‹ La religion spiriteChapitre 4 sur 7 · LE CORPS ASTRAL · texte numérisé non relu

LE CORPS ASTRAL

(( Avant d'expliquer les faits, écrit Fontenelle, il est nécessaire de les constater ; on évite ainsi le ridicule d'avoir trouvé la cause de ce qui n'est point ». C'est pour éviter cet inconvénient que nous nous sommes attardés à discuter l'authenticité des faits spirites. Notre base étant affermie autant qu'elle peut l'être, nous pouvons poursuivre notre route, et aborder la question capitale qui va désormais retenir toute notre attention : quelle est, au juste, la cause de ces phénomènes extraordinaires ?

Pour les adeptes du spiritisme, la réponse n'est pas douteuse. Seule, l'intervention des esprits est capable d'en rendre compte. Et de prime abord, tout semble conspirer pour rendre admissible une solution aussi simple, aussi claire. Peut-on, en effet, refuser aux manifestations dont nous avons parlé le caractère d'une force intelligente, irréductible à la personnalité des médiumrï de leurs magnétiseurs ? Se prononcer en faveur de l'authenticité des faits spirites, quelle imprudence cl

quelle témérité ! On s'oblige à reconnaître leur origine supraterrestre et par conséquent l'autorité de la révélation nouvelle.

Cette chaîne de déductions troublantes, nous demanderons aux spirites de bien vouloir la briser eux-mêmes. Nous serait-il interdit de substituer à leur théorie une hypothèse valable, il resterait acquis à notre besoin de savoir que le spiritisme se trouve dans l'impossibilité de démontrer la réalité des interventions de l'au-delà dans les expériences dont il use pour les prouver.

C'est là ce que je me propose de mettre désormais en lumière.

Toute communication de l'autre monde avec le nôtre requiert absolument le concours d'un médium : tel est l'un des articles fondamentaux de la foi spirite.

Or il nous intéresse beaucoup d'apprendre pourquoi ce concours est indispensable.

Nous connaissons l'état des (( désincarnés » après la mort. Ils ne sont pas de purs esprits. Leur âme — si toutefois leur âme constitue une réalité distincte et autonome — leur âme est enveloppée d'une substance sub-

tile, fluidique, éthérisée, qui a reçu le nom de corps astral. Et c'est grâce à ce corps astral que les défunts peuvent entrer en contact avec les vivants.

Toutefois, ce contact ne s'établit pas aussi facilement que les profanes seraient portés à se l'imaginer. Les spirites, en effet, tiennent pour certain que le corps astral, séparé de son corps charnel, ne peut avoir directement prise sur la matière. Entre ces deux degrés de l'être, la distance est trop considérable : il faut un intermédiaire. Fort heureusement, l'intermédiaire existe, et c'est le corps astral des vivants. Car, ne l'oublions pas, le corps astral n'est pas la propriété exclusive des défunts. Tout être humain, même incarné, possède le sien, immergé dans le corps charnel dont il est le support et l'animateur.

Par ailleurs, chez les mortels, la compénétration de ces deux corps est encore trop étroite pour que l'esprit incarné se prête, d'emblée, aux agissements des esprits de l'espace. Il est donc nécessaire qu'au préalable, le corps fluidique de l'homme terrestre, sans abolir les liens qui le rattachent à la matière, se dégage et recouvre, avec une indépendance relative, ses propriétés transcendantes. Alors il devient un instrument docile entre les mains des désincarnés.

Cette précieuse faculté de « dégagement » n'est pas commune à tout le monde. Certains individus sont seuls à la posséder- Encore ne la possèdent-ils souvent qu'à l'état d'aptitude plus ou moins fruste. Et c'est ici qu'interviennent le magnétisme et l'hypnose.

Le magnétisme et l'hypnose auraient, dit-on, pour résultat de développer chez les sujets prédisposés par la nature à ce genre d'éducation, l'habitude d'extérioriser leur corps astral. Ces sujets, ce sont les médiums. Le médium est donc un être humain qui jouit de la singulière faculté d'affranchir, de libérer momentanément son corps fluidique pour le mettre au service des esprits de l'au-delà, sans néanmoins délaisser son corps charnel. Il est comme l'antenne d'un merveilleux appareil télégraphique, en saillie sur le monde matériel où il demeure enraciné. Il attire, il capte au passage les effluves, les forces intelligentes qui sillonnent les espaces et utilisent ce moyen pour signifier à la terre leur présence, leur volonté et leur pouvoir.

