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CHAPITRE VI

L'Empire. — Politique religieuse d'Auguste. — La Renaissance de la religion romaine. — Le cuUe impérial.

Avec l'Empire, tout change. 11 semble que les Romains soient redevenus mortales religiosissimi.W^ sont devenus en môme temps superstitieux incroyablement. Mais le second terme n'enlève pas sa valeur au premier. Evidemment, une révolution s'est accomplie dans les esprits, La philosophie tourne franchement au monothéisme. Sénèque pense tout autrement que Cicéron. Autant la doctrine de celui-ci est flottante, autant l'idée de Dieu domine les préoccupations et les écrits du premier. Marc Aurèle va plus loin, ou, si l'on préfère, retourne plus en arrière. Sa correspondance avec Fronton est remplie non de Dieu, mais des dieux. Il rapporte tout à la Providence, mais il l'adore et la prie, la remercie sous une forme toute païenne et polythéiste. Il partage les sentiments de son vieux maître. Quand Verus, le frère de l'empereur, sort de maladie, le rhéteur lui écrit : « A cette bonne nouvelle, je me suis rendu dans les chapelles, au pied de tous les autels, et comme j'étais à la campagne, j'ai visité tous les bois, j'ai fait mes dévotions à tous les arbres consacrés aux dieux (2) » .

On a coutume de distinguer dans l'histoire de la religion sous l'empire deux périodes : Fune qui s'étend d'Auguste aux Anlonins, l'autre du règne de ces empereurs à la fm du paganisme. La première

(l)HoRAT. — Oi., 3, 6, 2. OviD. — Fastes, 2, 57. Pro- PERCB, 2, i-, 35; 4, 13, 47.

(2) Front. — Ep. ad Verum^ II, 6»

serait surtout un retour à la religion traditionnelle, la seconde, d'un caractère plus mystique, serait un développement intense da mysticisme qui trouverait satisfaction dans les cultes Orientaux, en particulier celui de Mithra. Cette division n'est pas sans fondement, mais bien avant les Antonins, il existe un courant mystique, dont nous avons trouvé l'origine dès le temps de la république, qui s'efface légèrement au temps d'Auguste pour reparaître bientôt. En outre, l'influence plus ou moins sourde du christianisme et du judaïsme se fait sentir avant la deuxième période, bien qu'on n'en puisse ex^^ctement mesurer la portée (1).

Gomment expliquer ce retour ?'(2).

C'est un fait générale?nent observé que les grandes calamités publiques sont favorables aux sentiments religieux. L'homme aux prises avec le malheur se tourne volontiers vers le pouvoir supérieur dont il attend la fin de ses maux. Or, quelle époque fut plus lamentable que celle qui embrasse la fin de la république, depuis les luttes fratricides de Marins et de Sylla jusqu'aux guerre civiles, mêlées de proscriptions et de troubles de toutes sortes qui ^d'Octave firent un Auguste ? Les accents religieux par lesquels , Virgile célèbre l'apaisement à peine commencé doivent être l'écho d'un sentiment très répandu. En même temps qu'un ordre nouveau s'annonce, accepté en somme de presque tous, il y a une réaction^ et les plans politiques d'Auguste font du chef de l'Etat le chef de cette réaction. Réaction non politique mais morale. Après une période si troublée, ce n'est pas en effet une forme politique usée qu'il s'agit de restaurer, mais les moeurs. Et comment restaurer les mœurs, si ce n'est par un retour à ce passé qui avait

(1) La première apologie connue esl'celle de saint Justin, adressée à Antonin et Marc Aurèle; mais déjà l'enapereur Hadrien avait reçu celles de Quadratus et d'Aristide.

m Sur ce besoin de renouvellement, religieux, v. Boissier, ^^elig. î*om., t Ij Bti partie; chap. m.

36 LA RELmrON ROMAINE

fait la grandeur de Rome? C'est pourquoi Auguste fait appel à toutes les bonnes volontés pour rappeler le passé de Rome, pour rendre à une société déséquilibrée le goût des occupations simples et saines, comme l'agriculture, d'une vie sans faste, et luimême en donne l'exemple. Mais la religion est trop étroitement mêlée à toute la vie romaine pour qu'il soit possible au réformateur des mœurs de la négliger. C'est pourquoi les anciens collèges de prêtres sont fortifiés, toutes les anciennes cérémonies remises en honneur, de vieux cultes rétablis, les temples partout relevés, beaucoup de nouveaux sanctuaires bâtis (1). Il renouvela les jeux séculaires. Pour mieux diriger ce mouvement, Auguste s'était fait nommer Pontifex Maximiis.

Les empereurs conservèrent ce titre, et en outre, comme Auguste lui-même, ne négligèrent pas de faire partie des grands collèges sacerdotaux. Ainsi le chef de l'Etat devint celui delà religion. Le recrutement des collèges sacerdotaux ne se fit plus ni par cooptation, ni par l'éleciion populaire, mais par un vote du Sénat/sur la désignation par Tempereur. Aussi devinrent-ils les très . souinises créatures dé celui-ci. En outre, maître de la religion à Rome, Tempereur peu à peu tendit à le devenir dans les provinces.

Mais ce n'était pas assez pour les desseins d'Auguste. Il prétendait encore intéresser la conscience des croyants au respect et à la consécration de l'empereur et du pouvoir impérial.

Il fit un premier pas en se faisant donner^ non le tribunat puisqu'il était patricien, mais par une fiction bien romaine, la puissance tribunitienne qui le rendait inviolable et sacro saint.

Une autre mesure fut plus habile encore.

On sait qu'Auguste fut l'auteur d'une nouvelle di-

(1) Suétone. — Aug. Mommsen. — Res gèstss divi Augitsti (inscription d'Ancyre, ou leslament d'Auguste).

vision de la ville en quatorze régions et deux cent soixante-cinq quartiers. Chacun de ces quartiers était administré par quatre de ses habitants, de condition modeste, les magùiri viconim, assistés d'un collège de quatre esclaves appelés ministri. Or, indépendamment de leurs humbles fonctions municipales, magistri et mm2S'/r2 présidaient au culte des Lares, protecteurs du quartier, Lares compiiales. A ce culte se rattachaient des fêtes locales, jeux et banquets, auxquels le menu peuple tenait beaucoup. César, pour des motifs politiques^ les avait supprimés. Auguste, en les réorganisant, autorisa la- reconnaissance publique à joindre au culte des Lares celui de son Génie (1). Ceci n'avait rien de contraire aux mœurs romaines : les affranchis, les esclaves, n'avaient-ils pas coutume de jurer par le ^en26 de leur maître, de l'associer au culte des divinités domestiques ? (2) De Rome, le culte du génie d'Auguste se répandit dans les provinces. En introduisant dans l'Etat ce qui se pratiquait dans la famille, Auguste affermissait l'autorité impériale et lui donnait, sans encourir la raillerie des sceptiques, l'appui d'une véritable consécration religieuse. Ces honneurs divins, en effet, n'étaient pas rendus à sa personne, et le bénéfice était le même.

