Sur l’éloignement d’Agni, cl. V
3. Cf. encore les passages où il est dit simplement qu’Agni a étendu les deux mondes, V, 1, 7; VII, 5, 4.
4. L’Agni qui au vers VI, 48, 6, remplit les deux mondes et court « avec sa fumée > dans le ciel, paraît bien être en effet le feu du sacrifice. Voir plus loin, cf. VIII, 92, 2
Ce mythe n’est d'ailleurs comme tous les mythes primitifs qu’une induction fondée sur une observation réelle. Et ici je n’entends pas parler seulement du feu allumé par la chute de la foudre, quoique ce phénomène soit presque exclusivement pris en considération par M. Kuhn dans son livre Die Herabkunft des Feuers . Ce phénomène terrible ne paraît guère interprété, au moins par les Aryas védiques, que comme une œuvre de la colère céleste, VII, 46, 3 : « Ton trait (ô Rudra), qui, lancé du ciel, parcourt la terre, qu’il nous épargne ! » S’il a vraisemblablement suggéré la pre- . mière idée de la descente du feu, cette suggestion, déjà confirmée par une assimilation du feu terrestre aux feux célestes, fondée sur des sensations analogues de lumière, et, pour le soleil, de chaleur, l’a été encore par un raisonnement d’un caractère quasi-scientifique, qui a du. occuper la première place dans la conception du mythe propre aux poètes de Rig-Veda. Le feu sort du bois, dont on le tire, comme nous le verrons, par le frottement. C’est ce qui fait dire de lui qu’il est né dans le bois, VI, 3, 3; X, 79, 7, qu’il est répandu dans les plantes, X, 1,2, qu’il est le fœtus des plantes, II, 1, 14. Or qu’est-ce qui fait germer et croître les végétaux qui fournissent ce bois ? La pluie. C’est donc la pluie qui en tombant sur la terre a apporté et introduit dans les plantes le feu qu’on y retrouve. Ce feu était caché dans la pluie comme il l’est là-liaut dans le nuage, ou encore la pluie l’a enfanté comme le nuage l’enfante, ainsi qu’il sera expliqué dans le chapitre consacré aux relations des éléments mâles et des éléments femelles. L’observation des éclairs qui accompagnent la chute des eaux célestes, rjui y sont mêlés, a pu d’ailleurs, indépendamment de la chute effective de la foudre, suggérer ce raisonnement, et a dû en tout cas le confirmer. Nous retrouverons plus loin la même conception à propos delà descente dans les plantes du Soma ou breuvage céleste, identique, non pas comme on le croit généralement à la pluie, mais bien à l’élément igné que la pluie est supposée contenir. Pour le feu lui-même, les poètes y font des allusions assez claires. Ainsi nous lisons au vers VII, 9, 3 qu’Agni, fœtus des eaux, a pénétré dansles plantes, au vers VIII, 43, 9 que sonséjourestdansleseaux,qu’ilmontedansles plantes, et qu’étant dans la matrice, apparemment dans la matrice des plantes, il naît de nouveau. Le premier hémistiche du vers 1,95, 10, si je l’entends bien, représente la descente d’Agni
Bergàigne, Religion védique.
mêlé aux eaux célestes qu’il fait lui-même couler : « Il prend pour route le torrent qui coule à travers l’espace aride; il atteint la terre avec les flots brillants (qu’il colore lui-même). » Le second hémistiche n’offre pas moins d’intérêt pour notre sujet : « Il dévore (littéralement, il reçoit dans son ventre) tout ce qui est vieux (le vieux bois), il pénètre à l’intérieur des plantes nouvelles. » J’interpréterais encore dans le même ordre d’idées ce passage, I, 141, 4 : « Quand il est amené de chez le père suprême, il escalade les plantes1... » Au reste la transformation en plante du feu tombé du ciel est un mythe fort ancien, commun, ainsi que l’a prouvé M. Kuhn, à tous les peuples de la race, et ce mythe paraît trouver une explication plus satisfaisante dans l’ordre d’idées qui vient d’être présenté, que dans la conception d’une descente d’Agni sous la forme d’une pièce de bois à allumer le feu. Une telle conception paraît d’ailleurs étrangère à la mythologie védique, et M. Kuhn ne l’a tirée sur un autre domaine du mythe de Prométhée, qu’à l’aide d’une étymologie contestable.