Nous n'en avons pas fini avec cette curieuse théorie. L'humanité, nous l'avons appris, est régie par la loi d'évolution. Cette évolution est tout ensemble morale et physique. Dans l'au-delà, les esprits désincarnés sont plus ou moins évolués. Et cela ne signifie pas unique-

ment que l'esprit est, au point de vue moral, plu* parfait. Cela signifie encore que le degré de perfection réagit sur la nature du corps astral lui-même. Plus l'esprit est « évolué », plus subtile est l'essence de son corps fluidique. Sur la terre, ces différences se retrouvent. Tel individu humain, réincarné après de nombreuses existences antérieures est plus « évolué » que tel autre. Quelle que soit la condition du corps charnel, le corps astral des vivants est, lui aussi, plus ou moins délié, suivant son degré d'évolution.

D'où il suit que n'importe quel esprit de l'espace n'est pas capable d'entrer en rapport avec n'importe quel corps astral incarné. La rencontre n'est possible et surtout elle n'est utile que si les deux corps fluidiques en présence occupent sensiblement le même niveau sur le plan astral. Sous cette condition, ils peuvent communiquer. Suivant l'expression chère aux spirites, leurs vibrations s'accordent. Ainsi la corde vide d'un violon résonne lorsque, sur la corde parallèle, l'artiste exécute la note rigoureusement correspondante.

Les différences d'aptitudes que l'on croit avoir observées chez les médiums tireraient de là leur origine. Certains médiums très aptes à produire des matérialisations sont impropres à obtenir des phénomènes d'in-

corporation. D'autres ne se prêtent qu'à l'exécution de l'écriture automatique, d'autres enfin, et ce sont les plus estimés, peuvent converser directement avec les esprits. Cette variété et ces limites de pouvoir sont corrélatives à la qualité des corps astraux et à leurs vibrations sympathiques. Le vulgaire se trompe, qui attribue aux phénomènes les plus matériels — coups frappés, fantômes — une importance majeure. En réalité ce sont là des manifestations grossières, inférieures, apanage peu enviable d'esprits et de médiums à peine évolués. Les esprits et les médiums éminents, depuis longtemps, ont quitté ces sphères ténébreuses. Ils communiquent dans les hauteurs de la pensée et des sublimes révélations.

Telle est, d'après les spirites, la théorie du médium. Et ce qui ressort de ce bref exposé, c'est la place prépondérante que le corps astral occupe dans le système. Il est, de ce système, le centre, l'axe, la clef de voûte. Grâce à lui, les faits les plus prodigieux livrent leur secret. Des objets lourds se déplacent : rien n'est plus obvie. Enveloppés, imprégnés des effluves émanés du corps astral du médium, tables, assiettes, soufflets de cuisine, etc., sont préparés à recevoir l'impulsion motrice des esprits de l'espace : comme un navire, lorsque ses voiles ont été déployées, devient docile à la poussée du

vent. Les guéridons épellent des syllabes, des mots : quoi d'étonnant ? Le médium, par la puissance de son corps fluidique a pour ainsi dire doué ce meuble inerte d'une substance vitale ; il lui a prêté une intelligence sur laquelle le désincarné inscrit ses messages commodément et à sa guise. L'histoire de Mireille et de Vincent nous montre comment se produisent les phénomènes d'incorporation : le corps astral de l'esprit s'installe dans le corps astral du médium et joue de ce dernier comme un organiste joue une mélodie sur le clavier de son instrument. Un mort apparaît-il ? Le corps astral est vu par le corps astral du visionnaire. Dans les cas de matérialisation le mécanisme est simplement un peu plus complexe. Le mort se sert du corps astral du vivant pour puiser dans le corps charnel de celui-ci les éléments nécessaires à sa matérialisation. Aussi l'on constate souvent, à cette occasion, une diminution de poids chez le médium. Ce poids est diminué de toute la substance qui passe dans le corps matériel du fantôme.

Engagés dans ce filon heureux, les spirites entendent exploiter leur veine jusqu'au bout. Après l'explication des faits de spiritisme actuel, voici venir l'explication des miracles évangéliques. Jésus est transfiguré ; il s'élève au-dessus du sol ; simple cas de lévitation.