Ceci nous amène à parler de l'apothéose impériale Pour un regard superficiel, rien de plus grossier que cette forme de l'adulation. Encore faut-il comprendre comment elle put s'établir et durer.

Pour ne point remonter à l'exemple des Egyptiens

(1) OyiDE. — Fasies, V, 129. Horace. — Orf., IV, 5, 34.

(2) Si les hommes avaient leur Genius, les femmes avaient leur Jwwon. On invoqua donc aussi la Junon de l'impératrice. Les Arvales sacriiiaient à tous deux. C./. L, VI, 2041, 2043, 2044, 2051, etc.

38 liA. RELIGION EOMAINE

ïii à ceux de l'époque Alexandrine (1), Tidée fonda^ mentale de l'apothéose romaine n'est autre que celle de l'immortalité de Tàme. Cette idée était fort répandue chez les peuples de l'Italie (2). Si beaucoup d'inscriptions attestent le matérialisme de leurs auteurs, un bien plus grand nombre implique la croyance à une survie, quelle qu'elle soit. Que sont les Du i!/rt;?2(?5, invoqués en tête de chaque inscription funéraire, sinon les âmes des morts, devenues, par leur séparation d'avec le corps, non seulement semblables aux dieux, mais des dieux ? Sur la tombe on célèbre un culte tout semblable à celui des dieux. Gomme les dieux, il faut apaiser les Mânes, sq les rendre favorables. Les dieux Lares sont les âmes des aïeux que l'on adore au foyer même auprès duquel ils s'asseyaient vivants. Les philosophes romains se montrent pleins d'incertitude sur la question de la survie. Et pourtant un Gicéron, sous l'aiguillon de la douleur, en revient d'un seul coup à la croyance populaire. C'est un temple, et non pas un monument commémoratif, qu'il projetait d'élever à sa fdle (3). . Eoée et Romulus, devenus dieux, ne semblaientils pas, du haut de l'Olympe, faire signe au rénovateur de la puissance romaine consacré par la sanglante purification dès ides de Mars? (4) Gela est . si vrai que le culte de Gésar ne fut point l'œuvre des politiques. Il jaillit du, cœur du peuple romain et s'organisa spontanément. On connaît la grandeur tragique des scènes qui accompagnèrent ses. funérailles. A l'endroit du forum où son corps avait été brûlé, un autel fut élevé avec cette inscription : Au Père de la Patrie. Chaque jour on y sacrifiait. On

(1) Sur les précédents de l'apothéose impériale, v. Beur- LiER, Le Culte im'périal, p. \ et suiv.

(2) V, BoissiER. — Relig. rom., t. I, p. 115.

(3j Gic. — De consol. ; Ai atù., XU, 18, 19, 35, 36.

(4) Picus, Faunus, Latinus, Quirinus étaient également considérés comme des dieux. Aug. — De civ. Dei, IV, 23, XVIII, 19.

venait jurer sur le nom dé César. Dolabella fit détruire l'autel. Le sénat applaudit, le peuple ne cacha pas son mécontentement. Octave sut profiter de ces dispositions de la foule. Devenu triumvir il exigea da Sénat qu'il constituât régulièrement le culte du nouveau dieu. Tout le monde, sous peine, d'être voué à la colère de Jupiter et du dieu Gésar lui-même, dut célébrer sa fête le 2 juillet. Un temple fut élevé sur l'emplacement où le corps avait été brûlé (1) ! En peu d'années le culte nouveau s'étendit sur tout l'Univers, mais nulle part il ne fut observé avec plus de ferveur qu'à Rome. « Comme un besoin étrange de ré^ forme et de rénovation travaillait alors le monde, il semblait que César, devenu dieu, allait amener des temps nouveaux et que le règne de la justice et de la paix daterait de son apothéose (2). » Virgile se fit l'écho de ces espérances populaires (3)

Du vivant même de Gésar, les sénateurs, à bout d'adulation humaine, avaient fini par lui décerner les honneurs divins. Un des mois de l'année avait reçu son nom, son image figura à côté des images des dieux, un collège de prêtres, Luperci Julii, fut décrété, on jura par sa fortune, des fêtes devaient être célébrées en son honneur tous les cinq ans. On décida de lui dresser une statue avec cette inscription : G^est un demi-dieu, et l'année même de sa mort, on le proclama dieu parmi les plus grands, et on décida de l'adorer sous le nom de Jupiter Julius 1 (4)

Avec de tels précédents, il eût été facile à Auguste tout puissant d'obtenir lui aussi, et de son vivant,

(1) Dq vivant de Gésar, le Sénat, qui devait applaudir à son meurtre, lui avait décerné des honneurs divins que le dictateur n'accepta qu'à conlre-cœur, ou éluda (Dion.- Gassius, XLIII, 21). La lecture, faite au peuple après la mort de Gésar, du sénatus-consulte qui accordait au dictateur assassiné tous les honneurs divins et humains contribua à l'établissement de ce culte. -

(2) BoissiER. — lielig. rom.y I, p. 128.

(3) "Virgile. — Bîtc, V, 65.

(4) Dion., XLIII, 14; XLIV, 6.

