LE PERSONNAGE DU MALE ET LES DIVERS ÉLÉMENTS FEMELLES
L'étude consacrée dans les sections précédentes aux rap* ports d'Àgni et de Soma, sous leurs différentes formes, avec les éléments femelles des différents mondes et avec le ciel et la terre mêmes, nous fournit la clef des formules où les mêmes éléments femelles figurent en relation avec un personnage mâle qu'à défaut de désignation précise, on peut en général identifier indifféremment à Âgni ou à Soma, en comprenant sous ces noms les formes célestes d'Agni et de Soma, le soleil et l'éclair. Nous commencerons par celles de ces formules qui concernent le ciel et la terre.
Au vers 1, 185, 2, le fœtus « qui a des pieds et qui marche » des deux « qui n'ont pas de pieis et qui ne marchent pas », pourrait représenter sans doute l'ensemble des êtres mobiles dans le sein du ciel et de la terre immobiles. Mais une autre interprétation est suggérée par la comparaison du vers X, 88, 16 où les deux mondes sont représentés portant également un être qui marche ; cet être, « né de la tête (du monde) », n'est autre que le feu céleste, le feu du sacrifice des dieux auquel tout l'hymne est consacré. Ailleurs, III, 44, 3, celui qui se meut entre les deux mondes représentés eux-mêmes commodes cavales (immobiles, arrêtées, cf. III, 56, 2; X, 149, 1), est appelé du nom, très souvent donné à Soma, de cheval bai. C*est sans doute encore, soit Agni, soit Soma, qui figure au vers I, 59, 4, comme le fils des deux mondes. Le vers III, 54, Q, d'après lequel les deux mondes ont un séjour différent « comme l'oiseau », paraît, si Ton admet que l'oiseau représente Agni ou Soma leur fils, confirmer l'idée précédemment émise que le titre de fils du ciel et de la terre, appliqué à Agni et à Soma, a pu être entendu quelquefois de leur double naissance sur la terre et dans le ciel.
Nous savons que le taureau qui a bâtit » le ciel et la terre» IV, 56, 1, que l'être, quel qu'il soit, qui les a engendrés, IV, 58, 3, peut être le même qui est ailleurs appelé leur fils. Il y a donc des raisons de croire qu'aux vers I, 160, 2-4, le père et le fils des deux mondes ne sont qu'un seul et même per-
sonnage. Nous verrons plus tard quludra a « engendré de son propre corps son père et sa mère >», X, 54, 3. Il est question au vers X, 32, 3, d*un âls qui « connaît la naissance de ses parents ». Le poète entend sans doute la seconde formule en ce sens que le fils assistait à la naissance de ses parents, puisqu'il donne cela comme la meryeille des merveilles. Ce paradoxe est analogue à celui qui fait du âls le père de ses parents.
Il faut rapprocher aussi de la formule où le ciel et la terre figuraient comme les épouses d'Âgni, celle qui fait mention de trois taureaux fécondateurs des trois coupes, V, 69, 2, cf. Vn, 33, 7; ces trois coupes ne peuvent être en effet que les trois mondes.
Celui qyi a dix nourrices, V, 47, 4, cf. 1, 122, 13; X, 27, 16, ne peut étrequ'Âgni allumé, ou Soma clarifié, par les dix doigts. Même interprétation pour le fils de la Dak8hinâ,ou salaire du sacrifice, III, 58, 1, etpour le âls auquel les prières, ses mères, tissent des vêtements, V, 47,6. Qu'on se rappelle en particulier Soma et son vêtement de prières! Les vaches qui, au vers III, 57, 3, accourent en mugissant vers leur âls, peuvent être ayssi les prières qui retentissent en Thonneur d'Âgni ou de Soma. Elles ne diffèrent sans doute pas des sœurs mentionnées dans le même vers, qui « honorent » le mâle. Or il est dit tour à tour de ces sœurs qu'elles désirent le mâle S et quelles reconnaissent en lui leur fœtus : allusion à l'inceste, soit d'Agni, soit de Soma, avec les prières considérées à la fois comme leurs mères et comme leurs épouses. Si maintenant nous revenons au vers V, 47, 6, nous voyons que les femmes qui s'avancent par le chemin du ciel pour s'unir au màle^ peuvent être ces mêmes prières qui étaient représentées d'abord comme des mères tissant des vêtements pour leur âls. Le mâle serait, d'après le contexte, séparé des prières par l'espace qui s'étend entre la terre et le ciel, et nous aurions là un exemple de l'union des prières terrestres avec la forme céleste d'Âgni ou de Soma.
Nous avons vu Agni considéré, même sous sa forme terrestre, comme un âls de l'Aurore, qui d'ailleurs est appelée aussi d'une façon générale la mère des dieux, 1,113,19. Il
1. Proprement la « puissance » çakti, sans doute Vu œuvre » du mâle.
S. VrUhanas, forme forte, par exception, au génitif singulier. Cf. la même forme à Taccasatif pluriel, lY, 2, 2, yàmanas à Tablatif singulier) V, 57, 3, etc. — Whitney, Sanskrit Grammar, § 425, f.
