‹ La religion védique d'après les hymnes du Ṛig-Véda (volume 2)Chapitre 350 sur 417 · A. — ADITI · texte numérisé non relu

A. — ADITI

Avant de commencer l'analyse des personnages divins nommés i4dityas, il sera utile d'étudier dans les premières pages de cette section leur mère Aditi.

Le mot adili n'est pas seulement dans le JRig-Veda le nom d'un personnage divin, considéré principalement comme mère des i4dityas ; il a aussi, soit comme nom abstrait, soit comme adjectif, des emplois qui, d'accord avec l'étymologie, permettent d'en fixer le sens avec plus de précision.

L'étymologie peut en être donnée avec certitude. La racine est dâ (présent dyati) « lier », dont le participe dita en parti-

culier est assez usité dans les hymnes, et d'où se tire avec le même amincissement de la voyelle â en i, un substantif abstrait diii ce action de lier » ou « état de ce qui est lie » et avec ïa privatif, aditi « état de ce qui n'est pas lié, absence de lien », si le composé est simplement déterminatif, ou « qui n*a pas de lien , qui n'est pas lié » , si le composé est possessif. Ces deux sens paraissent en effet convenir aux emplois du mot adili comme substantif abstrait et comme adjectif. Contrairement à un usage de la langue qui souffre bien d'autres exceptions, le composé déterminatif et le composé possessif ne sont pas distingués par l'accentuation : ils sont l'un et l'autre proparoxytons. Nous renvoyons au chapitre II, section III l'interprétation des passages où le mot adili est pris dans le sens de « liberté » ou dans celui de « libre », non sans allusion au nom de la déesse ou à celui de ses fils. Il a du reste encore, comme épithète de différents dieux , d'autres emplois dont l'étude contribuera à éclaircir l'application qui en est faite à la mère des i4dityas.

On comprend facilement qu'un personnage dont le nom est resté usité comme adjectif et sert en cette qualité d'épithète à d'autres dieux , n'a pu prendre une individualité bien tranchée, que la notion a dû en rester plus ou moins flottante, et qu'il était, plus qu'aucun autre, propre à porter les idées panthéistiques qui se retrouvent d'ailleurs à un état de développement plus ou moins avancé sous la plupart des conceptions védiques. En fait, c'est le caractère qu'il présente dans l'une des formules du 7}ig-Veda les plus remarquables sous ce rapport : I, 89, 10. « Aditi est le ciel, Aditi est l'atmosphère, Aditi est la mère, elle ^ est le père, elle est le fils. Aditi est tous les dieux, les cinq races. Aditi est ce qui est né, Aditi est ce qui doit naître.»

La construction de la forme adiith avec des neutres et des pluriels ne permet pas de la prendre ici pour un adjectif attribut. C'est bien le personnage divin d' Aditi qui est successivement identifié aux mondes et aux êtres énumérés dans le texte. Dans d'autres passages , au contraire , le mot odiH est

1. Littéralement « il est le père, il est le fiU i. Le genre du sujet est ici affaire d*idiome et n^intéresse pas le sens. Le pronom sujet peut prendre en sanskrit le genre de Tattribut comme en latin dans « ea demutn firma amû citia est »• Cet usage syn tactique est étranger au français. Mais dire d*Aditi qu*eUe est le père, c'est par cela même lui attribuer le sexe masculin.

encore une simple ëpithète du ciel , du âls ou du père. Nous commencerons par le ciel.

Il reçoit sous le nom de dyu la qualification à^aditi, dyaur adilih V, 59, 8. Cette expression qu'on peut traduire « le ciel sans bornes » est accompagnée du mot mâiri a mère » dans un vers où il est dit que le ciel, haut comme une montagne, se gonfle d*un doux lait pour des dieux qui semblent être les ^dityas, X, 63^ 3. Dans ce vers et dans le précédent, X, 63, 2, d'après lequel les mêmes dieux sont nés de la terre, des eaux etd'Aditi, le troisième nom remplaçant celui du ciel qu'on attendrait dans une formule de ce genre, nous saisissons la transition de l'idée du ciel aditi à celle d'Aditi , mère desilditjas^

