‹ La religion védique d'après les hymnes du Ṛig-Véda (volume 2)Chapitre 248 sur 417 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

VISHiVU

Nishnu est le nom d'un personnage dWin qui apnj une importance capitale dans la mythologie brahmanique et dans la culte des sectes Vishnuites, mais dont la légende, sous sa forme ancienne, et telle qu* elle nous apparaît dans les hymnes du /Jig-Veda, peut se résumer dans ces deux traits essentiels: Vishnu a traversé en trois pas l'uniTers ; Vishnu est Tallié fidèle dlndra.

Les mythologues attachés aux interprétations purement naturalistes se contentent d'identifier Vishnu au soleil et ses trois pas aux trois positions que Tastre prend successivement le matin, à midi, et le soir.

Je crois qu'une explication satisfaisante et complète du mythe de Vishnu ne peut être demandée qu'à la conception des trois places d'Agni ou de Soma (dont l'une des formes est le soleil) sur la terre, dans le ciel et dans le monde invisible d'une parts et à celle de l'alliance d'Agni ou de Soma avec Indra de l'autre.

Des trois places que Vishnu occupe successivement quand il fait ses trois pas, l'une, la plus haute, est invisible, et suggère naturellement l'idée de la place cachée du Soma ou da feu: VII, 99, 2. « Nous pouvons de la terre connaître deux de tes espaces : toi seul, ô dieu Vishnu, connais ton séjour suprême. » Les deux espaces que l'homme aperçoit sont naturellement le ciel et la terre, (cf. les vers 3 et 4). C'est évidemment la même idée qui est exprimée au vers I, 155. 5. A la vérité, il y est dit seulement que les oiseaux ailés ne peuvent dans leur vol atteindre le troisième pas de Vishnu » ; mais l'opposition du premier hémistiche, « le

1. C^est dVilleurs, à peu de chose près, l'une des interprétations des commentateurs indigènes.

mortel «e met en mouvement quand il aperçoit deux des pas de Vishnu (ou plutôt deux de ses séjours, le ciel et la terre, au lever du soleil) », ne permet guâre de douter qu'ici aussi la troisième place soit conçue comme invisible.

Cette troisième place est le séjour propre de Vishnu* Nous lisons eu effet au vers VII> 100, 5, qu'il habite dans uu lieu éloigné de Tespace, et au vers III, 55, 10» qu'il garde le séjour suprême. Son séjour est aussi celui des bienheureux après la mort Aussi Tauteur de Thymne 1, 154 souhaite-t-il, au vers 5 (ef. 6), d'atteindre la place suprême de Vishna où est « Turne de la liqueur », et où s'enivrent les hommes qui ont honoré les dieux* Au vers I, 22, 20, un autre poète promet à ses bienfaiteurs qu'ils verront toujours la place suprêmo de Vishnu, et rappelle le lien mystérieux qui rattache leur odil aox sources de la lumière ^

Le séjour suprême de Yishfiu est donc mystérieux ot invi«* slble ^. Ses deux autres places sont au contraire les mondes où il se manifeste, le ciel et la terre. Il n'est pas douteux que Vishnu soit descendu sur la terre : « Vishnu a traversé cette terre, dcmoant l'espace à l'homme, » VII, 100, 4. C'est d'ailleurs sur cette croyance que sont fondées toutes les légendes postérieures relatives aux avatars de Vishnu^. Il semblerait même résulter des vers I, 155,4; VI, 49, 13; VII, 100, 3, que Vishnu a fait ses trois pas sur la terre: mais ce ne pourrait être là on tous cas qu'une modification du mythe primitif, et les trois pas, dès lors qu'ils ne peuvent s'expliquer par les trois positions diurnes du soleil, n'ont pu correspondre originairement qu'à trois mondes distincts. On peut voir encore une allusion à la descente de Visfanu sur la terre (sous la forme du feu ou du Soma du sacrifiée) dans le passage suivant: « Vish/tu a traversé ce monde;

1. Cf. an vers X, 15, 3, le rapprochement des pitris et du pas, ou du séjmir de Vislinii.

t. CL «BOOM I, 164, S6. On Ui cepABdaoi an vats I« 1S4, 6, qwi !• séjour suprèine de Vishnu rayonne par en bas, ava bhâii; juais ce trait peut s'appliquer & la voûte céleste, limite inférieure du monde mystérieux. Je n entends pas contester, d'ailleurs, que la place suprême de Vishnu n'ait éité qo^lquaSois 4éj4 dans le Aig-T^dA, oocnve plu» tard dana la mythologie brahmanique, identifiée à la position du soleil au zénith. Ce que je nie, c'est que cette explication toit suffisante pour rendre compte de Tensemble du mythe.