40 LA BELIGION ROMAINE

les honneurs divins. Ils s'offraient à lui pour ainsi dire. Le sentiment populaire qui avait consacré la divinité de César s'étendait au restaurateur de la paix publique. Mais Auguste était trop prudent pour autoriser des excès qui risquaient de le ridiculiser adx yeux de quelques uns. Aussi ne permit-il jamais qu'on l'adorât à Rome et qu'on lui élevât des temples. Mais de toutes parts les provinces, l'Orient d'abord, puis l'Occident, soit flatterie, soit reconnaissance vSincère, sollicitaient la faveur de lui élever des temples. L'eùt-il voulu, il lui était difficile d'arrêter le mouvement. Mais sans doute il n'y tenait pas. Du moins exigea-t-il qu'à son culte fût associé celui de la déesse Rome(l). Ainsi la conquête recevait une consécration religieuse et la fidélité au peuple romain devenait un devoir. Ce double culte fut comme le signe de ralliement du loyalisme. x\insi lorsqu'on 742, lors d'un soulèvement des Sicambres, les Gaulois furent accusés de connivence avec eux, soixante peuplades de ces derniers élevèrent à Lyon, au confluent de la Saône et du Rhône, un autel à Auguste et Rome (2).

Auguste acceptait avec un sourire des hommages que son ferme bon sens appréciait à leur juste valeur, mais qui servaient ses desseins. Un jour, les habitants de Tarragone lui envoyèrent une amba,ssade solennelle.il avait fait, disaient -ils, un miracle! Sur son autel un figuier était né.

« On voit bien, leur répondit doucement le maître du monde^ que vous n'y brûlez guère d'encens (3) ! » L'Italie même suivit ces exemples.

Les inscriptions témoignent de la popularité du -culte impérial.

La mort d'Auguste donna à ce culte un nouveau lustre. Le Sénat reconnut le divin Auguste , X^uq li-

(1) Encore n'autorisa-t-il pas les citoyens romains à, y prendre part. Dion.-Gass., LU, 20. Suét, — Aug.^ 52.

(2) Dion., LIV, 32.

(3) QuiNTiL., YI, 3,37.

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turgie fut établie qui servit désormais chaque fois que l'apothéose fut accordée à un empereur défunt. Le culte fut constitué. Un collège de vingt et un prêtres, tirés au sort parmi les familles les plus illustres de Rome, sous le nom de Sodales AugusialeSi fut créé. Aucune de ces mesures ne souleva d'opposition : au contraire, une foule d'associations particulières se constituèrent pour honorer le divin Auguste. Les provinces, qui avaient gagné à l'établissement du nouveau régime, ne restèrent pas en arrière. Entre autres libertés, l'empereur leur avait rendu celle de tenir des assemblées provinciales. Ces assemblées furent alors chargées par chaque peuple de célébrer le culte des Empereurs, dont on continuait à ne pas séparer celui de Rome. Partout, successivement, des temples s'élevèrent en l'honneur des maîtres du monde. Cette liberté rendue aux assemblées devait avoir des conséquences considérables. Elles étendirent, en effet, peu à peu leurs prérogatives et finirent par exercer un véritable contrôle sur les gouverneurs des provinces (1).

On peut observer encore que le culte des empereurs prit un caractère moins personnel que général : en adorant l'empereur mort ou vivant, on honorait surtout la puissance romaine et le pouvoir monarchique. Ainsi s'explique le fait que l'apothéose de quelques très mauvais em-pereurs passa sans soulever de réprobation. D'ailleurs, en général, le Sénat ne l'accorda qu'aux meilleurs.

Ainsi, entre tant de religions diverses, le culte impérial fut commun à tout l'Empire. Elle en fut le lien. L'autorité du flamine de Rome s'exerçait sur toutes les provinces. En regard de tant de sacerdoces indépendants, il y eut une hiérarchie de prêtres dont la tête était à Rome et les membres partout.

(1) Beurlier. — Op. cit., p. 99. E. Desjardins. — Rev. de philoL, 1879, et Géogr. de la Gaule romaine, t. IIL Guiraud. — Les assemblées provinciales.

42 LA KELiaiON ROMAINE

De la province, l'orgamsation se ramifiait au municipe,etplus profondément encore. Dejnême qu'àRorae le culte du génie d'Auguste joint à celui des Lares de carrefour était réservé aux petites gens, de même en beaucoup de lieux, parmi !e peuple, se formèrent des collèges àQ Sévir i Aiigus laies {i), composés de petits bourgeois, d'affranchis, d esclaves. Exclus par leur obscurité des honneurs municipaux et des sacerdoces, ils trouvèrent une satisfaction inespérée dans ces fonctions nouvelles. Désormais ils tinrent un rang privilégié entre les décurions et le peuple, ils eurent une place réservée dans les banquets, même une petite part dans l'administration municipale. Bien que l'institution des Augustales demeure mal connue, on sait qu'elle prit assez d'importance pour que le titre en devînt fort recherché.

De fortes et diverses raisons expliquent donc la popularité du culte des empereurs. En vain l'apothéose d'un Claude révoltait le sens Critique d'un Sénèque, le peuple n'y regarda pas de si près. Que l'on fasse à l'adulation sa part, soit, mais elle ne suffirait pas à tout expliquer. La sincérité ne fut pas absente. Quel intérêt, par exemple, sous Constantin, aurait-on eu à adorer encore Marc-Aurèle comme un dieu ?

Il faut aussi se représenter par l'imagination la transfiguration que prenait par l'éloignement le titre d'empereur parmi des peuples qui sentaient son ac- , tion puissante et toujours présente sans voir de près ni ses faiblesses, ni ses travers, ni ses ridicules, ni parfois ses crimes.

Enfin le mot divus ne doit pas être confondu tout à fait avec deus (2). C'est le nom que les chrétiens ont donné à leurs saints, ne l'oublions pas, et,

(1) ZuMPT. — Da Augustalihus et Seviris auguslalibus.

(2) César, d'après Servius, reçut, le premier, ce nom. Serv. — Ad Eue, V, 56. Il semble que la distinciion entre divus et deus ne se soit pas imposée aussitôt, C. i,X., X, 1271 ; 3903.

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somme toute, Je culte des empereurs n'est pas très différent de celui des héros chez les (îrecs, et, bien que fondé sur des motifs d'un autre ordre, de celui des saints dans l'Eglise chrétienne.

Enfin, il est si vrai que, si l'on va au fond des choses, ce culte s'adressait moins à un homme qu'à une idée^ que l'apothéose fut donnée aux premiers empereurs chrétiens, jusqu'à Gratien.

Celui-ci, après avoir de son vivant refusé le titre de grand pontife, ne reçut pas après sa mort les honneurs de l'apothéose.

