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CRITIQUE DES FAITS SPIRITES

Au début de notre second chapitre nous avons précisé le point de vue qui domine tout le problème du spiritisme. Oui ou non, les témoins de la révélation nouvelle existent-ils? La déposition des spirites est formelle. Ils nous ont produit un ensemble de faits, inexplicables d'après eux, sinon par l'intervention d'être distincts de nous, intelligents, actifs et qui ne peuvent être que les « désincarnés ».

Cette interprétation est-elle valable? Nous ne le savons pas encore. Notre désir de l'apprendre doit céder, pour l'instant, à une préoccupation un peu plus prosaïque. La nécessité d'expliquer un groupe de phénomènes ne s'impose que si leur authenticité est rigoureusement établie. En matière d'histoire et de science positive, la critique d origine ou de provenance précède logiquement la construction et la théorie des faits. Supposons que les corps bruts ne tombent point, les lois de la pesanteur et de la gravitation universelle présenteraient, j'imagine, un médiocre intérêt.

Les spirites nous certifient la réalité concrète, visible

et tangible, de leurs curieuses expériences. Ils ne peuvent néanmoins se formaliser que Ton ose réclamer, à ce propos, un supplément d'enquête. L'objet en vaut la peine! Des tables se soulèvent, tourbillonnent, parlent; des formes apparaissent et se comportent comme des personnages vivants. Voilà qui nous sort de l'ordinaire! En dépit des facilités de rapports que l'on dit relier ce monde-ci et l'autre, ces manifestations étonnantes, ne les produit pas et ne les voit pas qui veut.

Leur caractère singulier introduit aux débats une quantité troublante.

A toutes les périodes de l'histoire, l'appétit du merveilleux a entraîné nombre d'hommes et faussé leur jugement; il a inspiré à d'autres, moins naïfs, la tentation de berner et d'exploiter les gens crédules. Rien ne prouve que le XIXe et le XXe siècles soient, à cet égard, en progrès sensible sur les siècles antérieurs. Aujourd'hui comme hier, en marge de la science comme en marge de la religion, il y a la foule des âmes superstitieuses, prédisposées à se repaître d'illusions qui n'ont rien de commun, sauf peut-être l'apparence, ni avec la religion ni avec la science exacte. Et s'il est vrai que la superstition est une « maladie » du sentiment, du besoin religieux, notre époque, qui a tant fait pour dé-

truire les bases de la foi positive, doit, plus qu'aucune autre, porter la tare de ce mal redoutable. Et qui sait si le spiritisme n'est pas, à son tour,

Le plus crédule enfant de ce siècle sans foi ?

Ces brèves remarques justifient notre troisième étude. Elles ne présument nullement d'ailleurs, le résultat de nos recherches. Nous irons où la vérité noua conduira. Laissant donc provisoirement de côté l'interprétation des phénomènes spirites, nous allons nous demander quel degré de créance il convient d'accorder à l'ensemble des faits dont nous avons énuméré les principales catégories.

La première impression est plutôt fâcheuse. On doit bien avouer, en effet, que la plupart des expériences spirites s'accomplissent dans des conditions très défectueuses de contrôle.

Le plus souvent, la salle est plongée dans une obscu rite à peu près complète. Les médiums insistent beaucoup pour que l'éclairage soit réduit au minimum.

L'organisation du <( cabinet médiumnique » ne se prête point davantage aux légitimes curiosités des ob-

servateurs soucieux de vérifier la réalité des phénomènes. On connaît le dispositif spécial de ces fameux <( cabinets noirs ». L'angle d'une pièce, d'un salon, pai exemple, est tendu d'étoffes sombres. Les deux extrémités de ce réduit sont réunies par une tringle suspendue à 2 mètres 60 environ du parquet. La tringle supporte deux autres rideaux montés sur des anneaux mobiles. Le tissu des étoffes n'est pas quelconque. La flanelle noire (et opaque, naturellement) , est recommandée parce qu'elle retient mieux les fluides.

