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CHAPITRE II

Caractères de la religion romaine. — Idéalisme et abstraction. — Les lndigitame?ita. — Les grands dieux. — Lares, Pénales, Génies. — Rapports entre l'homme et les dieux. — Les auspices. — Tendances morales de la religion romaine.

Rien ne diffère plus de la religion grecque, avec son naturalisme poétique et son anthropomorphisme inspirateur de la poésie et de Tart, que la religion romaine primitive. Celle-ci est purement abstraite et idéaliste, bien que d'un idéalisme très étroit. Ses dieux n'ont ni représentation plastique ni histoire. En leur hooneur point de fêtes brillantes, mais un culte superstitieux, formaliste jusqu'à la plus excessive minutie. Aussi l'étude des dieux est-elle peu de chose, celle du culte presque tout. Il n'y a pas, à Rome, une religion d'Etat, car, en principe, chaCun est libre d'adorer les dieux qu'il lui plaît, mais un culte d'Etat, car ne peuvent être adorés publiquement que les dieux reconnus et admis par le Sénat, et les prêtres sont des fonctionnaires publics. D'ailleurs on ne rencontre aucun dogme.

La religion romaine n'est pas isolée : elle se rattache par ses origines et par son esprit au groupe des religions italiques (1).

De ce groupe deux variétés ont contribué à son élaboration : lies Latins et les Sabins, mais après l'admission de Titus Tatius et des Sabins dans la communauté romaine. Parmi les éléments latins, il faut eucore distinguer ceux qui proviennent de la tribu des Ramnès, ceux qui proviennent de la tribu des

(I) Bréal. — Tables Eugubines. On sait qu'il existait chez les Osques des associations relijjieuses semblables aux collèges de prêtres romains. 11 paraît certain qu'il y en avait ailleurs.

Tities. Delà fusion de tous ces cultes, dont l'esprit est identique, sortît la religion romaine.

Pour toute la première période, c'est-à-dire jusqu'aux Tarquins, le seul produit de l'influence étrusque paraît avoir été l'haruspicine, qu'il ne faut pas confondre avec l'art des augures, et qui comprenait divers moyens de reconnaître la volonté des dieux. Les augures, chargés d'orienter les temples, de consacrer les villes, de consulter le vol des oiseaux et d'interpréter les éclairs et le tonnerre, formaient un collège officiel. L'haruspicine fut toujours une industrie privée, et généralement peu considérée. ■

Les dieux sont en nombre indéfini. Chaque phénomène naturel est l'œuvre d'une divinité distincte. En veut-on un exemple V Pour faire pousser un épi, saint \ugustin (1), d'après Varron, n'énumère pas moins de onze dieux : Segetia est la déesse des moissons, 'mais Prosefpine veille aux germes du grain, Nodotus aux nœuds de la tige, Voliitina à l'enveloppe de l'épi, Patelena à l'issue, Hostilina à la barbe, Flora au blé en fleurs, Lacturcia au lait qui précède le grain, Matura â la maturation, Roncina le protège après qu'on l'a coupé, Tutilina lorsqu'il est en gerbes I Pour garder une porte, il ne faut pas moins de trois dieux: Forculus préside aux vantaux, C«r(ie« aux gonds, Limentinus 2i\x seuil (2). Il en est de même pour tous les actes de la vie humaine, décomposés à l'infini par une subtile analyse. C'est ainsi que le panthéon romain pouvait s'augmenter et, de fait, s'augmentait sans cesse. Cette extraordinaire division de la divinité trahit au fond une tendance panthéistique plus que polythéiste. 11 importait de connaître tous ces dieux

(1) AuG. — Diy. dy., IV, 8,

(2) Saint AuG. — Loc. cif.