GEÎAPITRE VII

Les cultes orientaux. — Leur esprit. — Bellone, Cybcle, Jsis, Mithra. -~ Les superstitions.

La religion romaine, presque exclusivement formaliste, n'avait rien d'intime, rien depersonnel. Elle intéressait l'Etat, la famille, mais point l'individu. Par cette limitation même elle convenait bien aux premiers siècles de Rome, oii l'idée de cité, de patrie, domine toutes les autres. Mais à mesure que la civilisation pénétra le peuple romain, que le théâtre des luttes armées s'éloigna, que les arts de la paix furent cultivés, que les lettres et la philosophie ouvrirent à l'étroite imagination des Quirites des horizons nouveaux, la vie individuelle se développa. Dès lors, des besoins que n'avaient pas connus leurs ancêtres se firent jour dans l'esprit des Romains. Ce que la religion nationale ne leur donnait point, ils le demandèrent aux cultes étrangers, à ces cultes profonds et mystiques où le symbole cachait une philosophie, où les cérémonies flattaient les sens et l'imagination, où les mystères, en se dévoilant, donnaient à Tâme l'aliment qui lui manquait.

44i liA RELIGION EOMAINÉ

Nous avons vu dès le ii'' siècle avant Jésus-Christ les cultes asiatiques de Cybèle, de Bellone, de Bacchus, s'implanter à Rome victorieusement.

La conquête de la Grèce, celle de l'Asie, les relations avec l'Egypte, mirent les Romains en un contact continuel avec la religion de ces peuples. Beaucoup se firent initier à leurs mystères. D'autre part, Rome attirait à elle des étrangers de toutes sortes, intrigants, aventuriers, ambitieux de toute envergure. Parmi ces étrangers, on remarquait des astrologues, des devins, des prêtres qui apportaient avec eux leurs cultes, séduisants par leur nouveauté et parfois leur étrangeté. Auguste tenta d'arrêter ce mouvement. Il avait coutume d'honorer dans leur lieu d'origine chacune de- ces religions (1), mais il leur interdisait l'entrée de la ville (2). Tibère essaya de suivre la même politique (3), mais ses successeurs furent débordés. L'esprit même de l'Empire rendait inévitable cette pénétration mutuelle des religions qui devait aboutir à une sorte de fusion.

Un des changements les plus notables qui entraîna à Rome cette invasion des religions étrangères, ce fut la conception nouvelle que l'on se fit du prêtre. L antique prêtre romain n'était qu'un fonctionnaire. Il n'avait pas même besoin d'être croyant. Dans les cultes orientaux, le prêtre veut surtout pénétrer jusqu'à l'âme. 11 s'adresse au cœur de l'initié, par tous les moyens, il cherche à lui inculquer la foi, il prêche. Les prêtres forment une milice sacrée, ils se distinguent par leur costume, par leur attitude (4).

(1) Joseph. De bello judaïc.fV, 38.

(2) Il fit détruire les temples élevés à Rome en Thon rieur de Sérapis. Dion., LUI, 2.

(3) Les fêtes nocturnes d'Isis donnaient lieu à d'intolérables scandales. Joseph, 18, 3, 4. Sous Tibère, le Sénat fit transporter, en Sardaigne, quatre mille affranchis « infectés des superstitions égyptienne et judaïque ». D'autres furent invités à quitter l'Italie si, dans un délai donné, ils n'avaient point renoncé à leur culte profane. Tacite. — Ann., 11, 85.

(4) BoissiER. — Rel'ig. rùm., I, 354 et suiv.

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Ce fut sui'tQut parmi les femmes que s'exerça leur propagande (4). Purifications, jeûnes, excitations sensuelles, grâce aux réunions nombreuses où les danses vertigineuses, la musique passionna e, les mettaient hors d'elles-mêmes, tout contribuait aies attirer.

Par cette surexcitation, elles se croyaient en rapport direct avec le dieu dont elles célébraient la fête, elles croyaient voir ses aventures, qui, dans les mystères d'Isis par exemple, leur était mises, pour ainsi dire, sous les yeux, grâce à un théâtre de marionnettes qui les. mettait en action (2).

Mort et résurrection d'un dieu, amour d'une déesse pour ce dieu qu'elle perd, retrouve et^ressuscite, tel est le fond commun de ces mystères orientaux : voluptueux et tendre, ou tragique et sanglant, suivant le tempérament de chaque peuplei avec risis et rOsiris des Egyptiens, l'Adonis et l'Astarté des Phéniciens, la Cybèle et l'Attis du Pont-Euxin. Des jeûnes, des pénitences précédaient l'initiation aux mystères d'îsis. On s'enfermait, on veillait dans son temple. Et quand le corps était épuisé, les nerfs tendus au dernier diapason, la divinité elle-même se manifestait aux yeux du néophyte. Alors il goûtait une volupté suprême. Des offices réguliers, des spectacles singuliers, tels que des confessions publiques, accompagnées de gestes bizarres, entretenaient cet enthousiasme. Mais la faiblesse humaine ne peut maintenir longtemps l'âme et les sens dans l'état de surexcitation qu'exigeait le culte épuisant d'Isis. Alors des pénitences^ des purifications, une longue continence, des aumônes expiaient les fautes commises et les défaillances (3).

(1) BoissiER, — Belïg. rom., T, 359.

(2) Un de ces théâtres de. marionnettes sacrées a été retrouvé par M. Gayet dans ses récentes fouilles d'Antinoë. y. La Revue du 15 octobre 1904).

(3) Piularque, De Isid. et Os., parle avec beaucoup d'éloge de la sobriété et des autres vertus des prêtres d'Isis en Egypte. Le vrai serviteur d'Isis, dit-il/est celui qui médite

Dans le culte de Bellone, dans celui d'Attis etdela Mère des Dieux, le sang n'était pas de trop pourpurilier le corps et mater TâQie rebelle. De là les mutilations des prêtres de Bellone, de la déesse syrienne et d'autres encore.

Ce n'est pas impunément que l'être humain se soumet à un tel surmenage. Tous les désordres qui sortent ordinairement d'un mysticisme poussé jusqu'à la folie, en sont le fruit naturel. Combien Auguste était sage en tentant d'en préserver ses peuples !