Pierre, Jacques et Jean gisent à terre, comme endormis d'un sommeil extatique : c'est bien là en effet la trance hypnotique, et ce sont eux, les apôtres, qui ont rempli, sur le Thabor, le rôle de médiums. Jésus est ressuscité : interprétation vieillotte des récits de l'Evangile. Jésus n'est jamais ressuscité, mais tantôt il apparaissait avec son corps astral, et c'est alors qu'il traversait les portes et les murs épais du Cénacle. Tantôt il se matérialisait, et c'est alors qu'il invitait Thomas à plonger sa main dans la plaie béante de son côté. Beaucoup de malades furent guéris par le Christ, à condition de croire en lui. La foi, n'est-ce pas le signe de la vibration sympathique, et la guérison qu'est-elle, sinon la réfection du corps charnel et corruptible par le corps astral toujours jeune et toujours incorruptible.

En vérité, ce corps astral, quelle trouvaille et quelle merveille !

Soit, mais après avoir rendu, à l'ingéniosité des spirites, le tribut d'admiration auquel, sans doute, elle estime avoir droit, nous prenons la liberté de formuler le dilemme suivant :

Ou bien le fameux corps astral existe, et dans ce cas, il est impossible de discerner si les esprits interviennent dans les manifestations qu'on leur prête ;

Ou bien le corps astral n'existe pas, et dans ce cas, la logique du système oblige à reconnaître l'impossibilité, pour les morts, d'entrer en contact avec les vivants.

Quelques mots, je l'espère, suffiront à établir cet argument.

Si le corps astral existe, il est impossible de discerner la présence des esprits dans les phénomènes dont on leur fait honneur. Cette première conclusion repose sur un principe évident : lorsque deux causes, égales en nature et en propriétés, s'offrent pour expliquer, chacune à part, un groupe d'effets déterminés, on peut indifféremment attribuer ce groupe d'effets à l'une ou à l'autre de ces deux causes.

Prenons un exemple. Des écoliers jouent à la main chaude. Le patient, courbé en deux, les yeux bandés, reçoit dans sa main ouverte et complaisamment étalée sur son dos, les taloches de ses camarades. Ensuite il se redresse, se retourne et dévisage le cercle impassible qui l'environne. Qui a frappé le coup ? Hélas! comment le savoir, puisque chacune des mains de 1 as-

sistance est capable de le produire. L'écolier a beau scruter les visages. Il hésite, tâtonne et finalement désigne au hasard l'auteur présumé du méfait.

Cette situation est, à la lettre, celle des pauvres humains que nous sommes en face des phénomènes (( d'outre-tombe » si génialement interprétés par les docteurs spirites. Eh oui, l'interprétation est fort ingénieuse. Mais à trop vouloir prouver, elle ne prouve plus rien.

Si en effet dans la théorie qu'on vient de nous développer, le corps astral des (( désincarnés » était seul en cause, les faits allégués pourraient être, logiquement, mis au compte des esprits de l'espace. Malheureusement, un élément perturbateur s'interpose, qui embrouille tout et déroute, de la façon la plus maladroite, notre discernement. Cet élément perturbateur, c'est le corps astral du médium. On nous répète à satiété : pas de manifestation de l'au-delà sans médium. Pour que la manifestation soit donnée, il faut en outre l'accord parfait des vibrations du médium avec l'esprit désincarné ; il faut que les deux corps fluidiques occupent sensiblement le même niveau sur le plan astral. N'est-ce pas dire, en termes équivalents, que le corps astral de l'esprit et le corps astral du médium sont égaux en nature, en pouvoir, en propriétés, et que, par suite, on peut

indifféremment attribuer, à l'un ou à l'autre, le résultat concret des expériences ?

L'esprit, objectera-t-on, a sur le médium l'avantage d'être désincarné, complètement affranchi de la matière et dès lors, plus libre, plus dégagé, plus puissant. Cette supériorité est un leurre, et ne remédie nullement à notre incertitude. Le médium en acte ne tient plus à la matière que par un lien ténu. Il est tout aussi affranchi, tout aussi libre de ses mouvements que l'esprit de l'espace. Le corps astral de Mireille se promène dans les alentours de la planète Mars. Celui de Reine, récemment présenté au public par M. Corniller, plane audessus de Paris, et pousse, au besoin, sa pointe, de la rue Guénégaud jusqu'à la ville de Nantes. Bref, tout médium convenablement dressé et entraîné devient l'égal d'un esprit, et la différence des états ne crée, au moment précis de la trance, aucune différence de pouvoir. Donc chacune des deux causes invoquées par les spirites comme concourant à la réalisation des phénomènes, est capable de les produire seule. Laquelle de ces deux causes est à l'œuvre ? Le sont-elles ensemble ou isolément ? Nous ne pouvons pas le savoir.

