CHAPITRE m
Les influences étrangères. — Influence étrusque. — Influence grecque. —Succès de cette dernière. — Les livres sibyllins. —- Leur action.
Par toutes les tendances que nous venons d'ex-
(1) Sur le caraclère moral de rancienne religion romaine, V. MoMMSEN, Hist. rom., t. I, p. 219; et Boîssier^ Esquisse d'une histoire de la reUg^ ?'ow., deins. Revue de VEist. des religions, 1881, p. 305, et J\elig, rom. d'Aug. aux Antonins, I, p. 30 etsuiv.
poser, la religion romaine ne pouvait être fermée aux divinités étrangères. Si, en effet, le Romain craignait toujours d'avoir omis quelque rite, oublié quelque dieu (l)ou attribut de la divinité, comment n'eùt-il pas été disposé à accueillir les conceptions propres aux peuples avec lesquels il entrait en relations ? Et de même, tout autour de Rome, et bien au delà de l'Italie^ à mesure que la puissance de cette ville grandissait, sa religion, ses .vacra, se propageaient (2). Mais il y a cette différence que Rome pouvait imposer aux peuples vaincus ses propres ^«cra (en droit primitif le vaincu livrait jusqu'à sa religion (3), mais dans la pratique/ il y avait des atténuations et des exceptions), tandis qu'elle-même n'accueillait ceux des autres peuples^vaincusou non, que d'une manière purement bénévole (4). Seulement, à ces dieux étrangers, elle n'accordait pas de temples dans la ville même [b) : c'est ainsi que le temple de l'Esculape grec fut bâti dans l'île du Tibre (6). Pour la magna mater seule, on fit exception (7). Ce fut, on le sait, une pratique constante du peuj)le romain d'incorporer en bloc, dans la cité, les petits peuples du voisinage, lorsqu'il les avait réduits par les armes. Il est probable qu'il leur était permis d'apporter leurs dieux avec eux et de leur rendre un
(2) Arnobe, 3, 5. ;
(1) Les colonies de citoyens conservaient les sacra de Rome, Dans les municipes italiens et même dans les provinces, on vit souvent le culte indigène et le culte romain vivre côte à côte. Les cités fédérées gardaient leurs cultes " mais celui-ci tombait dans le ressort des pontifes.
(3) TiTE-LiVB, 28, 34, 7.
(4) Elle y gagnait de nombreux protecteurs. On évoquait les dieux d'une cité assiégée pour les faire passer. du côlé de l'assiégeant. Tite-Live, 5, 21, 3. Macrobe, 3, 9j 2.
(5) Dion-Cassius, 40, 47 ; 53, 2 ; 54, 6. Gelaohangea vers le H® siècle après J.-G.
(6) V. l'intéressant travail de Besnier, Vile Tibêrine dans Vantiquilé, 1902.
(7) Son culte fut introduit par ordre des livres sibyllins ; elle eut son temple sur le Palatin.
culte en commun, tout en observant la religion-romaine (1). Mais ainsi s'altérait la pureté de celle-ci. Ce fut surtout à partir de la dynastie étrusque des Tarquins que des éléments étrangers s'introduisirent dans la religion romaine. Au cours d'une guerre contre les Sabins, Tarquin l'Ancien voua un temple à la triade si vénérée des Etrusques de Jupiter Optimus Maximus, Jimon et Minerve (2). Le temple fut bâti sur la petite colline appelée jusque-là Tarpéienne, qui prit le nom de Capitole. Dès lors le temple de Jupiter Capitolin fut le plus illustre de Rome. Il fut autre chose encore. La plèbe était exclue des 5rt:cra f^wô/Zcû!. Seuls les patriciens ''pouvaient accéder, grâce au jus sacrorum, aux dignités sacerdotales. Or, la royauté, avec les tendances démocratiques qui devaient lui aliéner les nobles et entraîner sa chute, cherchait à fondre les deux parties de l'Etat, les patriciens qui avaient tous les droits, les plébéiens qui n'en possédaient aucun. Or, la fondation du temple du Capitole était un achemine:ment vers l'égalité rehgieuse. Le nouveau temple n'appartenait pas aujt seuls patriciens, il s'ouvrait également à tous (3).
Mais le fait le plus important de la période des Tarquins est l'introduction à Rome de l'influence grecque (4). L'écriture lui arriva par Cumes ; les poids et mesures, quelques traits de la constitution de Servius se ressentirent de cette influence.
A l'imitation des Grecs, on commença à représenter les dieux sous une apparence humaine (5).
(1) Marquardt. — Op. cit., t. I, p. 4L
(2) Cette triîide élait vôuérée également de^ Sabins et sans doute de tous les Italiens. Elle avait même à Rome un sacellum sur le Quirinal, habité par les Sabins. Le lieu où il s'élevait en garda le nom de Capitolium Yetus. Dict. des Aniiq., art. Capitolium, de Saglio.
(3) Ambrosch. — Studien, p. 196-230. Marquardt, I, p. 48 et suiv.
(4) Cic. — De Rep., 2, 19, 35.