Or, ce surmenage, chez les véritables afleptes, était sans cesse entretenu. Avant d'arriver à l'initiation complète, il fallait passer par une série d'initiations partielles. Pastophores, isiaques^ aniibici, dendrophoreSj compagnons danseurs de Cyhèle, religieux de la grande mère^ fanatiques (habitués du temple de Bellone), tels étaient les noms des initiés qui avaient poussé jusqu'au sacerdoce leur incorporation à l'un de ces cultes (1). En récompense,, les mystères leur étaient entièrement dévoilés.

En quoi consistait au juste cet enseignement ésotérique, on en est malheureusement réduit anx conjectures. Apulée, dans le si curieux récit qu'il fait de son initiative aux mystères isiaques, vS'arrête net au moment décisif : « Je le dirais si je pouvais le dire ; vous le sauriez s'il vous était permis de l'entendre ; mais ici la langue ne pourrait parler, l'oreille ne pourrait écouter sans crime (2) ». Selon

sur les cérémonies religieuses qui lui sont imposées et cherche à en découvrir le sens. Loc. cit.^ 3, Dans le même traité, Plutarque explique un certain nombre des symboles du culte d'Isis et d'Osiris.

(i) A l'origine, ces collèges étaient surtout composés d'étrangers. Ainsi, à Pouzzoles, on connaît un collège chargé du culte de Jupiter d'Héliopolis et qui était composé de marchands syriens. C. 1. G., 5853. C. 1. L., X, 1579; 1797. Plus tard, les collèges se recrutèrent dans chaque contrée parmi les nationaux. V^ Mabquaedtj I> p* 173.

(2) APULÉE) iiv. XI.

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LA RELIGION ROMilNB 47

les Pères de l'Eglise (1), on se contentait d'y raconter les aventures divines qu'ignorait la foule. Suivant Aristote, on s'efrorçait uniquement de mettre l'âme dans une certaine disposition. Sans doute par des spectacles merveilleux et appropriés. En effet, écoutons encore Apulée : « Je m'approchai des limites de la mort ; après avoir foulé le seuil de Proserpine et m'être promené à travers tous les éléments, je m'en retournai. Au milieu de la nuit, je vis le soleil resplendir d'une manière éclatante ; je m'approchai des dieux du ciel et de la terre, je les vis face à face, je les adorai de près ». Ainsi des prestiges, sans doute iine représentation scénique savamment combinée "où les prêtres eux-mêmes jouaient, comme dans les mystères du Moyen Age, les scènes sacrées, mais avec une mise en scène fantasmagorique, accompagnée d'une musique hallucinante, et cela aux yeux des profès, préparés par des jeûnes énervants et par une attente pleine d'angoisses, soigneusement entretenus dans une excitation fébrile par l'art de prêtres expérimentés, tel était sans doute la partie extérieure du mystère. Ainsi les vérités que l'on voulait enseigner s'imposaient, en quelque sorte, non par le raisonnement, mais par la vue directe; foi aux légendes sacrées, châtiment des méchants, félicité du juste. Et la fête se terminait par une sorte d'apothéose du nouvel initié, qui sortait de là transfiguré à ses propres yeux, puritié, vivant d'une vie nouvelle et plus haute que celle des simples mortels. Voilà du moins ce qu'il est permis de conjecturer sans que toutefois l'on puisse affirmer que c'était là tout ce que l'on appelle les mystères. Incontestablement des âmes avides de merveilleux, de foi, de surnaturel, y devaient trouver d'intimes et profondes satisfactions. Dangereux pour les âmes faibles et les tempéraments sensuels, les mystères n'étaient pas

(1) Arnobe, V, 23» Clément û'Alexandrie. — Gohorlatio ad gentes.

incapables, nous le savons, d'élever les cœurs hauts placés, et si imparfaitement que ce fut, de leur donner le frisson du divin (1).

Contradiction ! dira-t-on peut-être. Mais outre la distinction que nous venons d'indiquer, le plus illustre ou tout au moins le plus communicatif des initiés, Apulée, nous met, je crois, sur la voie d'une distinction importante.

. Nous venons d'analyserquelques passages du récit qu'il nous fait de son initiation aux mystères dlsis. Encore n'avons-nous pas signalé toutes les parties élevées qu'il renferme. Mais que dans le même auteur on lise la description de la- ridicule procession qui se déroulait au printemps en l'honneur de la même divinité (2), du grotesque et honteux cortège des prêtres infâmes de la déesse Syrienne, hypocrites et débauchés (3), on aura la clef de cette apparente contradiction. Un peu d'or dans beaucoup de sable et de boue, tel paraît devoir être la formule de cet étrange pêle-mêle.

Il est juste d'ajouter qu'en ce qui concerne Rome elle-même, les magistrats surent généralement interdire ce qu'il y avait de plus scandaleux dans les mystères. Le culte de la Bonne déesse en particulier, y prit un caractère de chasteté remarquable (4). Il faut distinguer enfin, entre le culte d'isis, plus pur et plus élevé, et les cultes sémitiques, sanglants et qui s'adressaient davantage aux sens.

(i) Voir la belle prière d'Apulée à Isis, XI, 25. Diodore (V, 48) affirme que les initiés devenaient meilleurs "el plus justes.

(2) Apulée. — Métam., XI, 8. Cf. Hérodien,. I, 10.

(3) Apul., YIII, 38. Tertul. — Apol, 25, cérémonies sanglantes en l'honneur de Gybèle. Cf. Lucien. — Sur la déesse syrienne {^ai^irié). Remarquer la honteuse rançon payée par les femmes initiées qui refusaient d'offrir leur chevelure à la déesse. Loc. cit., 7,

^4) Les hommes en furent exclus sous peine de morU

De tous les cultes orientaux, celui qui prit la plus grande place aux deux derniers siècles du paganisme, celui qui opposa le plus de résistance au chrislianisme, fut celui de pithra, le dieu solaire des Perses. C'est que tout en offrant le même mélange de prestige et de mystérieux attrait que les autres cultes venus d'Orient, il répondait mieux à ce besoin d'une religion plus épurée qui éclatée dans beaucoup de manifestations religieuses de ce''temps troublé (1).

