compromettre les travaux des champs; on s'appliqua, dans la pratique, à le restreindre autant que possible. L'autorité religieuse elle-même fut très-complaisante et fournit les moyens d'éluder la loi. « On demandait au pontife Scaevola ce qu'il était permis de faire pendant les fériés, il répondit : Tout ce qui ne peut être négligé sans nous causer un dommage^. » C'était, pour un pontife, ne pas se montrer bien rigoureux. Comme chacun était laissé juge dans sa cause, on ne devait jamais manquer de bonnes raisons

1. Serv.,^n., u, 715 : nConnexa eniin sunt timor et reliijio.» Ailleurs il dérive deiis de oio:, qui veut dire cr.iinte (xu, 139). Voyez aussi Cicéron, De invent., n, 2-2. — ± Macrobe, Sat., i, 16, 11. Voyez aussi Servius, Georg.^ i, 269 : i Scimus necessitati religionem cedere •

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pour se prouver à soi-même qu'un travail était nécessaire, et se donner le droit de le faire même un jour de fête. On décida d'abord qu'on pouvait sans crime retirer son bœuf d'une fosse quand il y était tombé, ou étayer une maison qui menaçait ruine : rien n'était plus naturel ; plus tard, on s'accorda la permission de curer les fossés, sous prétexte de prévenir l'inondation des prairies, de baigner les troupeaux pour les empêcher d'être malades, ou même de finir un ouvrage commencé, parce qu'il pouvait se détériorer s'il était interrompu *. Il faut avouer qu'avec ces réserves la loi du repos ne devait être un embarras pour personne. Dans cette religion qui se piquait de tout prévoir d'avance, on avait fixé les jours où il était permis et ceux où il était défendu de livrer bataille. Ces prescriptions pouvaient être fort gênantes à la guerre si on les avait respectées, mais on trouva moyen de les rendre inutiles. Le soldat romain n'a jamais ressemblé au Juif, qui avait tant de répugnance à prendre les armes le jour du sabbat; il ne se demandait pas, en présence de l'ennemi, s'il avait le droit de se battre, et il ne lui venait pas de scrupule à l'esprit quand le consul donnait le signal du combat. D^ailieurs les théologiens avaient décidé que lorsqu'on est attaqué, « tous les jours sont bons pour sauver sa vie et défendre l'honneur de son pays * ». C'est bien ce que devaient penser etce que devaient dire ces pontifes qui étaient généraux et hommes d'Etat en même temps que prêtres.

Le même esprit se retrouve partout. Rien ne causaif plus de trouble et d'anxiété aux consciences timides que ces conseils ou ces ordres qu'à tout moment elles croyaient recevoir deg dieux, c Une parole d'un devin, dit Cicéron,

1. Bouché-Leclercq , les Pontifes, p H8. — 1 Maci-obe, Sat^ I, 16, 20.

l'inspection d'une victime, un mot qu'on entend dire, un oiseau qu'on voit passer, un chaldéen ou un haruspice qu'on rencontre, l'éclair qui brille, le tonnerre qui retentit, la vue d'un objet frappé de la foudre, le fait le plus insignifiant, le plus ordinaire, quand il nous semble prédire quelque chose, tout sert à nous épouvanter, et il ne nous est pas possible de goûter un moment de calme. 11 semble que le sommeil devrait être pour nous une sorte d'asile où nous nous reposerions de nos peines et de nos fatigues, et c'est pendant le sommeil que prennent surtout naissance nos soucis et nos terreurs'. » Il faut accorder cette justice aux théologiens romains, qu'ils ont tout fait pour rendre ces préoccupations plus légères. Ils ont d'abord établi comme une règle qu'un ne doit pas ajouter foi du premier coup à ce qui semble être un avis des dieux. 11 est bon d'attendre, pour y croire, qu'il ait été plusieurs fois répété ou qu'il s'appuie sur d'autres signes non moins manifestes de leur volonté '. C'est une sage défiance qui nous empêchera souvent d'être trompés. De plus, il est nécessaire, pour qu'une indication donnée par le ciel soit valable, qu'elle ait été aperçue par celui à qui elle s'adresse; s'il se tient chez lui ou qu'il ferme les yeux à propos, les dieux ne peuvent rien lui faire savoir, et il reste libre d'agir comme il l'entend. Quand Marcel lus était bien décidé à tenter quelque entreprise, il ne voyageait plus qu'en litière fermée pour nêtre pas gêné par les auspices 3. Mais, en supposant même que la volonté des dieux soit manifeste et que celui qu'elle concerne en ait été informé, il lui reste encore un moyen de n'y pas obéir. La théologie romaine déclare qu'un auspice, quand il n'a pas été positivement demandé aux dieux, peut être re-

1. De div., n, 72. — î. Serv., ^n.. u, 691. — 8. Cic, Z)« dtï-m., u, 86.

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fusé ; celui qui l'aperçoit par hasard est libre de n€ pas le preidre pour lui, et l'avertissement que le ciel lui envoie n'a d'eiï- 1 que s'il consent à l'accepter *. Yoilà la vie humaine délivrée d'un grand fardeau, et Pline a bien raison de dire que les dieux n'ont jamais donné aux hommes une plus grande marque de leur bonté'.