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pour les invoquer au besoin. Aussi en avait- on composé deslistes, la indigitamenta àQ indigitare , qui signifie se rendre un dieu favorable par l'invocation et le sacrifice qui lui conviennent en propre. Numa, disait la tradition, était l'auteur de ces listes. Une foule d'abstractions personnifiées, Victoria, Fortuna,, Volupta, Yirtus, et bien d'autres y étaient inscrites. Toutes ces divinités constituaient les DU certi\ c'est-à-dire ceux dont les attributions étaient bien connues (1).

Mais il est temps de signaler ici une subtilité comme en présente sans cesse l'histoire des religions. Tous ces dieux des indigitamenta x\'^i^\^ï\i originairement et dans le fond que des noms. Ils se rattachaient à des divinités d'un caractère plus général dont chacun d'eux représentait un aspect particulier. Cependant on les considérait comme ayant une personnalité. Par exemple Iterdiica, Domiducùy Fliio- 7îia, Osslpago, Cinxla, Lucina, n'étaient que des surnoms de Junon (2). Ainsi, selon la fine remarque de Marquardt, un dieu se faisait concurrence à luimême (3). Avec cette fureur d'abstraction, on invoquait Jupiter Q.ommQ Jupiter Liberias, Jupiter Fuigur\ Jupiter Juvenius^ Jupiter Pecimia^ etc. (4), et simplement^ si l'on voulait sous les noms de Li" bertas, Juveiitus^ FuJgur, Pem?îia, etc. Encore n'était-ce pas assez: Jupiter Liber tas se présente sous les formes de Jupiter Liber, Jovis libertas (5), et ainsi de suite.

En somme, à supposer que la trace fut demeurée

(1) Varron distingue les diiçerli,\G'& dii incerti^sur lesquels il manquait de renseignements, les dii selecli qui avaient des temples. Mais cette division est arbitraire et appartient h. Vàuteur de?, Antiguilé'i humaines et divines.

(2) Adg. ■ — Op. cit., VII, 24. Arnobe. — I, 36, etc. Marquardt. — I, p. 24.

(3) Marquardt. — I, p. 25.

(4) Mon. Angyr. ~ 4,6; CL L., VI, 2295 ;trf., 5574. AuG.^ — Deciv. rf., 7, lli

(5) Cf. Aulu-Gelle. — 13, 23, Liiam Saturni... Horam Quirini, ViriiesQuirini, etc.

de chaque opération de ce travail microbien qui décomposait incessamment l'idée divine, on eût pu sans doute rattacher la foule obscure des dii certi à un nombre infiniment plus restreint de grandes divinités. On peut le faire pour quelques-uns : Ainsi Pax, nous dit- on, était représentée avec les attributs de Gérés (1), Febris se rattachait à Saturne (2).

Le groupement par douze des divinités impor^ tantes était commun en Italie. Rome adorait ainsi ensemble douze grands dieux, ou consentes, six masculins, et six féminins. Ennius les énumère en deux vers bien connus : ,j

Juno Vesta Minerva Ceres Diana Venus Mai's Mercurius Jovi Neptumis Volcanus Apollo {d).

Toutefois le plus vénéré des anciens dieux était Janus. Un peu délaissé plus tard, il était comme leZeiis des Grecs, le-principe de toutes choses. Fuis venaient par ordre hic-rarchique Jupiter^ Mars et Quirinus (4). Seul de tous les dieux romains, Janus représenté avec une double face pouvait montrer une effigie.

Si l'on ignorait le sexe d'un dieu, on avait soin de Finvoquer par la formule sive deusy sive dea (b)i et ceci montre bien encore qu'on attachait à chaque dieu une idée de personne. Souvent les dieux allaient par couple, ainsi Janus ne se séparait point de Jana, Saturne de Ops, Jupiter de Junon, etc.

Parmi les dieux les plus importants, Yarron cite

(1) TiBULLE. ~ I, 10, 67. Non à l'origine puisque les dieux n'avaient pas d'image.

(2) Theod. Priscian., cité par Marquardt, I, p. 29.

(3) Ennius. — Fmjym. 45 (éd. Wahlen).'