Assez nombreux sont les bas-reliefs mithriaques qui représentent le dieu immolant le taureau dans la caverne, accompagné d'autres animaux, lion, scorpion, etc. On n'a pas encore réussi à expliquer ce symbole d'une manière satisfaisante. Quoi qu'il en soit, Milhra, Deiis sol my 26?/ ^^5,, apparaît comme la personnification de l'antique conception védique, la lumière triomphant des ténèbres. Mais derrière ce mythe se dissimulait toute une métaphysique, dont la fusion avec le néo-platonisme devait, suivant Teinpereur Julien, adorateur passionné du dieu^perse, refouler victorieusement le christianisme. Il est certain qu'au iii^ siècle, ce cutte était répandu dans tout l'Empire. Mithra était considéré par ses adorateurs comme le dieu unique de qui émanaient toutes les puissances secondaires (2). Mais le soleil matériel que l'on ador-ait n'était lui-même que l'image d'un soleil invisible, principe de la vie universelle. Cette sorte de monothéisme se retrouve d'ailleurs aussi

(1) V. "Bibliographie. Cf. Windischmann. Milhra {Abhandlungen fur die Kunde des Morgenlandes, Bd. 1), 1859. Spie- <iis,L. ~ Erânische Alterthumskunde, Bd. II; Leipzig, 1873, p. 77-87.

(2) Macrobe. — Sai., I, 17 et suiv. Martianus Capella (2, 185 et suiv.), assimilait au soleil une foule d'autres «îivinités. Cf. les œuvres de l'empereur Julien.

SO LA KELIGION ROMAI E

bien dans les cultes d'Isis, de Sérapis, deGybèle(l)* Le culte mithriaque prescrivait la chasteté, la pénitence. 11 pratiquait un baptême de l'eau et du sang, la confession. Ces rites présentaient avec ceux de la religion chrétienne des rapports qui frappèrent souvent les Pères de l'Eglise (2). Le culte était très compliqué et fait pour frapper rimaginàtion. Il se célébrait dans des souterrains. L'une des cérémonies les plus bizarres de l'initiation était le taiirobole,ovL baptême du sang, analogue à des pratiques du même genre que l'on rencontrait dans les cultes de Bellone et de la Magna Mater. Au dessus de l'initié enfermé dans une fosse, on sacrifiait un taureau, et au moyen de planches percées de trous, Lhomme était inondé du sang tout chaud de. la victinae. On attribuait à cette ablution une vertu purificatrice. L'initiation ne comportait pas moins dé quatre-vingts épreuves, par l'eau, par le feu, par la faim, par la soif, que rappellent singulièrement les épreuves ma' çonniques. On passait successivement par sept degrés, (torheaiiXi intimes, sotdats, lions ^ perses, coureurs du soleil, et enfin Pères 1 Les femmes étaient admises à l'initiation (3).

Nous devons signaler encore quelques manifesta-

(1) Firmicus Maternus. — ■ De èrrore profanarum 7'eligiO' num. Le culle de Mithra, bien qu'aboli à Rome en 377, y persista. On connaît une inscription mithriaque de 391 (C. /. L., VI, 736). Paulin de Nolê {Pœma iiUimum, Y, U2 et suiv.), en parle comme s'il était encore pratiqué.

(3) JusTm. — Apol., I, 66. Firmicus Matebnus, 27, 8. Tertul. — De prœscr. Imer.^AQ ; De baplismo, X, 5. Prudence. — //î/m., X, 1011 et sq. Suivant euXj le culte de Mitlira aurait fait des emprunts au christianisme.

(3) Saint Jérôme. — Èp., 57. Henzen. — C. L L., V, 754. Tertul. — De coron, mil., 15. Sur l'initiation. Porphyre. — De antro nymphi, 6. Sur le Taurobole, description dans IPrudence, Peristeph., 10, 1011-^105. Mommsens -^ Herfnes, IV, p. 350 et suiv.

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LA RELIGION RÔMAINfiî 51

tîotis religieuses qui se produisirent au temps des Sévères. La doctrine pythagoricienne y trouva une sorte de renouveau et se personnifia en Apollonius (le Tyâne, dont le rornân pieux de Philostrate fait revivre la figure ascétique (1).

Manifestement, la biographie d'Apollonius s'inspire à quelque degré du christianisme et elle emprunte à l'Evangile quelques récits des miracles. Le retour au pythagorisme ne fut pas d'ailleurs fort durable.

Pas davantage ne le fut le culte du dieu solaire syrien introduit par Elagabâl (2), L'empereur déchu emporta avec lui la pierre d'Eraèse et finit ses jours comme prêtre de ce culte.

Plus intéressante que cette tentative est la dévo^ tion d'Alexandre Sévère aux bienfaiteurs de Ihumànité. Elle liiarque vraiment un pas nouveau dans la voie de l'éclectisme philosophique et religieux. On sait que cet empereur prenait une part active aux exercices de tous les cultes. 11 songeait à élever un temple au Christ. 11 avait dans son laraire lés images d'Orphée, d'Abraham, de Jésus-Ghrist, d'Apollonius de Tyane, d'Alèxandfe-le-Grand et des saints, si l'on peut ainsi parler^ de second ordre, tels que Yirgile . et Gicéron. .

Enfin le judaïsme, ou tout au moins ses pratiques, était très répandu (3). On le rencontrait déjà dans le palais de Néron, et sans se détacher des autres cultes, beaucoup d'adeptes observaient le jour du sabbat et les jeûnes, pratiquaient la circoncision (4),

Ce tableau ne serait pas complet si nous ne fai-

(I)Philostr. — VM Avoli.

(2) Le premier, il lui bâtit ùû tèrflplé dans la ville. Diôn.- Cass., 79, 11. AuR. VïcT. — Cœs., 23.

(3) Lâmpride. — Vila Alex. Sêu. dans Histoire Auguste.

(4) JuvÉN.,.14, 96 ; id., 100. Schôliàste de Jûv., 3, 2-96s Horace. ~ Sut., I, Ô, 68. OvîD; — Ars. am^, ly 76;

b2 LA RELIGION EOMAINB

sions mention des superstitions et des pratiques de magie qui firent fureur sous l'Empire. Jamais les astrologues, toujours chassés et toujours reparaissant, ne trouvèrent plus riche terrain d'exploitation. Les empereurs, qui punissaient comme crime de lèse-majesté toute question posée à leur sujet aux Ghaldéens, furent souvent les premiers à les consulter (1).

