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CHAPITRE Y

Décadence de la religion romaine. — La philosophie. — L'assimilation des dieux romains aux dieux grecs. — Subordination de la religion à la politique. — Abandon des temples.

Ainsi, dès le temps des Tarquins, la religion romaine perd de sa pureté primitive. Cependant elle n'en souffre pas d'abord. Non seulement la foi reste entière, mais grâce à un accord parfait entre l'ordre politique et l'ordre religieux, la religion n'a pas à Rome de plus belle période que celle qui finit avec les guerres puniques.

Mais au sortir de cette longue épreuve, de grands changements peu à peu se produisent dans Rome. Elle renonce de plus en plus à son antique idéal de vertu étroite et d'ignorance voulue. Elle se laisse pénétrer à flots par l'hellénisme. Mais ce n'est point à l'école de la Grèce classique que se mettent les Romains : ils reçoivent surtout l'impulsion des Grecs savants, raffinés à l'excès, très critiques, de leur temps.

Ennius le premier, selon Gicéron (1)^ leur fit connaître V évhémérisme . Les dieux, avait dit Evhémère, n'étaient autre chose que des hommes divinisés. Et de la mythologie, il faisait tout un roman. Zeus, Cronos, n'étaient que d'anciens rois ; Aphro-

était devenu presque inintelligible pour les prêtres mêmes qui le chantaient. C'était une sorte de litanie oiî fij^uraient des noms de divinités et d'hommes illustres. Bergk. — De carminum saliarium reliquiis, Md^rhav^, 1847. Egger. — LaC serm. vetiistioris reliquids sélecte, p. 72-77, Paris, 1843. (l) GiG. — De nat. deoj\, 1, 42, 119.

dite une courtisane célèbre, et ainsi de suite (1). Le culte des héros ethniques ou fondateurs de villes, si invétéré en Grèce, était bien propre à donner créance à une semblable théorie. D'autre part, dès la guerre du Péloponèse, mais surtout à partir d'Alexandre le Grand, des hommes avaient de leur vivant reçu les honneurs divins (2). On humanisa donc de la même façon les vieilles divinités italiques. Qu'il suffise de rappeler l'exemple de Saturne, roi du Latium, et d'en rapprocher la légende de Romulus enlevé au ciel pendant un orage. Rien n'était plus contraire au véritable esprit de la religion romaine.

Ennius d'ailleurs, comme plus tard Virgile, ne se contentait pas d'une seule doctrine. L'évhémérisme était tout rationaliste. Dans son poème di Epicharme ^ le même Ennius expliquait les mythes philosophiquement" à la manière de Pythagore. Avec Lucrèce principalement vint l'épicurisme, qui équivalait à la négation des dieux et se présentait comme le libérateur de l'esprit humain, enfin délivré des folles terreurs de la supersiiiion. Moins meurtrier était le stoïcisme. La matière divinisée sous le nom de Mundus par son union avec l'âme du monde, les partes mundi, émanations de la divinité, telle est, résumée en deux mots, la doctrine de Varron et des stoïciens. En termes concrets, Jupiter est le monde, les grands dieux {dii selecH) émanent de lui, les petits dieux (dit cerlï) émanent soit de lui, soit des grands dieux (3). Jupiter est donc toutes choses, dieu unique de tous les d'eux., suivant le mot de Valerius Sorarius (4), et la multipicité des dielix ap-

(i) Cic, — Denat. deor., I, 42, 119. Fragments en prose, traduits du poème d'Ennius, dans Lactange, Inst., 1, 11 et suiv.

(2) Par exemple, Héphestion, et Alexandre lui-même.

(3) « Ergo et Jovem... non alium possunt existimare quam mundum. « Aug. — De c. rf., 7, 9.

(4) « Juppiter omnipotens, regum, rerumque deumque Progenitor, genilrixque deum, deus unuset omnes. »

Valerius soranus^ cité par Saint Auû., ibid^

paraît plutôt comme une opération de l'esprit humain que comme une réalité objective. Rien dans cette théorie n'est en contradiction fornielle avec la conception romaine de la divinité. Mais le stoïcisme ne fut jamais que la doctrine d'un petit nombre.

L'assimilation des dieux romains aux dieux grecs ne leur fut pas moins funeste que la philosophie. Elle les abaissa de leur hautaine abstraction à un anthropomorphisme irrespectueux pour l'idée divine, en dépit de ses dehors brillants. Puis ces assimilations furent souvent forcées, peu vraisemblables. Ce qui était si clair s'obscurcit. Quant aux dieux qu'il était décidément impossible d'assimiler, un oubli profond se fit autour d'eux. Les auteurs qui rencontrent de ces dieux oubliés, Varron (dii incerH)y Ovide, sont tout embarrassés. Ne leur trouvant pas d'analogue dans le panthéon grec, ils ne savent qu'en dire. Alors ils ont recours à l'étymologie, mais souvent celle-ci les conduit au ridicu'e. La gravité des Fastes d'Ovide n'est peut-être 'pi'une apparence. Autre conséquence : pour courte et sèche que fût la vieille religion romaine, du moins étaitelle sérieuse et digne. De la petite mythologie anecdotique qu'implantèrent à [\ome les Grecs qui avaient eux-mêmes perdu le grand sens poétique de leurs fables, quel enseignement moral pouvait sortir? Un érolisme tantôt gracieux, plus souvent j>rossier fut le plus incontestable fruit qu'en tirèrent les Romains. Les Métamorphoses d'Ovide en sont le plus innocent échantillon, certaines peintures de Pompéi le plus obscène. On verra Néron mettre en action les plus sales fables importées de la Grèce dans l'Italie des Lucrèce et des Gornélie.