On nous cite la maison hantée d'Objat. Le caractère des événements requiert, observe-t-on, l'intervention

d'esprit frappeurs. Mais qui nous certifie que tout ce désordre, tout ce tintamarre burlesque et incohérent, n'est pas dû aux agissements du corps astral, grossièrement évolué, de Marie Pascarel, la servante des dames Faure ? Quand elle disparaît, tout rentre dans le calme. Est-ce elle l'auteur responsable ? Sont-ce les « esprits frappeurs » ? Enigme impénétrable.

On nous décrit les évolutions singulières d'Eusapia Paladino, scrupuleusement enregistrées par des témoins non suspects. Comment, par ses propres moyens naturels, Eusapia soulèverait-elle une table, sans la toucher, et s'élèverait-elle elle-même au-dessus du sol à une hauteur de 70 centimètres ? Comment réussirait-elle à donner aux assistants des impressions de contact, et comment projetterait-elle, à distance, des empreintes, alors que ses mains sont immobilisées? Ce n'est pas elle qui agit, mais une personnalité étrangère. La conclusion dépasse les prémisses. Eusapia, certes, n'agit ni par ses mains corporelles, ni par la puissance de son corps matériel. Elle opère, suivant l'hypothèse spirite, par la vertu merveilleuse de son corps astral extériorisé. Adjoindre, à cette vertu, la causalité d'une force étrangère est une superfétation inutile et en tout cas invérifiable. Est-ce le médium qui opère seul ou qui opère avec

la collaboration d'un esprit ? Le problème est insoluble.

Du moins le cas des tables parlantes et celui de l'écriture médianimique va-t-il nous éclairer ? Ici, un élément nouveau d'appréciation semble faciliter la tâche de l'enquêteur. Le message est intelligent et sa teneur ne doit rien aux connaissances personnelles du médium. Admettons provisoirement l'exactitude de ces données. Serons-nous plus avancés ? Nullement. L'a entité » qui frappe les coups rythmés dans la table ou s'empare du bras du médium est intelligente. Mais le corps astral extériorisé de ce médium n'est-il pas, lui aussi, animé par une intelligence ? Et qui peut nous démontrer que les coups frappés ou le raidissement du bras ne sont pas de son fait ? Le contenu du message dépasse son niveau intellectuel. Mon Dieu ! qu'en savons-nous? Avons-nous donc oublié que, dans la doctrine du spiritisme, ce corps astral, actuellement réincarné, a vécu des centaines d'existences antérieures ? Il a pu être, suivant les époques, mage d'Orient, philosophe de haut lignage, roi, empereur... Au cours de ses innombrables avatars, il a pu, lui aussi, autant que n'importe quel esprit de l'espace, emmagasiner un trésor de connaissances. A l'état normal, ce corps astral du médium ne se

souvient plus de rien. Rendez-lui un instant sa liberté, il se souvient de tout et il peut dicter au guéridon ou à la main dont il s'empare — et qui est sa propre main — des messages aussi bien documentés que les messages émanés de l'au-delà. Et s'il était une chose capable de nous étonner ce serait de constater qu'en général les médiums ne soient ni plus intelligents ni plus instruits qu'ils ne le paraissent habituellement. On en vient à se demander s'ils ne pèchent pas par excès de modestie. Quoi qu'il en soit, si ces révélations sont l'œuvre propre des médiums ou celle des (( désincarnés » ou celle des deux à la fois, nous l'ignorerons toujours, car esprits et médiums possèdent les mêmes capacités. Ils ont puisé, durant leurs longs voyages, aux mêmes sources de science « supraterrestre ».

Le spiritisme, c'est bien le jeu de la main chaude. Quelqu'un a fraprié, nul n'en doute. On se retourne. Est-ce l'esprit? est-ce le médium? Avec leur belle hypothèse du corps astral les spirites nous ont interdit, à jamais, l'espoir de l'apprendre.

Passons maintenant à la seconde partie du dilemme : ou bien le corps astral n'existe pas, et la logique du système nous oblige à reconnaître l'impossibilité, pour les morts, d'entrer en contact avec les vivants.