Méprisés au temps de Gicéron, les So?'ls de Préneste et de beaucoup d'autres lieux en Italie furent de nouveau consultés : c'étaient des sentences mêlées et que l'on tirait au hasard (2). Les oracles de la Grèce, devenus muets et profondément discrédités vers la fin de la République recouvrèrent la parole (3). Une foule d'oracles d'Orient acquirent une renommée qu'ils n'avaient jamais obtenue auparavant (4). L'interprétation des songes fut une industrie florissante. Toutes les sortes de divination, par l'eau, par les serpents, par les dés, et bien d'autres encore faisaient fureur.

Les arts magiques ne comptaient pas moins d'adeptes que la divination : les amulettes pour chasser le mauvais œil étaient de diverses sortes. L'une des plus curieuses est celle que l'on appelait Panthéa et sur laquelle étaient figurés les attributs de tous les dieux possibles. Elle passait ainsi pour très efficace. La vieille magie italique, car toujours cet art mystérieux fleurit sur cette terre volontiers superstitieuse, disparut devant la magie plus com-

(l) Les Ghaldéens furent chassés en 139 av. J.-G. (Val. Max., 1, 3, 3) ; eu 33 (Dion.-Gass., 49, 43) ; en i6 apr. J.-G. (Tacite. — Ann., 2, 32) ; en 52 (Tac — in?i., 12, 52). L'ineffîoacilé de ces mesures est démontrée par leur répétition. Tacite {Hist., 1, 22) les qualifie de race menteuse, toujours chassés el toujours retenus.

^2) L'Italie ne connaît pas d'autres oracles. Gic. — Dediv., 2, 41, 86. Sbrv. — Ad Aened., I, 508.

(3) SuÉT. — Nero, 40. Dio.-Gass., 63, 14. Plut. — De Pyifiix, Oraculo, 20, 29.

(4) Herod,, 41, 8, 6. Magrobe. — Sat., 1, 23, 13 et suiv.

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pliquée de rOrietit. Provoquer l'amour, causer des maladies, procurer la folie ou la mort, faire de l'or, évoquer les esprits, tels étaient les objets pour lesquels on avait ordinairement recours à la magie. Quant aux moyens qu'elle employait, ils ne diffé- . raient guère de ce qu'ils furent partout et en tous temps (4). Il faut y joindre toute l'habileté de la prestidigitation dont les Orientaux sont capables et aussi le secours de la mécanique, ingénieusement appliquée à des oracles : statues qui parlaient, se mouvaient, et même, dit-on, se soulevaient en l'air. Les empereurs chrétiens interdirent toiiie divination et toute magie (2), mais ce sont là maladies inhérentes à l'espèce humaine et que l'on peut enrayer mais non détruire.

CHAPITRE YIII Le syacrétisme. — La religion romaine et le christianisme,

Au milieu de toutes ces manifestations si diverses, et par bien des côtés si semblables du besoin religieux, un fait domine tous les autres : c'est la lente destruction du polythéisme, l'acheminement progressif de l'esprit humain vers une conception tout autre de la divinité. Depuis longtemps les philosophes avaient conçu l'idée de l'unité divine, mais cette idée était si bien en désaccord avec les croyances ambiantes qu'on la considérait comme une impiété.

(1) Apulée. — De magia. Sur toute la question, v. le grand ouvrage de Boughé-Leglercq, La divination dans f antiquité. ■

(2) Les oracles et toute espèce de divination furent formellement interdits par Gouslance en 357 {Cod. Theod., 9, 16, 4). Mais les oracles ne paraissent s'être tus que sous Théodose.

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S4 LA RELIGION RpMAINE

On sait qu'elle m fut pas étrangère à la condamnation de Socrate. Cependant, sans s'étendre au-delà du petit nombre des esprits libres et méditatifs, elle n'avait pas cessé de faire soti chemin. Elle trouva un auxiliaire puissant dans l'unité romaine. Ses progrès s'accomplirent sous une forme non théorique et abstraite, mais toute pratique. C'est qu'ils ne furent nullement l'œuvre des seuls philosophes (1), peu préoccupés de la foule, mais plus encore rouvrage inconscient de celle-ci. Il y eut convergence des esprits les plus raffinés et des moins cultivés vers le même but'.

La première disparut cette idée très ancienne que les dieux de chaque cité ne valaient que pour elle. La pénétration réciproque de Uome par les provinciaux et des provinces par les Romains amenèrent les uns et les autres à rendre un culte aux dieux des populations parmi lesquelles ils séjournaient (^i). Tous les cultes, nous l'avons vu, aboutissaient à Rome, y trouvaient des adeptes non seulement parmi leurs nationaux, mais parmi les Romains et les étrangers. De là à identifier ces dieux lésions aux autres, il n'y avait pas loin. Nous avons vu la fusion des dieux grecs et romaihs. Puis la politique y aida. Déjà César cherchait à persuader aux Gaulois que, sous des noms différents, ils adoraient les mêmes dieux que les Romains.

Ceux ci de Jeur côté portaient avec eux le culte de Jupiter Optim.us Maximus, et force était aux autres

(1) Le syncrétisme s'étend à la philosophie comme, à la religion. Sénèque, Epictèle, sont loin d'être de purs stoïciens, pas plus que Cicéron ne s'était attaché, à un seul système, Horace passe pour un épicurien. Il fait cependant des emprunts aux stoïciens. Plularque prétend relever de Platon, mais il est un des plus ferpaes. défenseurs du paganisme.

(2) Les soldats furent inconsciemment des agents actifs du syncrétisme, Très religieux, ils adoptaient volontiers le.s cultes, des peuples auxquels ils étaient mêlés et leur apportaient les cultes nouveaux., lis furent parnai leg pjus fervents adversaires du chrislianisme. ■

LA. RELIGION ROMAINE 5p

nations de reconnaître que ce dieu était réellement très grand et très puissant, puisqu'il avait établi Rome au-dessus de tous les autres peuples.

Comme en somme les dieux principaux ne différaient pas essentiellement d'un pays à un autre, on en vint à se persuader que ces dieux étaient identiques dans le fond : ainsi Zeus et Jupiter ne furent qu'un inême dieu, ainsi Jupiter A mmon réunit en sa personne trois grands dieux de TEgypte, de la Grèce et de Rome, ainsi l'on vit Jupiter Dolichenus adoré sur l'Aventin : c'était une fusion du grand dieu syrien de Doliche et du dieu du Capjto'e. Ainsi encore à Baalbeck Antonin le Pieux élevait un temple fameux à Baal sous le nom de Jupïier Optimus Maximus. Ainsi la Virgo Cœlestis de Carlhage s'identifiait à Cybèle. 11 serait aisé de multiplier ces exemples.