Puis déjà des cultes d'allure étrange, à la fois mystique et sensuelle, font leur apparition : en 204 avant notre ère, Magna Mater, sous la forme de la pierre noire de Pessinonte, est accueillie sur le Palatin (1),

(1) TiîE-LtvE> 29, 10> 4 \ 29, ,14, 13.

par ordre des livres Sibyllins, avec son bizarre et sanglant cortège de prêtres raulilés (1). Lors de la guerre de Mithridaie la déesse de Comana est amenée à Rome où on lui donne le nom d'une antique divinité, les indigilamenla, Bellone (2). Son culte fut confié à des prêtres, hommes et femmes venus de Cappadoce qui, vêtus de noir, parcouraient la ville, brandissant une hache dont ils se blessaient eux-mêmes. On les appelait fanaiici (3). Plus tard c'est ie culte égyptien qui apparaît. Interdit par le Sénat à plusieurs reprises il reparaît toujours. En 489 les folles orgies du culte de Bacchus, venu d'Orient par l'Etruiie, sont dénoncées au Sénat. Après enquête il fallut condamner à mort plus de trois mille personnes, coupables des crimes les plus affreux, commis à l'ombre de ces honteux mystères (4). De tout cela rie pouvait sortir que l'incrédulité ou des folies mystiques. Ce fut d'abord l'incrédulité qui l'emporta, surtout dans les classes éclairées. Le peuple lui-même, si grossier qu'il fût demeuré, n'était pas sans s'apercevoir que les prêtres eux-mêmes ne croyaient plus à la religion qu'ils pratiquaient encore. Ceux-ci eussent bien voulu maintenir dans le peuple la vieille foi qui, par tant de moyens^ augures, livres Sibyllins, prescriptions de toutes sortes, était un si puissant moyen d'ordre politique. Un pontife,. à la fois grand jurisconsulte, Q. Mucius Scaîvola, un siècle avant Jésus-Ohrist, distinguait trois sortes de religion, celle des poètes, celle des philosophes, celle du peuple (5). Cela revient en somme à la distinction qu'établissait Varron entre la théologie mythique, la théologie physique ou naturelle, la théologie civique (6). La première ne

(1) Denys, 2, 19. Ovide. — ¥aûe%y 4, 339.

(2) Plutarq. — ^ulla, 9.

(3) C. I. L., VI, 490, 2232, 2235. Juvén. ~ 4, 123.

(4) TiT.-Liv., 39, 8-19. Gic. — De ieg.-, 2, 15, 37.

(5) AuG. - De c. d., IV, 27.

(6) AuG.*— De c. rf., VI, 5.

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valait rien pour personne, la seconde était à l'usage des philosophes, la troisième, fut -elle pleine de mensonges, excellente pour le peuple qui n'en devait point connaître d'autres. Non que Scsevola et Varron affectassent de mépriser le peuple, mais parce qu'ils sentaient bien que la mythologie écartée, les interprétations philosophiques dépassaient de beaucoup sa portée. Or, l'un et l'autre s'accordaient à reconnaître les vertus pratiques de l'antique religion.

Donc, vers la fm de la république, toutes ces causes ayant agi, la religion était à Rome en pleine décadence. On ne trouvait plus de candidats aux sacerdoces (l). Avec l'agrandissement deiila puissance romaine, de plus hautes perspectives s'ouvraient aux patriciens demeurés maîtres des charges de jRe^, de Saliens, de Laper ques^ de flamines. Ces dignités étaient incompatibles avec la carrière des honneurs, avec la guerre, avec le gouvernement des provinces (2). Yainement Ton fit quelques concessions (3). Pour ne donner qu'un exemple,- la charge de Flamen Dialis demeura vacante pendant soixantequinze ans avant d'être rétablie par Auguste (4) . Les grands collèges, élus par les sutï'rages populaires/ et non plus recrutés par cooptation, oublièrent leurs traditions. Ces élections prirent un caractère politique (5). L'ignorance des élus entraîna le mépris des rites. Les augures ne connaissaient plus rien aux règles d'un art où ils ne voyaient plus qu'un instrument politique (6). Les temples furent aban-

(1) Ambrosgh. — Quxslion. pantif., Il, p. 10.

(2) Marquardt, I, p. 78 et suiv. V. Tit.-Liv., 4, 54, 7.

(3) En 242, le Flamine de Mars fut autorisé à briguer les dignités urbaines, mais non à faire la guerre. Le Pontife, M. Gaecilius Melellus, défendit à un consul, Aul.Postumius, qui était flamine de Mars, de prendre un commandement. Val. Max., I, 1, 2.

(4) Suétone, — iMg^., 31.

(5) Ea 104, la loi Domifia régularisa celte innovation qui avait des précédents. Asgon. -^ In Comelian., p. 72.

^ (6) GiG. — De div , I, 15, 25; 2, 53, 70. Da naL deor., 2, 3, 5. De %., 2, 13,33.

34 LA EELIGION ROMAINE

donnés, pillés, profanés, tombèrent en .ruines (1)^

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