Mais gardons-nous bien de conclure de là que la déesse représente purement et simplement le ciel conçu comme femelle. Sans insister sur le vers 1,72, 9, où le nom de « mère Aditi » est peut-être ' appliqué à la terre , et sur ce trait du vers cité plus haut « Aditi est l'atmosphère » (cf. IV, 55, 3 le rapprochement des noms d'Aditi et desi7tdhu)y on peut dire qu' Aditi est identifiée , non-seulement à tel ou tel monde ea particulier, mais généralement à l'ensemble des mondes, en d'autres termes qu'elle représente l'espace <c sans limites ». C'est ce qu'indique déjà dans le même vers cet autre trait « Aditi est les cinq races (les races des quatre points cardinaux et du ciel) », qui paraît * reproduit au vers VI, 51, 11. L'équivalence d'Aditi et du couple formé du ciel et de la terre semble en outre prouvée par une formule deux fois répétée « 0 ciel et terre, Aditi, protégez-nous » IV, 55, 1 ; VII, 62, 4, l'emploi du duel dans le verbe et la construction du vocatif adite sans accent après un autre vocatif ne permettant pas de distinguer ici Aditi du ciel et de la terre ^ Dans le vers 1, 94, 16, servant de refrain à un grand nombre

1. Comparez encore le vers VI, 51, 4 où les iddityas, invoqués avecleur mère, sont appelés en même temps les héros (les fils) du ciel.

2. On pourrait aussi songer à distinguer prithivi dans le troitième pàda de mdtd aditih dans le quatrième.

3. Ce texte étant une énuméraiion de divinités, le iait de VidefUificaHm n*est pas certain, mais le simple rapprochement n^en garde pas moins, et en tout cas, son intérêt.

4. Comparez le rapprochement des mots aditih et dyàvâptithivl dans une énumération au vers X, 66, 4. S'il est moins décisif, il a cet avantage de confirmer mon interprétation des deux passages cités dans le texte en écar^ tant ceUe de M. Hiilebrandt [Ueber die Gœttin AdiH, p. 46] d'après laquelle adite serait là le vocatif duel d*un mot adita, d'ailleurs inconnu.

d'hymnes, le poëte qui compose un même pâda de la mention d'Aditi et de celle des trois mondes, la mer (atmosphérique), la terre et le ciel, paraît bien identifier celle-là à ceux-ci. On s'explique dès lors qu'un autre poëte dise des iiditjas, invoqués avec leur mère Aditi , qu'ils sont terrestres , célestes et aquatiques X, 65, 9 ^

Passons maintenant aux textes qui peuvent contribuer à élucider ce trait du vers cité plus haut « Aditi est le fils »• Dans la mythologie védique, le fils, quand il est opposé au père, est le plus souvent, soit le feu ou le Soma du sacrifice, soit le feu ou le Soma universel en tant que produit dont le prodtÂCleur reçoit le nom de père. Or, le mot aditi désigne au vers VIII, 19, 14 Agni honoré du sacrifice d'une bûche, c'està-dire le feu du sacrifice. Le même mot paraît au vers FV, 1, 10 servir à caractériser Agni, comme celui de tous les dieux auquel il convient le mieux *. Il est aussi dans des textes que nous allons essayer d'interpréter, appliqué comme épithète ou comme attribut à Soma. On pourrait croire, au premier abord, qu'il exprime l'universalité d'Agni et de Soma, présents dans tous les mondes et par conséquent sans bornes. Mais il paraît surtout les désigner en tant que libres, c'està-dire délivrés des liens dans lesquels les retient leur gardien céleste, autrement dit le père. C'est du moins ce qui semble résulter pour Soma du vers VIII, 48, 2. « ... Deviens libre, écartant la colère divine, prenant plaisir à l'amitié d'Indra. » Ce passage, en effet, peut faire allusion au mythe de Soma échappant au père malveillant et faisant cause commune avec Indra (cf. plus bas section F). Il en faut rapprocher le vers où le breuvage caché du puissant, du saint qui possède tous les biens, est appelé « l'aigle libre » des femelles célestes : des personnages mal désignés, mais qui ne peuvent être que les prêtres mythiques, font partir de pareils aigles l'un après l'autre, V, 44, 11. Il s'agit là sans doute du Soma, d'abord caché et retenu par le gardien céleste , puis devenu libre sous la forme de l'aigle, et identifié au soleil

1. C*e8t peat-^tre aussi comme représentant Tunivers qu'Âditi réunit les hommes aux Maruts, leurs parents, X, 64, 13. Cf. encore le vers I, 185, 9 diaprés lequel son lot, ddtra, son trésor, est donné au chantre par le ciel et la terre. Cf. enfin X, 132, 6; 63, 10.