Nous avons eu trop de fois l'occasion d'accuser l'antagonisme des idées spirites avec celles du catholicisme pour ne pas insister, avec empressement, sur les points où les deux doctrines paraissent se rapprocher.

Qu'y a-t-il, derrière cette hypothèse du corps astral, intermédiaire absolument requis entre les désincarnés et les mortels? Il y a un aveu, au moins implicite, et très précieux à recueillir. On nous laisse entrevoir que si les morts ne conservaient pas, dans l'au-delà, une enveloppe, un organisme matériel — si subtils ou si éthérisés qu'on imagine les éléments dont cette enveloppe est composée — ils devraient renoncer à se manifester à nous d'une manière sensible. Ils seraient séparés de nous par un abîme naturellement infranchissable. Bref, la théorie de l'astral implique cette idée que l'âme humaine, si elle revêtait, après la mort, tous les caractères d'un pur esprit, appartiendrait désormais à un monde en pleine solution de continuité avec le nôtre.

Cette conclusion, plus ou moins pressentie par les spirites, est rigoureusement conforme aux enseignements philosophiques de l'Eglise catholique.

Ouvrons la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin. Eh! quoi, saint Thomas, !e docteur du Xllf siècle, aurait traité la question du spiritisme? Oui. il 1 B

traitée, à sa façon, qui est la bonne, c'est-à-dire, par les sommets. Qu'il n'ait pas eu en vue de réfuter, six siècles d'avance, les élucubrations d'Allan Kardec et de son école, peu importe. Du reste, si au temps de saint Thomas, on ne parlait pas encore de tables tournantes, de matérialisations et de médiums, il ne manquait point de gens — à quelle époque ont-ils fait défaut? — pour croire à la facilité des rapports entre les défunts et les vivants. Mais, surtout, le spiritisme ayant soulevé l'éternel problème de l'âme, de sa nature et de sa destinée, il est inévitable de rencontrer, chez le grand théologien du moyen âge, la formule exacte des principes engagés dans la controverse actuelle.

Ouvrons donc la Somme thêologique, première partie, question CXVII, article quatrième : « L'âme humaine, séparée de son corps, peut-elle mouvoir les corps? » Voilà Wen, je pense, le clair énoncé du problème qui nous préoccupe. Et voici la réponse : « Par sa propre vertu, l'âme séparée ne peut mouvoir aucun corps. Ce pouvoir, elle ne le possède qu'autant qu'elle est unie au corps par une union vitale. Aussi voyonsnous qu'un membre, séparé de l'âme, n'obéit plus à la puissance de celle-ci. C'est donc que, par nature, l'âme séparée ne saurait plus mouvoir les corps. Elle n'en

redeviendrait capable que par l'adjonction d'une vertu qui lui serait spécialement conférée par Dieu. »

Fidèle à sa méthode constante, saint Thomas mène de front la déduction philosophique et l'induction expérimentale. A des intelligences modernes, le point de départ positif adopté par l'auteur de la Somme théologique, apparaîtra, on veut l'espérer, assez impressionnant. Transposons-le en un exemple concret.

Voici un combattant qui, d'un bond, franchit le parapet de sa tranchée et se porte à l'assaut de la tranchée ennemie. Son bras brandit le fusil, la grenade meurtrière. Soudain, un obus éclate. Le bras détaché du corps par un éclat, tombe inerte et sanglant sur le sol. A partir de cet instant, l'âme n'a plus de prise sur ce membre naguère si docile. L'union vitale a été rompue. Le bras est devenu chose étrangère à celui-là même qui, tout à l'heure exerçait sur lui un pouvoir directeur et moteur. Et si l'éclat pénètre jusqu'au centre de la vie, s'il frappe au cœur, au front, s'il détruit un organe essentiel, c'est le corps tout entier qui se dérobe à la puissance de l'âme. L'homme est mort, et cela signifie que la matière est devenue totalement étrangère à l'esprit, et inversement.

