‹ La religion védique d'après les hymnes du Ṛig-Véda (volume 2)Chapitre 77 sur 417 · FORMATION DBS NOMBRES MYTHOLOGIQUES PAR ADDITION · texte numérisé non relu

FORMATION DBS NOMBRES MYTHOLOGIQUES PAR ADDITION

d'une UNITE

Plusieurs des nombres mythologiques du jRig-Veda paraissent s*être formés par addition d'une unité à un nombre déjà consacré, ou sont du moins, ce qui revient au même pour l'étude des conceptions religieuses des jRishis, décomposés dans certains passages en deux parties, dont Tune est un nombre consacré et l'autre l'unité.

L'addition d'une unité (j'emploie ce terme pour être plus bref, et sous la réserve qui vient d'être indiquée), a le plus souvent pour objet d'introduire , dans un système quelconque de division de l'univers , la notion d'un monde invisible , ou dans un groupe quelconque de personnages ou d'objets , la notion d'un personnage ou d'un objet de même espèce, mais distingué des autres par une sorte de mystère dont il reste enveloppé. La notion d'un monde invisible nous est déjà familière ^ Celle d'un objet ou d'un personnage quelconque, également mystérieux, paraît se rattacher étroitement à la première, au moins dans les cas où elle est susceptible d'une détermination un peu précise.

Quand l'univers visible n'est divisé qu'en deux parties, le ciel, confondu avec l'atmosphère, et la terre , le troisième monde est déjà le monde invisible. J'ai eu l'occasion de citer à Tavance, dans la section précédente, des exemples de cette

1 • Voir pliiB haut, p. 76 et hûy.

formation ou de cette décomposition du nombre trois. Les « trois ciels )>, dont deux « sont les girons de Savitri, » tandis que l'autre « est dans le monde de Yama recevant les héros » (après leur mort), I, 35, 6, sont, comme on Ta vu, le ciel et la terre, plus un séjour mystérieux. C'est peut-être ce même séjour qui est appelé le troisième rajas aux vers IX, 74, 6 ; X, 45, 3 ; 123, 8. C'est lui, en tout cas, qui est opposé sous le nom de rajas suprême aux deux mondes, IX, 22, 5, ou aux deux rajas «aperçus de la terre», c'est-à-dire encore au ciel et à la terre, tandis qu'il n'est lui-même connu que de Vishnu, VII, 99, 1. De ce dernier passage, il faut rapprocher le vers 5 de l'hymne I, 155, portant que le mortel voit « deux pas » de Vishnu, mais que le « troisième » ne peut être atteint.

Le vers 3 du même hymne oppose à la forme inférieure et à la forme supérieure du père sa troisième forme au-dessus du ciel. Cette troisième forme doit être cachée comme l'est, au vers IX, 75, 2, la troisième forme des parents placée également au-dessus du ciel. J'en dirai autant de la troisième « splendeur » du cheval opposée à celle qui est « ici » et à celle qui est « au-dessus », X, 56, 1. Citons encore, dans le même ordre d'idées, les trois roues du char de Sûryâ conduit par les Âçvins : l'une de ces roues est cachée ; les deux autres sont seules connues du commun des prêtres , X, 85, 15 et 16.

Lorsque l'univers visible est déjà divisé en trois mondes , le ciel, l'atmosphère et la terre, le monde du mystère ne peut plus être qu'un quatrième monde, et la forme cachée d^un dieu multiple ne peut plus être que sa quatrième forme. Les textes où je crois rencontrer cet emploi du nombre quatre ne sont pas, à la vérité, très nombrenx, et deux d'entre eux, où il est question des quatre formes, X, 54, 4, ou de la quatrième forme dlndra, VIII, 69, 9, concernent un personnage divin pour lequel la multiplicité des formes, et leur attributioB aux différentes parties de l'univers, est moins bien établie que pour Agni par exemple, ou pour Soma. Nous verrons pourtant que la puissance dlndra a été dans un texte non équivoque, I, 103, 1, divisée en parts correspondantes aux divisions de l'univers. Le nombre ordinal « quatrième » joint au nom de Dravinodas, qui parait désigner Âgni, 1, 15, 10, a peut-être une signification analogue ^ Mais le texte décisif

1. Trois dieux ont, il est vrai, été invoqués avant lui dans le même hymne^ mais à plusieurs vers de distance, et Tun de ces dieur Ta été deux fois dans

86 rencontre aux vers 18 et 19 de Thymne IX^ 96, oà nous ToyoQS tour à tour Soma « chercher à conquérir la troi-* sièmeforme» et annoncer «la quatrième forme'». U 8*agit là de l'action du Soma terrestre sur la forme « cachée » qu'au vers 16 du même hymne il est prié de faire apparaître. Cette forme cachée est une forme céleste, soit de Soma lui- Qiéme, soit du père avec lequel il est quelquefois confondu'. Elle est appelée successivement la « troisième » et la u quatrième», et il semble que nous saisissions ici directement le procédé de formation du nombre, quatre par addition d'une unité au nombre trois. Le nom de « troisième forme » étant équivoque à cause de Tapplication possible du nombre trois aux divisions de Tunivers visible, on y substitue celui de » quatrième forme » pour mieux exprimer Tidée d'une forme cachée. Nous verrons que la quadruple division de l'univers figurée dans la légende du Aibhus par le partage d'une coupe eu quatre parties parait trouver aussi sa meilleure explica-^ tioQ dans la conception d'un séjour mystérieux situé au delà des trois mondes visibles.