L’idée de la descente du feu céleste sur la terre n’est d’ailleurs pas présentée seulement sous la forme simple et transparente que nous avons constatée. La précieuse acquisition est rapportée, tantôt à un don des dieux, tantôt à l’opération de certains personnages tels que Mâtariçvan et les Bhrigus dont nous ne sommes pas encore préparés à bien comprendre l’origine. Nous retrouverons plus loin ces mythes. Dès maintenant nous avons reconnu non-seulement l’assimilation du feu terrestre aux feux célestes, mais encore l’origine céleste du premier. L’identité essentielle d’Agni, de l’éclair et du soleil, va être confirmée par une nouvelle série de citations relatives à la diversité des lieux d’origine, des séjours, des formes d’Agni conçu comme un seul et même élément. Terminons seulement ce que nous avions à dire actuellement de la descente du feu par cette observation, qu’en raison même dé notre mythe, le titre de « fils du ciel » appliqué à Agni IV, 15, 6; VI, 49, 2, n’implique plus nécessairement
1. Le sens du mot prikshudhah que je ne traduis pas est trop douteux pour qu’on puisse tirer de l’interprétation que M. Roth en propose (dévorant) un argument contre mon interprétation. — Le vers III, 14, I : « Agni, fils de la force, qui a pour char l’éclair, qui a une chevelure de lumière, a répandu son éclat sur la terre, » est peu significatif. Il n’est pas certain que ces différents traits doivent composer un tableau unique, ni même que l’éclat répandu sur la terre doive s’entendre d’une descente effective du feu.
l’idée d’un feu céleste, et peut convenir également au feu du sacrifice. Notons encore une qualification donnée couramment à Agni, celle d’hôte, alithi , des hommes (voyez Grassmann, Wœrterbuch, s. v.), qui fait évidemment allusion à son origine céleste, et qui est en quelque sorte commentée dans ce vers, IV, 1, 9: « Il séjourne dans les demeures de l’homme, accomplissant le sacrifice ; le dieu est devenu le compagnon du mortel. »
Nous passerons rapidement sur les textes qui mentionnent en termes généraux la multiplicité des formes d’Agni. Les mortels invoquent ses noms, ou plutôt ses essences nombreuses, VIII, 11, 5; cf. III, 20, 3. Ils le prient de leur accorder sa faveur sous tous ses aspects, IV, 10, 3 ; VII, 8, 5. Ses bûchers (? samliatah) ont toutes les formes, III, 1, 7. Les offrandes doivent, suivant une formule qui sera étudiée plus loin, faire croître ses corps nombreux, X, 98, 10. Il séjourne dans tous les êtres, II, 10, 4. Il est enfanté, III, 54, 19, ses essences, X, 80, 4, ses mâchoires, X, 79, 1, sont disséminées en divers lieux, et ainsi dispersé il reste un seul et même roi, III, 55, 4. Il est semblable en divers lieux, dans toutes les races, VIII, 11, 8; 43, 21. Aussi à la question posée au vers X, 88, 18: « Combien y a-t-il de feux », trouve-t-on dans un autre hymne, Val. 10, 2, la réponse : « Il n’y a qu’un feu allumé en plusieurs lieux. » Sans doute la multiplicité des formes du feu s’expliquerait déjà par la dissémination du feu terrestre en divers lieux, et en particulier du feu du sacrifice sur les autels des différents sacrificateurs. Tel peut être en effet le sens de plusieurs des passages cités h Mais ce que nous savons déjà de la conception d’Agni dans le Æig-Veda nous montre aussi que ces formules peuvent avoir une portée beaucoup plus étendue. J’en dirai autant de celles où Agni est invoqué avec les Agnis, VII, 3, 1; VIII, 18, 9; 49, 1; X, 141, 6, avec tous les Agnis, I, 26, 10; VI, 12, 6, où l’Agni auquel on s’adresse, VIII, 19, 33, et particulièrement Agni Vaiçvânara (commun à toutes les races), I, 59, 1 est considéré comme un tronc dont « les autres feux sont les branches. » Sans doute les « autres feux » peuvent être les différents feux terrestres et sont en effet appelés au vers VI, 10, 2 les feux
1. Cf. les passages qui constatent sa présence dans toutes les races, III, 1, 20; 2J ; IV, 7, 1; VIII, 63, 1, et passim, cf. V, 13, 4, et dans toutes les demeures, V, 1, 3; 6,8; 11, 4.