3. Dans son incarnation sous la lorme d*un nain, Vishnu se iait promettre, pv le roi Bail, le terrain qu'il pourra parcourir en trois enjambées. D'une enjambée, il parecwri la lerre, et de la seconde le ciel. Cest qu'en effet la tncs de mn tfoisiéme pM est dans le moade invisible.

il a trois fois posé le pied, renfonçant dans sa poussière v, I, 22, 17.

Nous avons vu plus haut qu'une urne de liqueur est dans le séjour caché de Vishnu. Le ciel et la terre sont d'ailleurs souvent nommés deux coupes. De là l'idée que les trois places de Vishnu sont pleines de liqueur, 1, 154, 4, cf. VIII, 29, 7.

Mais ce qui ne paraît prouver jusqu'à l'évidence que les trois enjambées de Vishnu correspondent aux trois mondes et non pas seulement a trois points différents du ciel visible, c'est le vers I, 154, 2, d'après lequel tous les êtres habitent dans ces trois enjambées.

Il est d'ailleurs facile de montrer directement que la place suprême de Vishnu est identique à la place suprême d'Agni. Rien n'est plus signicatif à cet égard que la comparaison de ces deux passages : « Vishnu garde la troisième place, la place suprême d'Agni, » X, 1, 3; — « Par la trace supérieure du pied de Vishnu, tu gardes, ô Agni, la forme mystérieuse des vaches, » V, 3, 3. On peut même en conclure que Vishnu ne diffère pas essentiellement d'Agni. Vishnu est Agni conçu comme séjournant dans le lieu du mystère, mais aussi comme en sortant pour se manifester dans le ciel et sur la terre. L'assimilation de Vishnu à Agni ressort encore de ce passage : « Des prêtres empressés allument la place suprême » ou « la trace suprême du pied de Vishnu, » I, 22, 21; Enfin, le caractère essentiel du personnage de Vishnu est définitivement fixé par la citation suivante qui va confirmer à la fois son identité avec Agni ou Soma et la correspondance de ses trois places ou de ses trois formes aux trois mondes : Vishnu, comme Agni, comme Soma, en tant que dieu fils, fait, étahlit y réalise, dadAda' a la forme inférieure, la forme supérieure du père, et la troisième dans l'espace du ciel », I, 155, 3. Ajoutons enfin que Vishnu reçoit l'épithète consacrée d'Agni et de Soma, irishadustha « qui a trois demeures », I, 156, 5, et que le vers VII, 100, 6 fait allusion, en termes assez obscurs malheureusement, à ses différentes formes.

Nous passons maintenant au second des deux traits que je considère comme essentiels dans la légende védique de Vishnu, c'est-à-dire à son alliance avec Indra. Il est étroitement rattaché au premier.

C'est en effet par la force d'Indra, VIII, 12, 27, ou pour Indra, Vàl., 4, 3, que Vishnu a fait ses trois pas. Au moment

de sa victoire sur Vritra, dans le curieux hymne IV, 18, où ce démon parait être confondu avec TvashM considéré comme père du dieu guerrier S Indra dit à Vishnu (vers 11): Sakhe vishno viiavam vi kramasva, c'est-à-dire, selon toute vraisemblance : « Ami Vishnu, fais tes trois pas » ^. La même formule se retrouve au vers VIII, 89, 12 où il est également question d'une victoire remportée sur Vritra par Indra et Vishnu, et de la délivrance des rivières célestes par les mêmes dieux. Si Ton compare le vers X, 124, 4v d'après lequel Agni abandonne le père pour Indra, et le vers 6 du même hymne où Soma est invité à en faire autant, on ne doutera guère que Vishnu, faisant ses trois pas au moment de la victoire d*Indra sur le père assimilé au démon, représente, soit Agni, soit Soma, se livrant de lui-même au vainqueur et devenant son allié.

L'assimilation de Vishnu à Soma parait être confirmée par l'attribution qui lui est faite de l'épithète girikshit « qui habite sur la montagne », I, 154, 3, et de son synonyme girUM/kd, ibid.^ 2, ordinairement appliqué au breuvage sacré, tiré d'une plante qui croit en efiet dans les lieux élevés, III, 48,2; V,43,4;IX, 18,1; 624; 85, 10; 95, 4; 98, 9^ Inversement, Soma reçoit l'épithète umgâya « voyageant au loin * » , IX, 62, 13, cf , 14 et IX, 97, 9, qui convient très bien au dieu « aux larges enjambées », et qui lui est en effet donnée, I, 154, 1; 3 et 6; II, 1, 3; IV, 3, 7 ; VII, 100, 1, particulièrement dans un passage tout à fait caractéristique, à savoir au vers 7 de l'hymne Vil, 29, où les principaux dieux védiques sont, sans être nommés, désignés par leurs attributs essentiels. Elle y sert à désigner Vishnu, avec le verbe n iram dont elle est aussi rapprochée au vers I, 154, 1.

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