Le cabinet, tel qu'on vient de le décrire, est indispensable à l'évocation des formes matérialisées. C'est là que le médium, soigneusement dissimulé, s'endormira sur une chaise ou sur un fauteuil. C'est là que les (( esprits », empruntant au corps du médium la substance physique dont ils ont besoin pour se rendre visibles, se manifesteront. C'est de là qu'ils sortiront ensuite, écartant, dans la mesure où ils le jugeront convenable, les deux pièces du rideau mobile. C'est là enfin qu'ils rentreront, après avoir parcouru l'espace situé en avant du cabinet. L'absence de rideau protecteur rendrait toute apparition impossible.

Passons aux spectateurs. Ont-ils la liberté d'aller, de venir, de pénétrer les arcanes du mystérieux réduit

où s'élaborent les manifestations de l'au-delà? Nullement. On les tient à distance respectueuse. Ils doivent rester assis et, de leurs mains assemblées, former la chaîne, afin, dit-on, de prêter au médium le concours de leur fluide. N'importe qui, d'ailleurs, n'est pas apte à prendre rang dans l'auditoire. Si d'aventure quelqu'un se rencontrait dont le fluide ne serait pas « sympathique », le succès de la séance serait compromis. Il faut des gens gagnés d'avance à la cause du spiritisme. Le guide, qui préside aux réunions, ou le médium lui-même, ont la faculté d'éconduire les contradicteurs avérés ou supposés : pouvoir dont ils usent à discrétion

D'autre part l'assistance est invitée à chanter, Càf les « esprits » adorent la musique, et pour les satisfaire on ajoute, à la musique vocale, le jeu d'un instrument. Le guide, de son côté, entretient une conversation presque ininterrompue avec les « entités » visibles ou invisibles. Il les prie, il les complimente, il les remercie, avec l'accent d'un foi vive, émue et convaincue. On déconseille de toucher, à moins d'une invite spéciale, les apparitions. Cela ferait du mal au médium. Notons enfin que la production des phénomènes, de quelque ordre qu'il soit, se fait, maintes fois, attendre très longtemps.

L'ensemble de ces circonstances, répétons-le, est dé-

favorable au contrôle, et il n'est pas de nature à désarmer les sceptiques. Je sais la réponse des spirites : « Que voulez-vous, disent-ils, nous n'y pouvons rien. Ce n'est pas nous qui avons inventé cette mise en scène. Elle est une condition sine quâ non de réussite. Il en va de même pour toute autre expérience scientifique. Si les conditions ne sont pas remplies, rien ne se produit. Ainsi, par exemple, la photographie ne requiert-elle pas une obscurité absolue? La plaque sensible n'enregistrerait aucune image si elle n'était placée au fond d'une chambre noire )). Et sans doute nous admettons que les expériences scientifiques sont conditionnées par une foule de préparatifs dont il faut bien tenir compte. Mais il est infiniment regrettable que les expériences spirites soient conditionnées par des préparatifs qui, précisément, suppriment tout moyen de vérifier l'authenticité des résultats. Si, seuls, des agents physiques, chimiques ou mécaniques étaient en cause, nous serions moins sur nos gardes. Mais, ici, un agent d'une autn nature intervient : c'est le médium, être doué d'intelligence, de liberté et capable de tromper. On nous objecte le cas de la chambre noire. Soit. Mais, dans la chambre noire, il n'y a pas un personnage bien vivant, bien caché, et dont il est impossible de surveiller les

faits et gestes. Il n'y a pas, dans la chambre noire, des fauteuils, des chaises; il n'y a pas, comme il arrive souvent dans les cabinets médiumniques (car si les « esprits » aiment la musique, ils daignent aussi en faire eux-mêmes) des pianos; il n'y a pas non plus de vases à fleur (les « esprits » aiment encore les fleurs) ; il n'y a pas, en un mot, une série d'objets qui sont admirablement disposés pour servir de réceptacle à tout an appareil de prestidigitation.

Et que se passe-t-il, au juste, derrière ces impénétrables rideaux? Et qui peut être sûr que le médium, vêtu de noir dans un cabinet noir, continue de dormir paisiblement, tandis que les fantômes blancs surgissent, se meuvent et glissent sous les regards émerveillés des spectateurs?