La raison dernière de ce fait, saint Thomas ne nous

la laisse pas ignorer. L'âme humaine, en soi immatérielle, est ordonnée à constituer avec le corps matériel, un être complet. Elle est faite pour le corps qu'elle anime, et le corps est fait pour l'âme qu'il reçoit. D'où il suit que l'âme est liée, dans l'exercice de son activité propre, à l'existence et à l'intégrité de ses organes corporels. Privée de ces humbles mais indispensables serviteurs, elle est réduite à l'immobilité, à l'impuissance. Elle est, par rapport à la totalité du monde extérieur, ce que le mutilé devient par rapport au champ spécial de connaissance ou d'action dont la disparition de l'organe lui interdit l'accès. L'âme de l'aveugle ne peut plus voir, parce que l'œil a disparu. L'âme de l'amputé ne peut ni marcher, ni palper, parce que son bras ou sa jambe ont disparu. L'âme du sourd n'entend plus, parce que le délicat mécanisme de l'oreille est détruit. Et enfin l'âme du mort ne voit, ni n'entend, ni ne parle, ni ne touche, parce que tous les organes, agents de liaison avec le monde extérieur, ont disparu. Et comme, d'autre part, l'âme des vivants ne voit, n'entend, ne touche que par le moyen de ces mêmes organes physiques, il n'est donné à aucun mortel de voir, d'entendre et de toucher les morts. Seule, une intervention de la puissance divine peut lever l'interdit de cette loi impérieuse. Et

cela signifie que toute communication réelle entre vivants et défunts, bien loin d'être un événement naturel, commun, rentre dans la catégorie de ces faits rares, exceptionnels, qui ont reçu le nom de miracles.

Voilà la doctrine implicitement avouée par les spirites. Le souci de défendre, à tout prix, la réalité du corps astral leur est dicté, s'il est permis d'employer cette expression, par l'instinct de conservation spirite. Ils devinent, et nous, nous savons, que s'il n'y avait point de corps astral, de périsprit, l'image séduisante de la révélation nouvelle s'évanouirait comme une fantasmagorie, comme l'un de ces châteaux de rêve qui, dans les vieilles légendes, flottent, nébuleuses, à michemin entre la terre et le ciel.

Nous pourrions nous arrêter là. Qu'il y ait ou non un corps astral, le résultat, en pratique, est le même.

Essayons, cependant, d'aller au fond des choses. Ce fameux corps, en définitive, existe-t-il?

Nous avons toute raison d'en douter, car au double point de vue philosophique et expérimental son existence demeure indémontrée.

Je citais, tout à l'heure, le passage de la Somme théologique où saint Thomas établit l'impuissance de l'âme séparée à mouvoir les corps. On éprouve une certaine surprise lorsque, dans un autre endroit du même ouvrage, on voit le grand docteur aborder, non pas de biais, mais directement, et presque dans ses termes actuels, le problème du périsprit. Il s'agit de l'article septième de la question LXXVI de la Prima pars introduit sous ce titre : Lîâme est-elle unie au corps animal (entendez le corps charnel) par V intermédiaire d'un autre corps? A lire le second alinéa de cet article on se frotte les yeux et l'on se demande si l'on est bien encore au XIIIe siècle. Jugez-en plutôt.

Saint Thomas énumère les opinions qui avaient eu cours au sujet de ce second corps surajouté au corps visible et matériel : « Certains platoniciens, dit-il, ont affirmé que l'âme intelligente possède un corps incorruptible qui lui est uni en nature, dont elle ne se sépare jamais, et par lequel elle est unie au corps humain corruptible )). Les spirites modernes n'ont jamais défini leur périsprit plus clairement que ces « platoniciens ». Poursuivons. « D'autres ont enseigné que l'âme s'unit au corps par le moyen d'un esprit corporel )). Nous reconnaissons là cette entité insaisissable, familière aux

spirites, substance hybride dont on ne peut dire, au juste, si elle est matière ou esprit. « D'autres enfin prétendent que l'âme est unie au corps par l'intermédiaire de la lumière ». Cette fois, nous retombons en pleine actualité. Avouons néanmoins que nos spirites du XX' siècle ont quelque peu simplifié les conceptions terriblement compliquées de leurs prédécesseurs. En effet, d'après ces « autres », l'âme végétative serait unie au corps par la lumière du « ciel sidéral » ; l'âme sensitive, par l'intermédiaire de la lumière du <( ciel cristallin » ; l'âme intellectuelle, par l'intermédiaire de la lumière du ciel « empyrée ». Allusions aux idées cosmologiques des anciens, partisans convaincus des cieux emboîtés. Cela prouve au moins qu'il est téméraire d'accrocher un système philosophique à des hypothèses, soidisant scientifiques, et toujours sujettes à revision.