serait difficile de décider si, au vers 1,113,2, le « veau brillant » de Taurore, cf. Y ,75,9, est le feu de Tautel ou le soleil. Le personnage céUbré dans Thymne X,121 comme une sorte de dieu suprême sous le nom d'Hiranyagarbha, semble être, par ce nom même, donné pour un fils de l'aurore. Hiranya* garbha, « celui qui est sorti d'une matrice d'or * », rappelle Soma-Gandharva-Vena •, qui, à l'état d'embryon, avait une enveloppe de lumière, jyotirjarâyu, X, 123,1. Le fils de l'aurore pouvant être aussi son père, rien ne nous empêche, au vers VI,49,3, d'identifier le « brillant », arusha, qui a deux filles de couleur différente (l'aurore et la nuit), soit avec Âgni, invoqué dans les deux vers précédents, soit avec le tt brillant », arusha, auquel la nuit fait place, VII,71,1, c'està-dire avec le soleil. Il ne serait même pas impossible que le «noir» dont est née l'aurore, 1,123,9, cf. 1, fût aussi le soleil, appelé « noir » parce qu'il est encore caché au moment où il l'engendre. L'expression amrilasya palnih, appliquée aux aurores, IV, 5, 13, pourrait être interprétée « épouses de l'immortel». Enfin, il est dit d'Indra délivrant les aurores, qu'il leur a donné un « bon époux », VI,44,23: cet époux, opposé sans doute au démon qui les retenait en esclavage, peut être encore le soleil apparaissant dans la clarté de l'aurore, le soleil, auquel, d'après le même passage, Indra a donné sa splendeur.
Le titre de « mères » quand il est donné aux eaux, I, 23, 16 ; X, 17, 10 ; 35, 2, cf. 34, 8, peut éveiller à la fois l'idée qu'elles nourrissent les hommes, comme au vers X, 64, 9, et surtout au vers X,9,2, qu'elles les enfantent en quelque sorte de nouveau, t6td.,3', ou qu'elles sont réellement les mères de toutes choses, VI,50,7, qu'elles existaient seules à l'origine du monde, X, 129,3, et que tout est sorti de cette mer primitive, X,149,2, enfin, et tout particulièrement, qu'elles sont les mères de l'éclair, ou, dans le langage des hymnes, d'Âgni et de Soma. C'est sans doute l'un ou l'autre de ces éléments, identiques sous leurs formes célestes, qui est appelé au vers 1,37,11, le fils du nuage *, mis en mouvement^ par les Maruts,
1. Le composé est, il est vrai, accentué sur la dernière syllabe. Mais las règles d*accentuation des composés ne sont pas observées avec une entière rigueur, et le rapprochement de jyotirjardyu ne permet guère de douter que hiranyagarbha soit aussi un possessif.
S. Voir plus haut, p. 40.
3. Au vers I, S3, 16, elles sont en outre appelées leurs sœurs.
4. Nous verrons, dans la second^ partie, que ce nom a été donné à un
et représenté, aa vers X,13,5, comme un « petit » accompagné des Marats, pour lequel coulent les sept rivières, au vers VII,95,3, comme un jeune taureau qui croît au milieu de femmes divines qui ne peuvent itre que les eaux. Le fils des eaux étant aussi leur époux, il n'est pas nécessaire de chercher une autre interprétation pour le mâle dont les rivières sont les épouses, V,42,12, pourTépoux honorable qu'Indra donne aux eaux, X,43,8, comme aux aurores * , quand il les délivre de l'esclavage du démon.
L'oiseau divin qui est à la fois le fœtus des eaux et des plantes, et qui ne peut être par conséquent qu'Agni ou Soma, reçoit au vers 1,164,52, le nom de Sarasvat, auquel correspond le féminin Sarasvatî, nom de la rivière céleste par excellence *.
Un autre personnage divin, beaucoup plus important que Sarasvat, et célébré dans deux hymnes du /Îig-Veda, X,81 et 82, comme une sorte de dieu suprême, Viçvakarman, « celui qui a fait toutes choses », est aussi appelé le premier fœtus des eaux, X,82, 5 et 6. Nous le retrouverons plus loin dans la section consacrée aux rapports du père et du fils, et nous y verrons qu'il est, par d'autres traits encore, assimilé à Agni et à Soma. Hiranyagarbha, celui « qui est sorti d'une matrice d'or », et qui, par ce nom, semble être assimilé particulièrement au soleil, fils de l'aurore^ semble aussi, dans l'hymne unique du /Îig-Veda qui lui est adressé, X,121, considéré comme un fils des eaux. On lit en effet au vers 7 que le « souffie unique des dieux » est né, sam avartatay cf. X,90,14, des eaux. Or, ce souffle unique des dieux paraît bien n'être autre qu 'Hiranyagarbha lui-même, dont il est dit au vers 1 qu'il est né, sam avarlata, au commencement, et qu'aussitôt né, il est devenu le maître du monde, puis au vers 8, qu'il a été le seul dieu au-dessus des dieux. En tant que fils des eaux, il se confondrait donc avec Agni, qui figure dans le même vers 7 comme le fœtus des eaux, enfanté par les eaux. A la vérité, le vers 9 porte qu' Hiranyagarbha a engendré les eaux. Mais nous sommes habitués au paradoxe du fils engendrant ses mères. Il n'y a pas jusqu'à Manyu,
démon Ta'mca par Indra, V, 32, 4 ; mais ce n'est pas le seul exemple que nous y devions trouver d^une sorte de confusion entre le feu céleste et le dé-
!• 'Voir ci-d«Sftttt^ p. 46.
S. Cf. I,p. 3^.
célébré dans les deux hymnes X,83 et 84, qui ne semble, quelle que soit son origine véritable, confondu dans une certaine mesure avec Apâm Napât. « Nous connaissons », dit le poète, X, 84, 5, « la source d*où tu es sorti » ; et au vers suivant, X,84,ô, il linvoque sous le nom même de la « foudre», vajra. Je renvoie à la seconde partie Tétude d'un dernier personnage, celui de Trita i4ptya, dont ce nom même à'àptya trahit Tétroite relation avec les eaux, àpas, mais dans lequel nous aurons à relever surtout le caractère d'un sacrificateur céleste, pressant le Soma pour Indra.
SECTION VI