On dira que l'isolement du médium n'est pas toujours aussi radical. Eusapia Paladino formait la chaîne avec les expérimentateurs et ses mains, ses pieds étaient, de part et d'autre, soumis au contrôle vigilant de ses voisins immédiats. Oui; mais, dans ces cas, le médium n'est pas absolument immobile. Il se remue, il s'agite avec une vivacité extraordinaire. Qui peut certifier qu'à la faveur de l'obscurité, les membres d'Eusapia n'ont pu exécuter de ces voltes rapides qui déroutent la sur

veillance, d'autant mieux qu'en l'absence de la lumière, rien n'est plus facile à duper que le sens du tact?

Et pourquoi ces chants, ces exécutions instrumentales? Pourquoi ces discours impressionnants du guide, au cours de la séance? On veut faire plaisir aux « esprits ». Ils tiennent à ces attentions délicates et se froisseraient s'ils n'en étaient l'objet. Il n'en reste pas moins que chants et discours, joints à l'attente anxieuse des phénomènes, créent une ambiance de nervosité, d'excitation, contre laquelle les assistants, vu les dispositions sympathiques de leur fluide, ne songent pas à se défendre. Ils sont venus pour voir. Ils désirent, ils appellent la vision. Et peut-être finissent-ils par être le jouet, ou de leurs sens abusés, ou des « trucs » de leurs médiums.

Non certes, la première impression n'est pas favorable. Elle n'est pas dissipée lorsque, de ces généralités, on passe à l'examen de certains faits particuliers.

A vrai dire, ces faits — j'entends ceux qui, choisis parmi les plus caractéristiques, mériteraient de figurer au bilan d'une enquête strictement scientifique sont plutôt rares.

Qu'on ne soit pas surpris de cette proposition. A parcourir les ouvrages des spirites, il semblerait que les cas de lévitation, de tables parlantes, de matérialisations, de photographies et d'empreintes se chiffrent par milliers! Regardons de près ce formidable dossier : nous verrons les documents se ramener à deux catégories distinctes et d'importance très inégale. Il y a d'abord ceux dont l'authenticité est garantie en gros. L'événement s'est passé ici ou là. De la personne qui en fut le héros ou l'héroïne, on ne donne que les initiales de son nom. Aucun certificat de contrôle. Aucune référence précise. L'auteur du livre a l'air d'en savoir beaucoup plus long qu'il ne dit : mais il ne le dit pas.

Pourquoi cette réserve? Redoute-t-on de braver les faciles plaisanteries du public léger et superficiel ? Mais rien n'oblige à livrer, de suite, aux quatre vents de la presse tapageuse, le récit d'expériences qui, justement, ne sauraient affronter le scepticisme de plusieurs, s'ils ne sont accompagnés de toutes leurs références. Il y a, dans cet appétit de vulgarisation précipitée, joint à cette façon de parler à mots couverts, discrets et réticents, un procédé plus apte à entretenir l'incrédulité qu'à développer la confiance, au moins parmi les gens réfléchis et cultivés. Craint-on de dévoiler certains dé-

tails trop intimes, et dont la divulgation froisserait la délicatesse des vivants favorisés par les « révélations » des morts? L'incontestable intérêt de ces descriptions précises et minutieuses ne devrait-}! pas suggérer, à ceux qui en ont été l'objet, de passer outre à leurs répugnances personnelles? Rendre service à la science et à la société, fût-ce au prix d'une démarche ennuyeuse, n'est-ce point là un acte honorable et digne d'éloge ? Et puis, les exigences les plus draconiennes de la science ne se peuvent-elles concilier avec les convenances les plus légitimes des individus ? Si l'on savait, par exemple, qu'il existe une commission permanente composée d'un groupe de professionnels, compétents et indépendants : médecins, neurologues, psychologues, et (qu'on veuille bien ne pas s'étonner), de prestidigitateurs; si l'on savait que cette commission, agréée par les spirites, accepte de vérifier et de discuter l'authenticité de chaque nouveau phénomène, le public éclairé ne demanderait pas davantage, et le choix des cas susceptibles d'être notifiés aux profanes serait une simple affaire de tact et de prudence. Peut-être, si cette procédure était adoptée, la preuve expérimentale que les adeptes du spiritisme se flattent de posséder, serait-elle plus difficile et plus longue à acquérir. Peut-être l'interprétation