Et cela prouve, surtout, que la croyance au corps astral est un peu plus âgée qu'Allan Kardec. Si saint Thomas d'Aquin revenait parmi nous, et qu'il voulût feuilleter les nombreux documents déchiffrés depuis six siècles, il aurait toute facilité de poursuivre son enquête historique bien au delà des « platonicien^ et de leurs féconds imitateurs. Ce corps intermédiaire, il en reconnaîtrait, un peu partout, les traits dans la p\v-

chologie rudimentaire des peuples du monde entier. Il le reconnaîtrait dans le Ka égyptien, dont M. Maspéro a si bien analysé la nature et les fonctions. Il le reconnaîtrait dans le manas du Véda et dans le linga sharira des Sankyas prébouddhiques. Il le reconnaîtrait enfin dans la prodigieuse pullulation de ces « doubles », de ces « ombres » qui, chez les tribus sauvages sont à la base de toutes les croyances et de toutes les coutumes relatives au culte des morts et des ancêtres.

En réalité, le corps astral est, que Ton m'excuse de le dire aussi crûment, une idée de sauvages. Et comme beaucoup d'autres idées sauvages, elle se retrouve, à peine démarquée, dans la trame des religions du paganisme. Et cette généalogie, — oserai-je encore le prétendre? — ne constitue pas un titre de gloire en faveur de ce produit que les spirites nous présentent aujourd'hui comme le dernier mot du progrès scientifique et philosophique.

Et qu'en pense donc saint Thomas d'Aquin ? Je cite ses propres expressions. Elles sont sévères. Rarement il arrive au Théologien du moyen âge d'en user. Pour qu'il les emploie, il faut vraiment que son génie de clarté se heurte à une absurdité par trop criante : « Fiction ridicule », dit-il.

Et pourquoi ? Parce que la première condition que doit réaliser un être viable ou simplement concevable, c'est Y unité. L'unité est inséparable de l'être. Or, dans les natures créées, l'unité de l'être s'opère par l'union directe, immédiate de la puissance et de l'acte. Dans le composé humain, le corps représente la puissance et l'âme représente l'acte. Sous peine d'avoir affaire à un être « impensable », il faut que l'âme soit unie directement à son corps, et par conséquent il n'y a point de place pour un second corps intermédiaire ou interposé.

Et si la portée de cet argument paraissait difficile à saisir, j'engagerais le lecteur à creuser cette doctrine saine, forte et virile, qui ne s'en laisse imposer par aucune des « fictions ridicules » dont la faiblesse ou la paresse de l'esprit humain se déclare si aisément satisfaite. Aiors on comprendrait — s'il en était besoin — que pour saint Thomas d'Aquin, l'idée d'une âme, unie à la fois et substantiellement à deux corps distincts, est aussi factice et ridicule que peut l'être, au point de vue philosophique, l'idée du Centaure ou de l'Hydre de Lerne, et en général de tous ces monstres dont l'imagination aimable ou irritée des poètes a peuplé les mythologies de tous les temps.

J'entends la réplique : « La philosophie est une

chose, l'expérience en est une autre. L'Ecole dont saint Thomas se réclame n'a-t-elle pas formulé cette règle d'or : aucune raison ne prévaut contre le fait ? Quoi qu'il en soit des idées de saint Thomas d'Aquin sur l'unité du composé humain, le corps astral est un fait, un fait établi par une induction scientifique, rigoureuse et convaincante ».

En est-on bien sûr? Il y aurait tout d'abord à préciser le sens de l'adage allégué. Quand le génie de l'homme, par l'étude combinée des principes premiers et des faits certains a pu conquérir une vérité, vraie d'une vérité absolue, cette vérité. ne saurait être démentie par aucune expérience. Et si elle paraît l'être, c'est que le fait dont on se sert pour l'ébranler n'est pas un fait pur et simple, mais un fait doublé d'une interprétation fautive qui, elle, n'a rien à voir avec l'expérience.

Ne serait-ce pas le cas de notre corps astral ?

Son existence est prouvée. Quelles sont ces preuves ? Il y en a deux. Les expériences de Reichenbach sur les « effluves odiques », et celles de Rochas sur l'extériorisation de la sensibilité. Depuis on n'a rien ajouté d'essentiel à ces inductions initiales. On a pu les renouveler. On ne les a point dépassées.