de Manus ou de l'homme, bien que d’ailleurs l'identification des différents dieux à Agni, dont nous aurons à traiter plus loin, suggère une tout autre interprétation pour les passages où ces feux reçoivent la qualification de dieux, III, 24, 4; VI, 11, 6; qu'en effet les dieux Maruts reçoivent non-seulement l’épithète « brillants comme le feu », III, 26, 5, mais le nom même de feux, d’Agnis ibid. 4, dans un hymne où ils sont invoqués en même temps qu’Agni; qu’enfin les dieux auxquels Agni dans le vers VII, 1,22, doit rendre compte des actions des hommes, soient appelés les feux allumés par les dieux. Mais en tout cas, le feu principal dont « les autres feux sont les branches » d’après les vers I, 59, 1 et VIII, 19, 33, surtout quand il reçoit comme dans le premier de ces vers le nom de Vaiçvânara « ou commun à toutes les races », expression dont le sens sera précisé plus loin, éveille bien d’après ce que nous savons déjà l’idée d’un élément dont les manifestations ne sont pas confinées dans le monde terrestre. — D’ailleurs, pour en revenir aux premières formules citées, à côté des nombreuses essences d’Agni dont il est question au vers VIII, 11,5, nous trouvons mentionnée deux vers plus loin sa demeure « suprême », et c’est aussi sans doute aux formes célestes du feu que s’opposent ses « aspects domestiques » dont parle le vers III, 1, 15 *.
Les textes relatifs aux différentes formes , aux différents séjours, aux différentes naissances d’Agni, sont souvent aussi plus précis. Les vers I, 57, 9 et 10, nous le montrent tour à tour dans les plantes et dans les eaux, ce qui ne peut naturellement s'entendre que des eaux célestes. D’après le vers III, 1. 13, le bois a engendré celui qui est le fils des eaux et des plantes. Agni, connaissant (habitant) le nuage, séjourne chez les hommes et dans le sein' des eaux, X, 46, 1. Je citerai littéralement, X, 91, 6: « Les plantes l’ont reçu comme un fœtus qui se reproduit régulièrement ; les eaux mères ont engendré Agni : il est le (fruit) commun que les arbres, que les plantes devenues grosses enfantent tous les jours » ; et VI, 48, 5 : « Lui, le fœtus de la loi, que les eaux, que les pierres (ou les montagnes), que
1. Celles des splendeurs d’Agni qui portent le sacrifice, X, 188, 3, peuvent s’opposer simplement aux feux profanes, comme ceux des corps d’Agni qui sont propices et portent le mort dans le monde des pieux, X, 16, 4.
les bois nourrissent, qui baratté 1 avec force par les hommes, naît sur la surface de la terre. » Le terme de montagnes ou de pierres peut s’entendre aussi bien des pierres réelles d’où jaillit le feu et des montagnes terrestres qui les fournissent, que des montagnes célestes qui sont, comme nous le verrons, les nuages ou la voûte même du ciel. Poursuivons nos citations. Agni naît des eaux, de la pierre, du bois, des plantes, II, 1,1. Il est le foetus des eaux, le fœtus du bois, le fœtus du monde mobile et du monde immobile 2, et séjourne dans 1a. pierre (ou dans la montagne), I, 70, 3 et 4. Dans tous les passages qui précèdent3 la mention des eaux suggérait seule nécessairement l’idée d’un feu céleste. La matrice préparée par les dieux qui est le séjour d’Agni d’après le vers VII, 4, 5, où il est présenté aussi comme le fœtus des plantes, des arbres, de la terre, est vraisemblablement un séjour supra-terrestre. Enfin, le vers I, 98., 2 attribue expressément pour séjour à Agni le ciel comme la terre en même temps que toutes les plantes. Le vers III, 22, 2 ajoute au ciel, à la terre et aux plantes, les eaux et l’atmosphère. Ici, nous avons déjà, en dépit de la confusion produite par les mentions équivalentes de la terre et des plantes, de l’atmosphère et des eaux, tous les éléments de notre triade de feux. Si nous éliminons au vers X, 2, 7 le nom de Tvashfri, au vers X, 46, 9, ceux de Tvash/ri, des Bhrigus , de Màtariçvan , des dieux, conçus comme producteurs du feu, il nous reste la formule : « Agni, que le ciel et la terre, que les eaux ont engendré. » C’est bien la triade des mondes4, les eaux représentant l’atmosphère.
Enfin le nombre trois est souvent expressément indiqué. Le vers X, 45, 1 porte en propres termes qu’Agni est né une première fois du ciel, une seconde fois « de nous », c’està-dire sur l’autel, et une troisième fois dans les eaux, cf. 3. De là, au vers 2 : « Nous connaissons, ô Agni ! tes triples essences triplement disséminées en beaucoup de lieux. » Dans