des phénomènes entrerait-elle dans une voie un peu différente. Peut-être, enfin, devrait-on envisager la perspective d'assister à l'évanouissement d'un rêve trop longtemps caressé... Veut-on, oui ou non, que la lumière se fasse ? Tout est là. Qui ne risque rien n*a rien. Et les spirites, si portés à décrier le christianisme et ses institutions séculaires, pourraient se rappeler opportunément le courage avec lequel l'Eglise proclame sa foi au surnaturel, soumet les faits miraculeux à un examen impitoyable et n'hésite pas à affronter, au grand jour, le regard de ces centaines de savants qui, croyants ou incrédules, passent au crible de leurs méthodes scientifiques les guérisons de Lourdes !

En attendant, l'immense majorité des faits de spiritisme demeure la propriété exclusive de clans fermés et inaccessibles. Un épais brouillard les environne et les met à l'abri des curiosités indiscrètes. La science pêche en eau trouble et doit, le plus souvent, se contenter d'ondit et de rapports clandestins.

Il lui arrive parfois, cependant, d'écarter le nuage et de trouver, devant elle, les portes grandes ouvertes. Et c'est la seconde des deux catégories dont j'ai parlé. Elle est infiniment moins riche. De cette parcimonie, nous ne songerions pas à nous plaindre si les résultats étaient

sûrs et définitifs. Le sont-ils ? Il est permis d'en douter.

Lorsqu'en effet les spirites se décident à se placer sous l'égide de la science, ils citent régulièrement un petit nombre de faits, concluants, à leur estime, parce qu'ils bénéficient de l'autorité d'hommes réputés par leur savoir et par leur caractère. Le nom de Florence Cook est indissolublement lié à celui de William Crookes, l'illustre physicien anglais. Le nom d'Eusapia Paladino s'auréole d'une pléiade de célébrités connues : de Rochas, Lombroso, d'Arsonval, de Fontenay, Branly, M. et Mme Curie. Le nom d'Aïsha, le médium de la villa Carmen, près d'Alger, voisine avec celui de Charles Richet. Le nom de D.-D. Home est couvert par le patronage de Lord Dunraven, de lord Lindsay, du capitaine Wynne. Comment refuser créance à des expériences en quelque sorte brevetées et patentées par des personnages aussi sérieux, aussi consciencieux ?

Présenté sous cette forme absolue, l'argument serait sans réplique. Malheureusement, le problème comporte une nuance. Car il s'agit de savoir, au net, si ces honorables témoins sont ou seraient prêts à contresigner l'ensemble des phénomènes merveilleux attribués aux médiums qu'ils ont eu l'occasion d'étudier par euxmêmes. Or, ce blanc-seing universel, ils ne l'ont pas

donné et ils ne le pourraient donner, et pour cause : de ces vedettes du médiumnisme, scientifiquement examinées, il n'en est pas une seule qui n'ait été, un jour ou l'autre, surprise en flagrant délit de supercherie.

Florence Cook a trompé. Je ne m'attarde pas à instruire le procès des faits de matérialisation obtenus en présence de W. Crookes. Jamais, sans doute, on ne saura le fin mot de cette curieuse aventure. En tout cas, la relation écrite par le savant anglais ne le livre pas. Katie King et Florence Cook se ressemblaient étrangement. Il est impossible d'apprendre si le médium et sa matérialisation étaient deux personnages distincts. Tantôt la matérialisation ne trahit aucun signe de vie, lorsque le médium bouge. Tantôt, au contraire, c'est le médium qui gît, sur le sol, inerte comme un paquet de vêtements, aux pieds de Katie King, bien vivante. Estce la même personne qui, tour à tour, endosse l'une ou l'autre des deux formes humaines ? Mystère. Mais il y a plus. Neuf ans plus tard, devant l'Association des spirites, tenue à Londres en 1880, une dame Corner, endormie et liée sur sa chaise, faisait apparaître 1' « esprit » d'une jeune enfant morte à douze ans. Soudain, un spectateur, dont le fluide, probablement, manquait de sympathie, s'interpose entre l'apparition et le rideau

classique, soigneusement clos. Le rideau écarté, la chaise apparut vide : Y « esprit » et son « médium » n'étaient qu'une seule et unique « entité » de chair et d'os. Qui était donc cette dame Corner ? Miss Florence Cook, l'ancien sujet de M. William Crookes.