.f Je ne crois pas qu'il faille chercher, comme le fait M. Hillebrandt 1<K» et7., p. 12), une opposition d*idées entre aditih. et atithïh : il n*y a là, selon moi, qu*un pur jeu de mots.

(cf. vers 7) qui reparaît de jour en jour. L'épithète aditi ce libre ». appliquée à Agni, prend un sens moral dans le vers I, 94y 15 où elle est rapprochée du mot anâgâslva en vertu de Tassociation de l'idée de péché et de celle de lien sur laquelle nous insisterons dans le chapitre II : « Celui auquel, ô dieu libre, tu as donné l'innocence. » Elle a la même valeur au vers I, 162, 22 où elle désigne le cheval da sacrifice, symbole du Soma universel : « Que celui qui est libre nous donne Tinnocence. m L'attribution à Agni et à Soma, c'est-à-dire aux dieux flis, de 1 epithète aditi, pouvait suggérer la formule « Âditi est le fils ». Il est évident pourtant que cette formule a dans le contexte d'où nous la détachons une portée plus étendue. Elle paraît impliquer l'identité d'essence de la mère et du fils, puisque le caractère qui domine en somme dans le personnage d'Aditi , c'est celui de la mère. Le nom d'aditi est d'ailleurs aussi donné à l'un des personnages régulièrement comptés au nombre des ilditjas ou fils d'Aditi, à savoir Aryaman IX, 81, 5 *.

Nous avons vu Aditi identifiée, non-seulement au fils, mais au père. Ce trait n'a rien qui doive étonner après ce qui a été dit de la double forme, masculine et féminine, du père. Il s'explique déjà directement par ce fait que le ciel, auquel le même passage assimilait Aditi, est tantôt masculin, tantôt féminin. Le puissant Aditi nommé au vers lY, 3, 8 n'est peutêtre autre que le ciel désigné dans le même vers par le nom de svar. Mais l'idée du ciel n'est pas la seule qui se retrouve dans la conception du père. La forme du père qui est désignée par le nom de Tvash^ri, en particulier, semble même n'avoir rien de commun avec elle. Or, le terme adiU est appliqué pareillement au vers X, 92, 14 à un personnage qui reçoit en même temps l'épithète anarvana « invincible », les qualifications de « surveillant des races » et de «c jeune maître (ou époux) de la nuit » , et que la mention des femmes (célestes) qui l'accompagnent doit nous faire considérer comme ne différant pas de Tvashlri* (cf. t6»d. 11). Pour le père donc

1. Peut-être aussi VII, 60, 1 et X, 64, 5 (?). Au ^ers V, 49, 3 aditi n*eit-il pas une epithète de Bhagat

2. Tel est Tavis de M. Hillebrandt (loc, eit,, p. 14), qui croit devoir en outre, à cause du mot rudriyam^ rapporter le vers I, 4t, S à Rudra désigné par le nom d*adiii : ce serait un nouvel exemple de Tattribution de ce nom i une forme du père. Au vers V, 51, 11 la formule aditih anarvaaah, que nous venons de rapporter à TvashM, est accompagnée du mot devi c déeste i. No

ainsi qae pour le fils, rattribution de répithète aditi « sans liens » a pu favoriser Tidentiflcation avec cette forme de la mère qu'on appelle Aditi.

Le vers I, 89, 10 nous a montré encore Aditi identifiée à tous les dieux pris ensemble, comme le fils, Agni, est identifié successivement à chacun des dieux pris isolément dans Fhjmne II, 1 . Enfin le dernier trait « Aditi est ce qui est né, Aditi est ce qui doit naître » implique surtout Téternité d*Aditi, notion suggérée également par la formule du vers I^ 166, 12 a long (durable) comme la loi d'Aditi ».