Il y a d'autres soucis qui pourraient aussi troubler les fidèles et dont les théologiens les débarrassent sans plus de façons. Par exemple, il ne faut pas qu'ils se tourmentent outre mesure des fautes qu'il n'est pas en leur pouvoir d'éviter. Lorsque Caton se lève au milieu de la nuit pour prendre les auspices, il sait que le silence le plus rigoureux est ordonné, et il se garde bien d'ouvrir la bouche. « Mais, nous dit-il, parmi les esclaves et les servantes, si quelqu'un dit un mot sous sa couverture et que je ne m'en aperçoive pas, je n'en suis pas responsables »j et l'auspice n'en est pas moins régulier. Pendant la guerre des Samnites, le consul Papirius trouva un jour une bonne occasion de vaincre l'ennemi. Les soldats brûlaient de combattre, et le puliarius, qui partageait leur ardeur, vint annoncer au général que les poulets sacrés donnaient les signes les plus propices et qu'on pouvait entamer sans crainte la bataille. Au moment où elle allait commencer, on apprit à Papirius qu'au contraire les poulets n'avaient pas voulu manger et que le puliarius avait menti, a C'est son affaire, répondit-il; s'il a menti, il en portera la peine. Quant à moi, on m'a annoncé que les auspices étaient favorables, et je les tiens pour tels. » En effet, le puliarius fut tué dès le début du combat et Papirius remporta la victoire *. Il est vraiment curieux de voir quel parti les Romains ont su

1. Serv., ^n.,xii, 259, et v, 530. — 2. Hist. nat, xxvni, 2 (4).— 8. Orat in Veturium, p. i7, éd. Jordan. — A. Tite-Live, x, 40.

tirer de ce qui était la plus grande imperfection de leur religion; ce respect étroit de la lettre, qui est en tout leur tendance, leur a fourni souvent des moyens commodes de se mettre en règle avec leurs dieux. Quand le rituel ordonnait de leur sacrifier un animal rare qu'il n'était pas aisé de se procurer, on en fabriquait une image en pâte ou en cire et l'on venait la leur offrir *. Ce procédé naïf était sérieusement employé dans les circonstances les plus importantes comme dans les moins graves. Pour déclarer la guerre, le fécial devait aller lancer un javelot sur les frontières de l'ennemi. Quand il s'agit de combattre Pyrrhus^ on s'aperçut qu'il serait très-long et qu'il n'était pas très-sûr de faire ainsi voyager un prêtre jusqu'en Epire. La difficulté fut habilement tournée. On se trouvait avoir sous la main un soldat de Pyrrhus dont on s'était emparé par hasard: on lui fit acheter un petit terrain dans le cirque Flaminius; avec un peu de bonne vok'.nté on pouvait admettre que c'était un territoire épirote, et le fécial y vint jeter son javelot sans fatigue et sans danger*.

Tels fur.Mit les eiïorts tentés par les hommes d'État de la République pour épargner aux âmes scrupuleuses les inquiétudes et les terreurs que fait naître la crainte des dieux. Il leur était difficile d'obtenir un succès complet. Par eux mêmes les Romains n'étaient que trop enclins à la suj)erstiiion; ils le devinrent plus encore par leurs relations journalières avec les peuples étrangers et le goût que de bonne heure ils prirent pour l'Étrurie. Ces influences du dehors, qui s'appuyaient sur des tendances naturelles, ont été quelquefois chez eux plus fortes que tous les conseils des sages, et Ton n'est pas surpris de trouver dans leur religion la trace de deux esprits dilfé-

«. Serv., /£»., n, 115. — 2. Serv., /£n., Il, 53.

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rents qui s'y combattent. C'est ce qu'on aperçoit, par exemple, dans le culte qu'ils rendent aux morts. Ils le» regardaient primitivement comme des génies protecteurs et secourables qui se contentent de peu et dont on gagne la faveur en leur offrant quelques violettes, un gâteau trempé dans du vin ou une poignée de fèves. Plus tard ils admirent avec les Étrusques que les morts aiment le gang, que les victimes humaines leur sont agréables, et ils instituèrent des combats de gladiateurs pour honorer ceux qu'ils continuaient d'appeler les bons esprits [Mânes) *. Quelques divinités ont éprouvé des changements semblables ; au lieu devoir en elles des êtres bienfaisants et bienveillants, on en a fait des ennemis toujours occupés à tromper et à perdre les mortels. Le bon Silvain luimême, ce dieu des esclaves et des laboureurs, ce protecteur de la ferme et du champ, si aimé, si vénéré du pauvre, ne s'est-on pas imaginé qu'il se rendait la nuit dans la demeure des nouveau-nés pour leur jeter un sort, et qu'il fallait faire veiller trois hommes armés de balais et de bâtons tout exprès pour le chasser * ? Mais ce sont là des exceptions ; la religion romaine, malgré les emprunts qu'elle a faits à celle de l'Étrurie, est loin de lui ressembler. Elle n'était pas en réalité un de ces cultes sombres qui courbent les âmes sous l'épouvante. Les Romains n'ont jamais été, comme les Étrusques, les esclaves soumis de quelques despotes ; la pratique de la libellé leur a donné le sentiment de leur dignité et de leur importance. Quelque respect qu'ils témoignent pour leurs dieux, ils ne s'abaissent pas en leur présence ; ils