Eusapia Paladino a trompé. Elle promet de mouvoir, à distance et en pleine lumière, le plateau d'un pèse-cocon (il n'est plus question de soulever, dans l'ombre, des poids de 70 kilogrammes !) L'instrument est enfermé dans une boîte de verre : rien ne se produit. Il est enduit d'une couche de suie : nouvel échec. Pourquoi ? On l'a su. Pour mouvoir, « sans contact », ces menus objets, Eusapia se servait d'un cheveu blanc. Présentée à l'examen du Dr Le Bon et de M. Dastre, Eusapia Paladino trahit, sans le vouloir, le « truc » auquel elle avait recours pour simuler des matérialisations de mains. Grâce à un éclairage latéral, dont le médium (ces savants ne respectent rien !) ne pouvait soupçonner l'existence, on eut la preuve que ces mains matérialisées étaient simplement les mains naturelles d'Eusapia, libérées du contrôle des observateurs.

Daniel Home a trompé. Invité à donner une séance à Biarritz, vers 1 860, il fut surpris, le pied sorti de son soulier et simulant, avec ce pied chaussé d'un gant, des

contacts cToutre-tombe. Napoléon III le pria, sur-lechamp, de repasser la frontière.

Citerai-je les cas, non moins célèbres, de Slade, d'Anna Rothe, de Miller, et l'histoire, terminée par un procès retentissant, de Buguet, le photographe des « désincarnés » ? Mais à quoi bon allonger cette liste? Il ne se passe point d'année qui ne soit marquée par un scandale du même genre. Et la cause du spiritisme risque, à chaque instant, de sombrer dans le ridicule. Les spirites, d'ailleurs, ont compris la gravité de cette situation équivoque. Le trouble régnait dans la bergerie : ils se sont mis à crier « au loup » ; et on les a vus, avec un zèle plein d'ardeur, mener campagne contre les charlatans. Cela ne les empêche pas d'aligner toujours, imperturbablement dans leurs ouvrages, les noms de Florence Cook, de Home, d'Eusapia Paladino et d'autres médiums dont la réputation est aussi mélangée. Vraiment, ils ont la foi chevillée au corps.

Ont-ils tout à fait tort ?

J'aborde ici la partie la plus délicate de ce chapitre. Avant d'aller plus loin, qu'on me permette de

rappeler le point de vue auquel nous nous sommes placés en commençant cet entretien. Nous n'avons pas encore, je le répète, à nous demander si les phénomènes spirites, au cas où leur authenticité serait suffisamment vérifiée, ne souffrent d'autre explication que celle d'une intervention directe des esprits. Nous discutons un problème de fait : les phénomènes sur lesquels le spiritisme édifie sa théorie de l'au-delà existent-ils ?

A suivre jusqu'au bout les prémisses posées tout à l'heure, la conclusion devrait être, sinon négative, du moins fortement dubitative. Envisagées en elles-mêmes, les expériences se réalisent dans les conditions les plus rebelles au contrôle. Le plus grand nombre d'entre elles sont attestées par des témoignages vagues, et qui émanent de milieux prévenus en faveur du spiritisme. Dans les rares circonstances où des expérimentateurs indépendants ont pu intervenir, on surprend les médiums en flagrant délit de supercherie. Qu'il y ait ou non des phénomènes spirites, nous ne le savons pas. Ces phénomènes n'ont pas encore conquis droit de cité dans la science, et par conséquent, nous sommes autorisés, jusqu'à plus ample informé, à les considérer comme inexistants.

Cette attitude agnostique, que plusieurs, à l'heure actuelle, croient pouvoir conserver, ne nous semble pas pleinement justifiée.