Reste le trait essentiel et le seul véritablement caractéristique du personnage d' Aditi « Aditi est la mère ». Mais avant d*en poursuivre l'étude dans la mythologie védique, nous devons remarquer encore que cette mère^ déjà identifiée au père et au fils, reçoit ailleurs les titres de fille et de sœur. Elle est appelée fille de Daksha X^ 72, 5. Il est vrai que ce Daksha est son fils aussi bien que son père <( Daksha est né d'Aditi, Aditi de Daksha » X, 72, 4. Ce paradoxe rappelle le mythe bien connu d'Agni engendrant ses mères^ et celui du fils (Agni ou Soma) engendrant son père. En fait le mot dahha, comme adjectif signifiant « habile », est appliqué à Agni III, 14, 7, et à Soma IX, 61, 18; 62, 4; X, 144, 1, et dans le vers X, 5, 7 où il est encore question de la naissance de Daksha dans le sein d'Aditi (cf. aussi X, 64, 5), il semble que ce Daksha ne doive pas être distingué d' « Agni, le premier-né de la loi dans le premier âge du monde, le taureau-vache » . Mais si cette interprétation est adoptée pour le Daksha, père et fils d'Aditi^ elle ne devra pas être étendue an composé dakêhapitri appliqué comme épithète à Mitra et Varuna VII, 66, 2, aux ^dityas, Vf, 50, 2 (et aux sacrificateurs eux-mêmes VIII^ 62, 10), non plus qu'à l'expression êùnû dakshasya appliquée également à Mitra et Varuna Vni, 25, 5. Comme le prouve, directement pour cette dernière, et indirectement pour le composé dakshapitvi, le rapprochement de napald çavasah <c fils de la force », le mot daksha doit y être pris au sens abstrait d' « habileté, intelligence » qu'il a d'ailleurs le plus souvent dans les hymnes, et Mitra et Varuna ou généralement les ^dityas « ayant l'intelligence pour père » ou « fils de l'intelligence » sont simple-

seraitril pas permis de voir dans cette confusion des genres une nouvelle rrace de rassimilation d* Aditi an père?

ment les dieux a intelligents », comme Âgni ce père de Tintelligence » (dakshasya pilaram III, 27, 9) est le dieu qui la donne. C'est probablement aussi une personnification de Tin* telligence désignée par le nom abstrait daksha qu'il faut reconnaître dans le dieu de ce nom, rangé au nombre des Aditjas 1,89, 3; II, 27, V. Je ne chercherai donc pasdansla conception d'un Daksha, père des Aàityas aussi bien que d'Aditi. l'explication du titre donné à cette dernière de « sœur des ildityas », d'autant plus qu'elle est appelée dans le même vers mère des Rudras et fille des Yasus, Vin,90, 15. Si d'ailleurs on rapproche de ce passage celui où un poëte dit aux insectes, qu'il semble écarter par une sorte de conjuration, ccLe ciel est votre père, la terre votre mère, Soma votre frère, Aditi votre sœur i» l, 191, 6, on sera disposé à voir dans l'un et dans l'autre, et généralement dans tous les passages où Aditi perdra son titre de mère pour prendre celui de fille ou de sœur, les traces d'une confusion des idées de mère et de fille qui s'est opérée sous son nom, et qui aurait permis à l'auteur du vers I, 89, 10 d'ajouter au trait « Aditi est le fils i» cet autre trait « Aditi est la fille * ».

La a fille » qui est appelée une fois expressément la flUe d'Aditi IX, 69, 3, et dont la conception semble parallèle à celle du fils, représente la femelle divine en tant que possédée ou attendue par les hommes, c'est-à-dire la parole sacrée, le nuage ou l'aurore. Or, la conception de la mère en général, et de cette forme de la mère qu'on appelle Aditi en particulier, bien qu'elle comprenne comme celle du père, l'idée du ciel, ou même de Tensemble des mondes, a encore, également comme celle du père, une autre base naturaliste. Cette base est pour le père la notion même du fils sous sa triple forme de soleil^ d'éclair, de feu ou de breuvage du sacrifice; c'est pour la mère la notion de la fille, sous sa triple forme d'aurore, de nuage et de parole sacrée. L'identification de la mère et de la fille est donc parfaitement justifiée, sous cette réserve qu'à la notion de la mère s'ajoute comme à celle du père une idée de permanence, et par suite de mystère^ étrangère à celle de la fille, comme à celle du fils. Le triple fonde* ment, naturaliste et liturgique, des personnages de la fille et

1 . Cf. Amça dont le nom est pareillement un substantit abstrait signifiant < part».

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