{5)Plin. — F iV., 35, 157.
Tarquin l'Ancien, le premier, envoya cle Rome consulter l'oracle de Delphes (1), et comme l'attestent de nombreux témoignages anciens accepta ou emprunta de Gumes les Livres Sibyllins. (2). Ce fait eut une notable répercussion dans la suite. Jusqu'alors les divinités étrangères n'avaient pas obtenu place dans le culte officiel. Les livres sibyllins, qui contenaient des indications sur les mesures qu'il convenait de prendre lorsque les cérémonies ordinaires ne suffisaient pas, furent précisément à Rome les introductrices de divinités nouvelles pour le culte desquelles il fallut créer un collège spécial de prêtres, les Quindecemviri sacris faciimdis. C'est ainsi qu'Apollon, Artémis^ Latone, Cérès, Dis, Proserpine, Cybèle ou Magna Mater, Vénus, Esculape reçurent à Rome un culte officiel, en même temps que, d'autre part, le culte de quelques divinités romaines était altéré. Dès lors on sacrifia tantôt romano ritu, et tantô.t^r^co ritii. Mais il ne faut pas oublier qu'en dehors de cette action précise des livres sibyllins, consultés seulement dans les circonstances graves, les relations de toutes sortes, de plus en plus actives avec le monde grec, contribuèrent pour le moins autant à faire pénétrer la religion grecque à Rome (3). Nous avons dit que la mythologie romaine primitive était pour ainsi dire une table rase. Les légendes grecques trouvèrent donc là un admirable terrain d'acclimatation.
(1) CiG. — De Rep., 2, 20, 44. Tit.-Liv., I, 56, 5. Pline. — H. iV., 15, 134.
(2) Denys, 4, 62. Jusqu'aux Tarquins inclusivement les divinités étrangères avaient été exclues du culte officiel. Longtemps encore après eux, il fallut un sénatus-consulte pour introduire des dieux nouveaux. Les écrits religieux étaient surveillés (Arnobe, 3, 7) et au besoin supprimés. Mais la tolérance était absolue dans les pays conquis pour les cultes nationaux.
(3) Le petit monde grec {grxcuU) afflua de bonne heure à Rome, sans parler des professeurs, des artistes, des médecins, La multitude des esclaves étrangers influa certainemônt sur les religions.
Parmi les cérémonies introduites.à Rome par les livres sibyllins et célébrées par les Quindecemvin, les plus remarquables sont les leclisiernes et les supplications. La première était un repas offert aux dieux ; la statue (sans doute quelque image de cire et non de marbre) reposait couchée sur un lit, le bras gauche accoudé sur un coussin (pulvhîar). Ce qui prouve l'origine grecque du lectisteriiBy c'est d'abord la présence de statues, puis la position couchée, car les vieux Romains prenaient leurs repas assis', comme continuèrent à le faire les femmes et les enfants (1). On sait d'ailleurs que les lectisterne.s étaient fréquents en Grèce (2), et qbele premier fut célébré à Rome par ordre des livres sybyllins en 399 av. J.-G. (3).
Le premier lectisterne seul établit à Rome le culte de trois dieux nouveaux : il fut donné en effet à Apollon et Latone, Iléraklès et Artémis, Hermès et Poséidon. Pendant la seconde guerre punique, un lectisterne fut célébré en l'honneur des douze grandes divinités de la Grèce (4). Ces quelques faits suffisent à^montrer l'importance que prit cette cérémonie au point de vue qui nous occupe.
La seconde, celle des supplicatio?is, qui se faisait dans les lieux où l'on célébrait les lectisternes (5), était composée de rites et de prières entièrement étrangers à Rome, et surtout il faut noter que le peuple tout entier était admis à y prendre part.
Ainsi les dieux étrangers parurent au peuple de Rome moins exclusifs, plus libéraux que les dieux
(1) Serv. — Ad Aen., 1, 176.
(2) V. Textes et inscriptions, cités par Marquardt, I, p. [57 et sur toute la question, p. 55 et suiv.
; (3) TiT.-Liv., 5, 13. Den. d'Al., 12, 9. On avait, à Rome, [là coutume d'offrir aux dieux des aliments. Preller les assimile aux lectisternes (Rom. Myth,, t. I, p. 150), à tort selon I Marquardt, 1. 1, p. 28, note 1. Ïite-Live est très affirmatif en faveur de l'opinion que nous exposons.
(4) TiT.-LiVB, 22, 10, 9.
(5) SerV. — Ad (j^orgfv, 3, 533.
patriciens de Rome. Ceux-ci demeuraient entourés d'une sorte de. mystère pour tout ce qui n'était point patricien. Les plébéiens ne pouvaient les invoquer que par l'intermédiaire de prêtres patriciens. Il est donc aisé de comprendre pourquoi ce peuple fit un accueil si empressé à des dieux si accueillants eux-mêmes. L'œuvre 5es quindécemvirs concordait absolument avec ce que s'était proposé Tarquin par la fondation du grand sanctuaire Gapitolin (1).