Sans cloute — et nous n'éprouvons aucun embarras à le reconnaître — l'authenticité des faits allégués par les tenants du spiritisme n'est pas en règle avec les lois, si rigoureuses, de la recherche strictement scientifique. Mais ne poserait-on pas un principe dangereux si l'on prétendait qu'aucun fait historique n'a droit à exister s'il n'a reçu l'estampille des savants ? La méthode scientifique, qui, d'ailleurs, n'est pas infaillible, consacre, devant l'intelligence, la réalité des choses qu'elle constate et vérifie. Elle ne saurait, sans abus, monopoliser à son profit la connaissance humaine. En dehors d'elle, il existe des moyens d'acquérir, touchant l'existence de tel ou tel ordre de phénomènes, les probabilités les plus sérieuses. L'ensemble des faits de spiritisme peut-il revendiquer, en sa faveur, ces probabilités capables de mcriver l'adhésion d'un esprit pondéré? Nous le pensons et voici nos raisons.

En premier lieu, on observera que la croyance aux faits, qualifiés aujourd'hui de <( spirites », ne date d'hier. Elle est aussi vieille que le monde. Les vocables ont pu changer et les interprétations se modifier au

cours des temps. Il n'a pas été difficile à certains expérimentateurs modernes, tel, par exemple, le colonel de Rochas, de raccorder plusieurs de leurs découvertes avec les traditions que le moyen âge nous a transmises sur les cas de magie noire et de sorcellerie. Il ne serait pas difficile non plus, de remonter plus loin dans le passé. L'Histoire des religions fournira, à qui voudra seulement la parcourir, une belle moisson de comparaisons instructives. De Rome païenne à la Chine, des Esquimaux aux Australiens, en passant par l'Afrique, à toutes les époques, sous toutes les latitudes, on relèvera des récits — histoires ou légendes, — qui rappellent à s'y méprendre, les relations des spirites actuels. Magiciens, sorciers, devins jouissent de pouvoirs extraordinaires, à rendre jaloux les plus puissants de nos médiums et les plus experts de nos magnétiseurs. Ils prédisent l'avenir, ils pratiquent l'envoûtement, ils se dédoublent, ils évoquent des fantômes, ils entretiennent, à l'aide de coups frappés, des conversations avec leurs interlocuteurs invisibles. Et il ne manque pas d'ethnographes pour professer que l'étude du spiritisme et de l'occultisme finira par jeter quelque lumière sur nombre de coutumes en vigueur parmi les peuples de l'antiquité et parmi les tribus sauvages encore vivantes.

Cette croyance, quasi universelle, doit-on l'écarter, dédaigneusement, comme dépouillée et vide de tout contenu objectif ? Assurément la crédulité humaine est insondable. L'imagination, aiguillonnée par la soif du merveilleux, déforme et grossit à plaisir la réalité. Et pourtant, n'est-ce pas ici le lieu d'invoquer l'adage vulgaire : a Pas de fumée sans feu » (sauf peut-être à Objat, dans la maison des dames Faure) ? N'est-ce pas aussi le lieu de rappeler que le monde extérieur est la source première de toutes nos connaissances, sensitives, imaginatives et intellectuelles ? Si donc, toujours, on a cru, et si, aujourd'hui, on croit encore à l'existence de ces phénomènes étranges, c'est que, vraisemblablement, il y a eu et il y a quelque chose. Dans quelle mesure ce donné réel comporte-t-il les traits qu'on lui attribue ? Dans quelle mesure a-t-il été grossi, amplifié, défiguré ? A vouloir préciser on perd pied, on se noie et l'on se proclame sceptique. Mais à garder les distances convenables, à considérer les lignes d'ensemble qui dessinent, dans le monde, l'histoire séculaire du merveilleux, on ne se croit plus le droit de contester, par delà le plan de la fantaisie et du rêve, un fond de vérité positive. Et lorsqu'on voit reparaître, inlassablement, d'époques en époques, sous des termes à peine dé-

marqués, les mêmes groupes de phénomènes, on est bien près d'en appeler, des règles de la méthode scientifique qui n'ont pas eu l'occasion de donner, jusqu'à ce jour., tous leurs résultats, aux règles plus larges du sens commun.

On parvient à une conclusion identique, en étudiant, au point de vue psychologique, la question, si débattue, des supercheries.