Les (( effluves odiques » de Reichenbach ont-elles

démontré l'existence d'un double du corps matériel ? Le prétendre serait aller bien vite en besogne. Ces effluves qui jaillissent de l'extrémité des pieds, des mains, etc., etc., ont tout l'air d'être émises par le corps matériel. Rien ne force à imaginer un autre centre d'émission. Notre corps émet des effluves caloriques; en conclurons-nous qu'il y a, en nous, un autre corps distinct de celui que nous touchons et voyons? Le globe terrestre émet des effluves magnétiques: en conclurons-nous qu'il existe un « double » de la terre qui nous porte et que nous foulons aux pieds? La même substance peut émettre une foule d'effluves et d'ondes diverses, sans qu'il soit nécessaire d'accorder une hypostase distincte aux sources d'où jaillit cette diversité d'émanations.

Le colonel de Rochas a extériorisé la sensibilité d'un certain Albert L... Je ne mets pas en doute la réalité du phénomène, encore que les circonstances de sa production soient assez délicates. Le sujet est un malade. Son œil n'est pas normal. Examiné à l'ophtalmoscope, cet œil (( présente un phénomène d'éréthisme vasculaire extra-physiologique, et les vaisseaux sanguins y ont presque triplé de volume ». En outre, les irradiations bleues et rouges ne sont visibles que de cet œil hypertrophié. L'expérimentateur ne voit rien.

Il reste néanmoins ce fait curieux que les émanations fluidiques, pincées par le colonel de Rochas en dehors du sujet, déterminent chez ce dernier une sensation physique de douleur. Mais il y a cet autre fait que l'extériorisation de la sensibilité s'accomplit en état d'hypnose et, qui plus est, en état de rapport, c'est-à-dire un état où le sujet ne perçoit plus que son magnétiseur ou les objets en contact avec lui, et un état éminemment favorable à l'éclosion des visions subjectives.

Le contexte est un peu trouble, on le voit. Mais n'insistons pas. Le colonel de Rochas a pu vérifier, par des procédés fort habiles, la réalité des émanations sensibilisées. N'excédons pas les bornes de l'incrédulité. Mais, je le demande à nouveau, en quoi ces expériences prouvent-elles l'existence du corps astral ?

M. de Rochas ne conclut pas si vite : « L'extériorisation de la sensibilité, écrit-il, est un phénomène assez difficile à expliquer en peu de mots. Il consiste essentiellement en ceci que certaines personnes perçoivent les actions mécaniques exercées à quelque distance de leur corps, comme si on les avait exercées sur leur corps même. Les choses se passent comme si ces personnes émettaient des radiations jouant à l'extérieur le même rôle que les nerfs sensitifs jouent à l'intérieur » (Les

frontières de la science, 2e série, p. 13). La comparaison, pour être rapidement indiquée, n'en est pas moins suggestive. L'expérience de M. de Rochas donnerait tout au plus à supposer que, dans certaines conditions d'ailleurs assez rarement obtenues, le riche réseau nerveux qui, dans le corps humain, sert d'organe de transmission aux impressions sensitives ou motrices, peut prolonger son action à l'extérieur du sujet. Alors ce sujet perçoit, ou plutôt semble percevoir, des sensations à distance. Or jamais on a eu l'idée de soutenir que le système nerveux fût, à l'intérieur du corps humain, un corps distinct, autonome et de nature différente. Bien au contraire, de ce corps matériel, il est partie intégrante, à ce point que, sans le secours de ses nerfs, l'homme serait incapable de toute espèce de réaction vitale.

La preuve est donc loin d'être établie. Les spirites, héritiers de la pensée des peuples de culture inférieure, ou attirés par les aspects les plus contestables de la doctrine platonicienne, ont voulu broder sur des faits nouveaux des thèmes extrêmement antiques. Malheureusement pour eux, !e tissu neuf est trop fragile pour supporter la trame grossière de la vieille broderie. On ne songerait pas à leur reprocher leur erreur s'ils n'avaient pas égaré la bonne foi d'une foule de personnes, pcr-

suadées, sur leur témoignage, que l'existence du corps astral est scientifiquement démontrée. Non elle ne Test pas, et l'adage de l'Ecole « aucune raison ne prévaut contre le fait » n'est pas compromis par cette aventure. Concluons. D'après les spirites, la révélation nouvelle est étroitement liée au sort du corps astral. Ce corps n'existe pas. Si l'on veut absolument qu'il soit, il se dresse en obstacle contre le discernement des messages authentiques d'outre-tombe. Si les désincarnés désiraient nous parler, ils auraient dû trouver un meilleur instrument.

Page 1