(4; l^ESTus, p. 185*. L'ordre dés sacerdoces était le même. Le premier des prêtres était le Re.v ou roi des sacrifices qui sacrifiail à Janus, puis venaient le Flamen diaïxs, le Flamen Martialis, le Flamen Quirina lis, ei, seulement au cinquième ranpf,. )g Ponlifex maœimus.

(5) Ainsi les Arvales, Henzen, Acta, p. 1.44. Gt". lés formules sive femina sive mas (Servius, Ad Aen.,,2, 351) ; sive quo allô nomine fas est appelïare (Macrobe, 3, 9, 10 ; Servius, loc. cit.).

encore Saturne, Genius, Sol, Orcus, Liber Pater, Tell us et Luna.

Nous n'avons pas encore atteint le dernier terme de l'abstraction romaine ! Tout être, tout objet, tout geste pour ainsi dire avait, nous l'avons vu, son dieu distinct. Mais en outre, chaque peuple, chaque ville, chaque famille, chaque lieu^ chaque individu avait son Géîiie protecteur, qui naissait et mourait avec lui. Sous Fempire le culte des Génies^ en particulier du Génie de l'empereur, prit un grand essor (1).

Toute cité, tout foyer avait ses divinités tutélaires. Vesta présidait au foyer de la cité. Les Mânes, ou ancêtres divinisés, les lares, dieux protecteurs, veillaient au foyer de la famille.

En sortant de chez lui, en y rentrant, le père de famille devait jeter sur leurs autels quelques grains d'encens (2).

Ainsi le Romain vivait dans une relation continuelle avec les dieu^. Aucun acte de sa vie publique ou privée n'échappait à l'action divine. C'est pourquoi les Grecs estimaient la religion romaine supérieure à la leur. Elle introduisait dans la vie un élément de sérieux, de régularité qui manquait à la leur. C'était avec raison, pensaient-ils, que les Romains se disaient les plus religieux des hommes, morlales rellgwsùsimi{S),

Pourtant l'idée qu'ils se faisaient des rapports de l'homme avec les dieux était^ nous .semb!e-t-il, bien terre à terre. Les dieux peuvent faire du bien et du mal. 11 importe donc de se concilier leur bienveillance. Pour cela, il est indispensable delesinvo-

(!) En ce qui concerne les personnes, le génie paraît moins un être distinct que la partie la plus subtile de la personne même.

(2) V. FusTEL DE GouLANGES. — La Cité antique. Les lares et les mânes paraissent quelquefois pris les uns pour les autres. .

(3)Salluste. — Belliim CaliL,Xlî.

quer selon qu'il leur convient. C'est un trafic, un marché, qui ne porte que sur les biens temporels. L'homme pieux doit réussir en ses entreprises. Surtout il ne faut pas se tromper dans la formule. Ces formules ont été rédigées, une fois pour toutes, par ceux qui ont la science. Tout y est prévu, exprimé : l'invocant répète mot pour mot ce que lui souffle le prêtre. Rien ne doit troubler le sacrificateur. Sa tète est couverte d'un voile. Un silence absolu est de rigueur. La moindre erreur, la moindre omission entraîne la nullité et tout est à refaire.

Puisqu'il importe avant tout de ne pas mécontenter les dieux, il faut s'assurer qù'aucâne entreprise n'est contraire à leur volonté. Or^ il existe un. moyen de contrôler cette Volonté. C'est la science des auspices, exercée officiellement parles augures, d'une manière privée par les haruspices. Il en résulte que les auspices sont, à Rome « la base et la consécration de l'autorité publique (1) ». Le droit d'auspices se transmet de magistrat à magistrat. La nomination des magistrats et leur entrée en charge, la tenue des assemblées, des comices électoraux, législatifs, judiciaires, le départ des armées, en un mot tous les actes de la vie publique, ne pouvaient se faire que sous des auspices favorables, sous peine de nullité et de sacrilège. On voit par là quelle arme le droit d'auspices était entre les mains des patriciens, quel intérêt eurent les plébéiens à lutter pour conquérir ce droit. Le droit augurai constituait, il est à peine besoin de l'ajouter, toute une science, fort compliquée.