Nous avons vu, d'autre part, comment les fidèles d'Isis, de Mithra, de Cybèle, saus refuser aux autres dieux 1 hommage coutumier, étaient en réalité monothéistes.

Ainsi philosophie et syncrétisme théologique, syncrétisme populaire ou assimilation instinctive de^ dieux des diverses nations, syncrétism.e politique qui rapprochait volontairement ces mêmes dieux, rnohothéisrae déclaré ou discret des religions orientales, et, ajoutons-le ici, sourde influence du judaïsme et du christianisme, tout, dès le ii" siècle après Jésus- Christ, mais plus encore au iii^, concordait à cet aboutissement^ le monothéisme.

Qu'on se rappelle h Cilé de Dieu. Saint Augustin semble ne combattre que des païens honteux, qui tous, par quelque' système, tentent d'excuser et d'expliquer leur polythéisme en le ramenant à un monothéisme déguisé. Et précisément, c'est peutêtre cette transformation en une formule nouvelle et plus acceptable pour les esprits sensés qui permit au paganisme de tenir si longtemps contre la- philo:^ Sophie d'abord, puis contre le christianisihe.

Malgré tout, cette tendance monothéiste restait trouble et confuse en ses applications. Le christianisme, en lui fournissant une formule, lui donnait satisfaction. Par l'effusion intime, par le don absolu du fidèle et jusqu'à la mort à Fa Divinité, par la prière, il répondait à l'incontestable soif d'épanchement religieux, de communication directe entre l'homme et son dieu qui travaillait alors beaucoup d'âmes et que les religions orientales avaient à la fois développée et tenté d'assouvir. La précision des dogmes dispensait les simples d'une impossible initiation philosophique. Par le relèvement moral de la femme et de l'esclave, du pauvre et de l'ignorant, il était d'accord avec les tendances humanitaires d'une grande partie de la philosophie, il devançait, mais ne contrariait pas la direction de l'Empire dont les lois s'acheminaient lentement mais sans interruption vers la substitution des principes du droit naturel à ceux du droit de la cité et du droit de la conquête ou de la force. Ainsi le christianisme — bien qu'il contînt en lui-mêm.e son principe, son moyen, son but — n'était pas en désaccord pour le fond des idées et des inclinations avec le mouvement général qui entraînait alors le monde civilisé. De là ses conquêtes rapides.

D'autre part, la religion romaine n'était point intolérante. Nous avons vu qu'à aucun moment elle ne fut persécutrice. Certains cultes furent écartés, mais pour des motifs de moralité. A certains moments de l'histoire elle eut fait bon accueil à la religion nouvelle. Pourquoi donc celle-ci fut-elle persécutée (1) î

(1) Il est évident que nous n'avons pas la prétention de traiter en quelques lignes un sujet de cette importance. On trouvera dans Allabd, Histoire des Persécutions, livre à l'autorité duquel les adversaires de l'auteur ont rendu hommage, tous les détails qu'elle comporte.

LA RELIGION ROMAÏNÉ S?

Tout d'abord si le christianisme n'était pas en opposition avec les tendances nouvelles, il les dépassait singulièrement par son radicalisme ; il n'avait pas contre lui un avenir qui lentement s'élaborait, mais toutes les forces du passé se dressaient contre lui.

Une autre cause, des plus considérables, fut son exclusivisme. Cela était absolument nouveau, sauf en ce qui concerne le judaïsme, égal sujet de haine et d'étonneraent.

Les religions païennes, si tolérantes les unes pour les autres, ne pouvaient concevoir qu'un culte se présentât comme seul vrai ei seul légitime, qu'il condamnât tous les autres comme criminel's. Que la religion chrétienne eut seulement demandé à vivre en égale parmi tant d'autres, on ne l'eût point repoussée. Mais elle se posait en rivale qui ne souffre point de partage et visait la destruction de toutes les autres. Kt comme toute la vie antique, publique et privée, était imprégnée de formes religieuses, le conflit était inévitable. Il se produisit le plus souvent sous la forme du refus d'adorer les images impériales. Double délit, double crime. Ne point adorer les insignes des légions, s'abstenir des spectacles, des jeux du cirque qui eux-mêmes faisaient partie du culte, tout cela paraissait révolte, insupportable singularité. Tenir des assemblées nombreuses, secrètes en de certains temps, était un délit que la politique jalouse de l'Empire ne supportait point. Le sentiment populaire ne s'offusquait pas moins : qui ne se conforme pas aux usages reçus, qui ne pense pas comme la foule, qui ne prend point part à ses plaisirs, qui n'épouse pas ses passions est déjà suspect, bientôt ennemi. Ennemis du genre humain ! accusation aussi terrible qu'elle est vague. De là les calomnies, mille bruits absurdes que leur absurdité même accrédite dans l'esprit inconsistant de la foule. Delà, dès qu'une calamité publique, un danger réel ou imaginaire impressionnent les imaginations, le cri slupide : « Les chrétiens aux bêtes » .

ÉiÉiiiiiÉli

Il faut bien le reconnaître, il y avait plus qu'un malentendu, un irréductible antagonisme entre l'ancienne société et le christianisme. D'instinct, on persécutait les chrétiens, cette société se défendait. L'avènement du christianisme était le reniement de tout ce qui avait été jusqu'alors la base môme de l'organisation sociale et des mœurs : le droit de la force brutale, l'individu sacrifié à l'Etat et à la famille, l'adoration des puissances cachées de la famille, l'exaltation dés passions jusqu'à les diviniser. Les chrétiens furent persécutés non seulement pour leur refus de sacrifier aux idoles, mais aussi en tant que chrétiens, sectateurs d'un culte illicite.

Ce fut à force de conquêtes individuelles que le christianisme fit enfin pencher la balance de son côté, et lorsqu'il l'emporta ce ne fut pas seulement le Christ qui triompha mais avec lui les aspirations nouvelles qui, sous mille formes diverses, fermentaient dans un monde travaillé sourdement d'un irrésistible besoin de rénovation. Et le triomphé du Christ fut la mort de l'ancien monde.

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