1. La loi des Douze Tables défendait aux femmes de se déchirer jusqu'au sang dans les funérailles : « Mulieres gênas ne radunto f (Schœll, p. i5i). Ne serait-ce pas une trace de la résistance opposée par les politiques de Rome à ces idées religieuses de l'Étrurie ? Voy. Serv., /En., xii, 606. — 2. S. Aug., De civ. Dei, vi, 9.

osent même quelquefois rire cl plaisanter avec eux. Ce Papirius, que nous venr^rjs de voir traiter si légèrement les auspices, au lieude piomeUredes temples aux dieux, comme on le faisait ordinairement au milieu d'un combat, fit vœu de verser à Jupiter un verre de bon vin, s'il était vainqueur. Jupiter, dit Tite-Live, fut satisfait de la promesse et lui donna la victoire *. Le culte d'Hercule, qu'on célèbre à VAra maxùna, est l'un des plus anciens et des plus respectés de Piome ; il est plein de gaieté et de bonne humeur. C'est le dieu de la joie et du succès: la légende raconte qu'un jour il n'avait pas dédaigné de jouer aux dés avec un sacristain de son temple, et qu'ayant gagné la partie, il avait accepté volontiers une belle courtisane, qui était l'enjeu*. Tous ceux auxquels survient quelque fortune inespérée s'adressent à lui. Les gens sauvés d'un grand danger croient lui devoir leur salut; les généraux victorieux, les commerçants enrichis, lui font honneur de leur bonne chance : ils lui oiïrent la dîme du butin qu'ils rapportent ou du profit qu'ils on' fait, et cet argent sert à donner au peuple entier de repas qui se renouvellent souvent pendant plusieurs se maines3. On a retrouvé, dans une ville italienne, un* vieille inscription en vers saturnins qui rapj)elle le souvenir de ces fêtes : ce sont deux frères qui acquittent pieusement envers Hercule la dette que leur père avait contractée. « Ce vœu, disent-ils, qu'un père avait fait dans sa mauvaise fortur.e, quand il désespérait tout à fait de l'avenir, ses fils l'ont accompli. Après avoir payé la dhne et donné le repas promis, ils sont heureux de consacrer ce monument à Hercule ; en même temps, ô grand Dieu, ils te prient de leur donner souvent l'oc-

1. Tite-Livc, x, 4^2. — 2. Macrobe, Sat., I, 10, 12. — 3. Crassus régala les Romains pendant trois mois entiers. (Plut., Crass., 2.)

casion de te faire des présents semblables *. > Il me semble qu'un Étrusque ne se serait pas exprimé tout à fait ainsi, et qu'en face de ses dieux il aurait craint d'avoir une attitude si aisée ; mais les Romains ont plus d'audace. Malgré certains penchants qui les entraînaient vers la superstition, leur religion n'est jamais devenue une théocratie sévère, et c'est, en somme, l'esprit laïque qui l'emporta chez eux.

Opinion favorable des Grecs sur la religion romaine. — Raisons de cette opinion : la religion romaine accoutume à la discipline et à l'obéissance. — Elle est plus morale que celle des Grecs. — Elle se prête mieux aux interprétations philosophiques.

On est aujourd'hui très-porté à maltraiter la religion romaine, et c'est, par exemple, une vérité acceptée de tout le monde qu'elle était tout à fait inférieure à celle des Grecs. Les anciens pensaient tout le contraire. Quand les savants de la Grèce commencèrent à étudier do près les institutions du peuple qui venait de les vaincre, ils furent surtout frappés de limportance que la religion avait à Rome et de la façon dont on la pratiquait. Les historiens, les érudits, les philosophes, n'ont jamais parlé qu'avec une vive sympathie de ce culte qui nous semble parfois si puéril et si sec. Les éloges qu'ils lui accordent û libéralement nous surprennent beaucoup , et nous sommes d'abord tentés de les expliquer par ce prestige qu'exerce toujours le succès et qui porte à tout admirer chez les peuples à qui tout réussit. Il se trouve pourtant,

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