De même que les augures publics sont à la base de toute entreprise publique, | de même les particuliers consultent pour tous les actes importants de la vie des augures privés, qui pratiquement se confondent avec les haruspices. En outre, la superstition ajoutait foi à une foule de signes d'après lesquels on se décidait à accomplir ou à ajourner même les actes les plus insignifiants.

(1) Bicl, des antiq., art. Auspicia^ de Bougher-LeglercQ.

ni

Il est un aspect de la religion romaine primitive que l'on ne doit pas négliger. Q'est un lieu commun de répéter que les religions antiques n'ont aucun rapport avec la morale. Gomme beaucoup de lieux communs, ce n'est là qu'un à peu près. On est frappé de l'immoralité des fables mythologiques, des orgies honteuses admises par certains cultes orientaux, du naturalisme dangereux de certains autres,, de la cruauté de quelques rites. Mais ce n'est là qu'un aspect des religions antiques, entre lesquelles il importe d'ailleurs de distinguer. En dépit des erreurs qui défigurent l'idée divine, des débauches et des crimes qui se couvrent du inanteau de la religion, chez tous les peuples de culture ou de tendances supérieures, les grandes notions de perfection, de justice, de pureté, de bonté, transparaissent malgré tout. L'Apollon de Delphes exigeait que ses fidèles se présentassent devant lui avec un cœur pur, et ses prêtres tentèrent d'inculquer au peuple, à l'aide de la foi, des préceptes de morale. La croyance à la Némésis, aux Furies vengeresses du crime ont leur source dans ce besoin inné de justice qui est dans le cœur de l'honmie et dont il cherche naturellement la réalisation en dehors et au-dessus de lui-même. L'esprit romain n'échappe pas à cette loi. Par dessus la conception étroite de ses divinités, ridée morale apparaît, et il faut reconnaître que les prêtres firent beaucoup pour la développer et surtout pour l'imposer. Jupiter est le témoin des serments (1). C'est son nom qu'invoque le fécial lorsqu'il atteste les droits du peuple romain. Un traité est un acte religieux où les dieux sont pris à témoin. Malheur au sacrilège qui le viole injustement.

(1) Les Romains, dit Polybe, n'ont besoin que de la religion du serment pour garder une inviolable fidélité dans les affaires d'argent. Polyb., YI, 56.

LA RELiaiON ROMAINE 15

Vesta, déesse du foyer, devient le symbole de la pureté,' honneur de la vie familiale. Ternir cette pureté, c'est offenser Vesta et s'exposer h sg juste colère. La malédiction des dieux accompagne le jugement prononcé contre un coupable. Même cette malédiction atteint des crimes que la loi laisse impunis : l'infidélité d'un patron ou d'un client à remplir ses obligations, les sévices exercés par l'enfant sur ses parents. La religion fut à Rome la première et la plus efficace police.

Elle a été aussi la conseillère de l'hygiène, condition non seulement de la santé mais bien sqjuvent de la dignité humaine, en un temps où l'on ne se souciait guère dé ses prescriptions. La purification des maisons par l'eau et par le feu, à des daites marquées, est une obligation religieuse ; la pratique de brûler les cadavres, l'interdiction de donner la sépulture dans l'enceinte de la ville, sont imposées par les prêtres, ainsi que l'obligation d'entretenir dans la maison un feu perpétuel, sage précaution dans une contrée où l'on avait fait de la Fièvre une divinité redoutable.

SI la religion fut pour beaucoup dans le développement intellectuel des Grecs et presque le seul lien qui unit leur nationalité fractionnée, elle a été à la base des principes moraux qui ont fait la force et l'honneur de la vieille Rome (1).

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