Les prestidigitateurs ont réussi à reproduire tous les phénomènes spirites. C'est entendu. On citerait, à l'appui de cette assertion, un fait curieux relaté par les Annales des sciences psychiques. Un Anglais, M. Davey, convoque une réunion d'observateurs distingués, y compris M. Wallace, un des premiers savants de l'Angleterre. Devant cet aréopage, M. Davey exécute la totalité des manifestations classiques : écriture médiumnique, matérialisation d'esprits, etc. Au préalable, il a donné à ses invités la permission d'examiner les objets, d'apposer des cachets. En retour il leur demande de rédiger des rapports affirmant que les faits observés n'ont pu être obtenus que par des moyens surnaturels. Après quoi M. Davey n'eut pas de mal à démontrer que ces merveilles avaient été obtenues par le moyen de supercheries très simples.

M. Davey compte, est-il besoin de le dire, une légion de concurrents.

Voilà qui est clair : on reproduit les phénomènes spirites. Mais par cela même que Ton se flatte de reproduire, ne laisse-t-on pas déjà entendre que Ton travaille d'après un modèle fourni par la nature ? Et cet effort d'imitation n'est-il pas un hommage implicite à la réalité objective des phénomènes dont on a voulu livrer la réplique purement artificielle ?

Les illusionnistes, nous le savons, ne sont pas de cet avis. Pour eux les médiums sont des confrères, mais des confrères déloyaux, qui ont le tort impardonnable de se prendre au sérieux et de passer outre à cette convention sociale en vertu de laquelle il n'est permis de jeter de la poudre aux yeux du public que si le public, d'avance, se sait le jouet bénévole d'une amusante mystification.

Et pourtant, tous les médiums n'ont pas commencé par être des prestidigitateurs de métier. Il en est qui furent, au début, de simples sujets d'expériences formés et entraînés par des magnétiseurs de renom. On peut conjecturer que s'ils n'avaient pas rencontré sur leur chemin l'homme qui mit à contribution leurs singulières facultés, ils ne seraient jamais devenus des faussaires. Là encore. Terreur suppose la vérité, et la médiumnité

fallacieuse semble n'être que le succédané de la médiumnité réelle.

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ?

Les spirites qui, on l'a vu, n'hésitent pas, dans l'intérêt majeur de leur cause, à dénoncer les impostures, nous disent le secret de cette déviation et il est loisible de compléter leur témoignage.

Les médiums sont, le plus souvent, des gens qui gagnent leur vie en se prêtant aux opérations des expérimentateurs. Or, suivant la remarque de l'Ecriture, pecuniœ obediunt omnia : l'argent est le maître universel. Pour gagner ou pour augmenter son salaire, le médium, aux jours d'impuissance physique ou psychique, reconstituera, à l'aide de « trucs » plus ou moins habiles, les phénomènes qu'il avait jadis, ou la veille, produit par le jeu de causes spontanées. A l'intérêt pécuniaire s'ajoute une préoccupation d'amour-propre. Le public n'admet pas que le médium soit sujet à des crises de faiblesse, et que sa force fluidique puisse, à certaines heures, l'abandonner. Il veut être servi, et s'il s'agit de ces misérables exhibitions de cirques ou de foires, qui se montent comme des affaires lucratives, il veut en avoir pour son argent. Déçu dans son attente,

il rejetterait la faute sur le médium et ce dernier sortirait, de l'épreuve, complètement déshonoré. La tentation est donc très forte, pour celui-ci, de donner, s'il en est besoin, le coup de pouce à la nature. Il le donne, hélas ! Et n'est-ce point une situation bien bizarre que celle qui lui impose, s'il ne veut passer pour un imposteur, de tromper volontairement son auditoire ? Enfin, il faut tenir compte de certaines prédispositions morbides qui poussent parfois les sujets à la simulation inconsciente. On ne veut pas dire par là que tous les médiums, indistinctement, soient des malades ou des détraqués. Mais, sans même ajouter à ce mot une note péjorative, on peut dire que tous sont des (( anormaux ». Or, la limite est bien indécise qui sépare un sujet <( malade » d'un sujet « anormal ». Et la psycho-pathologie ne craint pas de classer la tendance instinctive au mensonge parmi les syndromes de plusieurs affections mentales, en particulier les névroses de toute espèce. En fait, il n'est pas niable que des médiums trompent sans qu'ils s'en aperçoivent. Et leur propension à la supercherie spontanée est d'autant plus accentuée qu'ils ont été euxmêmes plus entraînés par leur magnétiseurs.