Le nombre quatre a en outre, dans la mythologie védique» une valeur indépendante et primitive. Il est donné par une division très naturelle de l'univers visible en quatre régions délimitées par les points cardinaux. Sans parler des énumérations comme celles des vers X, 27, 15; 36, 14, etc., le nombre de quatre points cardinaux figure en divers passages, 1, 164, 42 ; Vn, 35, 8 ; X, 51, 9 ; 58, 4 ; 128, 1. Mais on trouve aussi celui de cinq points cardinaux, IX, 86, 29, cf.n, 13, 10'. Or les Hindous, plus tard, en ont compté dix, eu ajoutant aux huit points constituant la rose complète des ^ents, et déjà connus du reste dans le iIig*Veda, 1, 35, 8, le zénith et le nadir. On pourrait conclure de là que le zénith a dû être aussi l'un des cinq points cardinaux des Aishis. Nous

<^u ftn diflérento. Nons n'avons donc pas affaire à une énuméradon ré- ^iière et suivie, qui puisse justifier une indication numérale dont l'usage o'est d'ailleurs pas familier aux auteurs des hymnes.

i> Sur les sens védiques de dhàman^ Toir III, p. 110, note i.

i. Voir plus haut, p. 107 et sui?. Cif. encore les vers I, 155, 3 et IX, 75, 1, précédemmeni cités.

}. Nous avons déjà signalé (p. 122, note 1) le rapprochement dans ce pisttge de six vUhiir représentant les trois ciels et les trois terres et des cinq ^^n&tfiif. Cest peut-être aussi de cinq sources correspondant aux cinq points c^iaauz qu'il est question dans Ténigme suivante, VIII, 61,7 : « Deux en font couler cinq. • Lea « deux* peuveut être les deux mains du sacrificateur ott l«t deux ncM des hommes et des dieux, cf. IX, 86, 42.

ne nous écarterons pas beaucoup de cette explicatioa, et cependant nous interpréterons, je crois, plus fidèlement la formule védique, en considérant, ainsi que dans tous les cas analogues, Tunité ajoutée comme représentant le monde invisible.

On comprendra dès lors pourquoi le père qui habite ce séjour mystérieux a, tantôt un seul pied sous le nom d^Âja Ekapâd S tantôt cinq pieds, I, 164, 12. Le pied unique correspond au monde invisible, et les quatre pieds qui peuvent s'y ajouter aux quatre points cardinaux : la première formule insiste sur l'invisibilité, l'autre sur le don d'ubiquité également attribué au père. Du père aux cinq pieds comparé à Aja Ëkapâd, il faut rapprocher les cinq places de la rup, comparées à la place unique de la rup ou de la rip*, dont nous avons constaté l'identité avec la place cachée de la vache ou de l'oiseau '. A la rup aux cinq places, le vers X, 13, 3, oppose d'ailleurs « celle qui a quatre places » , c'està dire probablement la terre, qui n'a en effet que quatre points cardinaux, X, 19, 8, cf. 58) 3, tandis que le ciel en a cinq, si l'on compte le monde invisible. Je citerai encore le vers IX, 70, 1, opposant les quatre mondes, apparemment les quatre parties de l'univers correspondant aux quatre points cardinaux, dont Soma se a revêt», c'est-à-dire qui le renferment, au ciel « antique » où il est allaité.par des vaches mythiques , et le vers IX , 74 , 6 , opposant au « troisième monde», c'est-à-dire encore au monde invisible, las quatre sources qui distillent le beurre au bas du ciel. Au vers VIII, 89, 10, où le poète, après avoir dit de la parole sacrée « reine des dieux », qu'elle a fait couler le lait de « quatre » femelles, ajoute : « Mais où est passée sa forme suprême ? » Ici encore nous trouvons au moins une allusion au monde du mystère, formellement opposé dans les deux citations précédentes aux quatre points cardinaux. Ajoutons que cette opposition était là d'autant plus significative qu'il est dit ailleurs que les « cinq » points cardinaux sont sous la loi de Soma, IX, 86, 29.

La formation du nombre cinq par addition d'une unité au nombre de quatre points cardinaux est clairement indiquée encore au vers Vil, 72, 5 : « Venez, ô Açvins, de l'occident! Venez de l'orient, du sud et du nord ! Yen(^z de toutes les

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