Et c'est ainsi que les médiums les plus authentiques dégénèrent en vulgaires charlatans. Ils deviennent.

consciemment ou non, leurs propres imitateurs. Mais qui ne voit que la duperie suppose, à l'origine et au point de départ, la sincérité ? Les médiums ne tromperaient pas s'ils n'avaient trouvé, dans leurs états antérieurs et naturels, un modèle, un prototype à reproduire par des moyens de fortune. De même que pour les prestidigitateurs, l'art, ici, est au service de la nature. Et l'on sera prudent de ne point se tenir pour satisfait,

parce que tel illusionniste célèbre a su faire tourner des

tables ou évoquer une matérialisation. L'ingénieux dispositif qui, au Musée Grévin, permet de simuler l'apparition de la Vierge de Lourdes n'est pas, on en conviendra, un motif suffisant pour révoquer en doute la réalité historique de l'apparition.

D'ailleurs, du moment que les procès-verbaux des rares séances médianimiques exactement contrôlées dénoncent la fraude là où elle est évidente, on ne voit pas pourquoi l'on serait obligé de rejeter la valeur du témoignage, lorsque le témoignage garantit l'authenticité des phénomènes observés. Tout n'est pas illusion dans les expériences que décrivent les ouvrages de M. de Rochas sur Y Extériorisation de la sensibilité, de la motricité et sur les vies successives ; dans les milliers de faits, accumulés par Myers, auteur d'un livre sur la Personnalité

humaine, ou édités par les membres de la Society for Psychical Research.

Enfin, à moins de tomber soi-même dans l'excès d'un hypercritisme ridicule, peut-on refuser d'ajouter foi aux relations verbales de personnes dont l'équilibre mental, l'honnêteté et l'intelligence sont hors de cause ? Prêtre et religieux, il m'est arrivé — que l'on me pardonne d'apporter, à mon tour, ma très modeste déposition — d'entrer en contact avec quelques-unes de ces personnes. Et j'avoue, très simplement, et sans attendre le verdict définitif de la science, j'avoue croire à l'objectivité des phénomènes spirites. Il y a des tables qui tournent et qui parlent. L'écriture médianimique n'est pas la trouvaille d'imaginations en délire. Les apparitions ne sont pas toutes le résultat d'hallucinations fausses, et les matérialisations partielles obtenues par le Dr Geley ne sont pas de pures chimères.

Je me résume : quelle attitude adopter en face des phénomènes spirites ? Si l'on fait état des éléments d'appréciation dont nous avons parlé dans la première partie de notre entretien, c'est-à-dire les difficultés qui empêchent un contrôle sérieux, le vague des comptes rendus d'expériences, les supercheries dévoilées par les expérimentateurs qualifiés par leur indépendance, on

conclura que les phénomènes allégués par le spiritisme sont plus rares qu'on nous le dit. Que la proportion des phénomènes authentiques soit de 50 0/0, d'après M. Rémy, maître en illusionnisme, ou de 20 0/0, d'après le Dr Encausse (Papus) , il est superflu de chercher la solution de ce problème de statistique. Ce sont là des conjectures que l'absence à peu près complète de critique scientifique rend, pour l'instant, invérifiables. Mais il faut certainement en rabattre de beaucoup sur le nombre des faits dont le récit remplit à pleins bords les pages de la littérature spirite.

Cela dit, nous admettons comme probable, la réalité objective des divers types de phénomènes décrits dans notre second chapitre. Et peut-être s'étonnera-t-on que la révélation nouvelle, appelée, s'il faut en croire ses docteurs, à de si glorieuses destinées, ait tant de mal à se dégager des brumes de l'incertitude. Ne sont-ils pas un peu responsables de cet échec, ceux qui préfèrent les demi-clartés et les sous-entendus au grand soleil de la vérité ? Le christianisme n'a jamais usé de semblables réticences. Il n'a pas eu peur d'affronter le jugement des hommes. Et c'est pourquoi il a vaincu le monde.

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