‹ La religion védique d'après les hymnes du Rig-Véda (volume 3)Chapitre 19 sur 81 · Voir plus bas § IV · texte numérisé non relu

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3. « Nous sommes entrés dans le chemin des dieux (le sacrifice) pour nous y avancer aussi loin que nous pourrons ; Agni est savant, qu’il offre le sacrifice ; c’est lui qui est le liotri ; qu’il ordonne les sacrifices et règle les temps.

4. « Si nous violons vos lois, ô dieux, ignorants que nous sommes, ô sages, qu’Agni remplisse toutes les lacunes, lui qui est savant, en honorant chaque dieu en son temps.

5. « Si dans leur simplicité, les mortels à la faible intelligence ignorent le sacrifice, qu’Agni, le sage sacrificateur qui le connaît, très-digne lui-même d’être honoré, honore les dieux selon les temps. »

On aura remarqué dans ce second passage l’idée qu’Agni répare les fautes commises par les sacrifiants. J’entends dans le même sens l’expression iskarlâram adhvarasya, X, 140, 5, comme signifiant le redresseur ou le médecin du sacrifice. Agni est à la fois celui qui enseigne les rites, î, 95, 3 ; cf, VIII, 61, l,qui aiguise les prêtres selon l’expression énergique du vers VII, 16, 6, qui les fait sacrifier, III, 1,1, qui élève les mortels au rang de nshis, I, 31 , 16, et celui grâce auquel l’offrande est bien sacrifiée, celui qui dirige ou qui accomplit ( sâdh ) lui-même les cérémonies, III, 1, 18; cf. 17 ; III, 2, 5, qui en est l’ordonnateur, VII, 7, 5. Pour en finir avec le sujet des enseignements dus à Agni, il faut citer les passages portant que les sagesses, les prières, les hymnes naissent de lui, IV, 11, 3; cf. 2, qu’il est le sein (le récipient) de toutes les prières et le vase où on les puise, V, 44, 13, l’inventeur de la parole brillante, II, 9, 4, le premier inventeur de la prière, VI, 1,1, qu’il la connaît et qu’il l’enseigne, III, 31, 1, qu’il la proclame, IV, 5, 3, qu’il donne la pensée, V, 7, 9, les prières, X, 45, 5, les hymnes en abondance, V, 6, 9, qu’il communique une bonne part de la parole, III, 1, 19 \ enfin qu’il inspire l’enthousiasme poétique vipâm jyolimshi, III, 10, 5, vepah, X, 46, 8, ce qui lui vaut l’épithète vipodhâ, X, 46, 5, dont on peut rapprocher celle de medhâkàra , X, 91, 8 « qui donne la sagesse ».

Agni d’ailleurs n’inspire pas seulement les poètes ; il connaît lui-même l’enthousiasme ( vepate mati , X, 11, 6) qu’il leur communique. Il est lui-même éloquent, VI, 4, 4 ; cf. X, 12, 2; il est un chantre, VIII, 49, 19 ; X, 100, 6; I, 148,

1. Suvâcam Lhâgam, expression équivalente à vrîco bhdgam, I, 164, 37, où le premier-né de la loi, grâce auquel cette part de la parole est obtenue, peut être également Agni.

2 ; cf. I, 59, 7 ; 127, 10 ; VIII, 44, 20 \ et sa voix est comparée à une douce liqueur, IV, 6, 5. Le chant d’Agni n’est pas d’ailleurs un simple produit de l’imagination des rishis. Ils ont entendu le feu crépiter en dévorant le bois, I, 58, 4 ;

VI, 3, 7, et le bruit de ses flammes leur a paru un chant, X, 3, 6, surtout quand ils y versaient l’offrande, I, 94, 14, pour ne rien dire de la voix céleste d’Agni, VI, 15, 4, qui est le tonnerre.

Ainsi donc Agni est un sacrificateur, un sage, un chantre, et naturellement le sacrificateur, le sage, le chantre par excellence, celui qui instruit ou qui inspire les autres. Ce n’est pas tout, et nous avons vu déjà qu’il était assimilé au maître de maison. Dans cette assimilation se révèle surtout le caractère d’Agni comme feu du foyer, comme feu domestique, damûnah (V, 1, 8, et passim), que l’homme honore dans sa propre demeure (VIII, 44, 15, et passim), et qui est établi dans cette demeure comme le chef de la tribu, viçâm viçpalih,

VII, 7, 4; cf. V, 4, 3; VI, 1, 8. La tribu paraît d’ailleurs ne différer guère ici de la famille, et le titre de maître de maison, (jvihapati, qu’Agni reçoit encore au vers V, 8, 1, semble équivalent au titre de chef de tribu, viçpali, dans le vers VI, 48, 8 : « Tu es, ô Agni, le maître de maison de toutes les tribus humaines. » L’origine de la conception est encore assez transparente au vers III, 1, 17, où le poëte dit à Agni, en lui donnant l’épithète damûndh, « domestique » : « Tu as rendu les mortels sédentaires1 2. » Le foyer, en effet, n’est pas seulement le centre, il est, si l’on peut ainsi parler, le noyau de l’habitation. C’est autour de lui que celle-ci s’est formée. Il en est donc bien véritablement le maître, en même temps que le chef de la famille qu’elle abrite ou de la tribu qui s’est groupée autour d’elle. Pour la même raison encore, il peut être appelé l’ancien de la demeure, VIII, 91, 11.

L’antiquité, tel est en effet le caractère qui, dans cet ordre d’idées, devait frapper avant tout chez Agni. Sans doute Agni est aussi un dieu jeune, et même très-jeune, auquel l’épithète yavishtha esf> spécialement consacrée. Mais c’est qu’il a, comme nous l’avons vu déjà à propos de son entrée dans les

1. Aux vers I, G6, 4 ; VI, 3', 6, il est simplement comparé à un chantre.

2. Sic Grassmann. Il serait peut-être plus exact de traduire : •< Tu as réparti les mortels entre différentes demeures. » Mais la signification resterait au fond la même.

plantes, le don de renaître, VIII, 43, 9, c’est qu’il a des naissances nouvelles que le vers III, 1, 20 oppose à ses naissances anciennes. Le rajeunissement n’est qu’une autre forme de la renaissance. Nous pouvons donc rapprocher des citations précédentes le vers II, 4, 5, portant que lorsque Agni est devenu vieux, il redevient tout à coup jeune, II, 4, 5. Ailleurs encore nous lirons, ce qui en somme revient au même, qu’il ne vieillit pas, I, 128, 2. Son éclat nouveau est en effet semblable à l’ancien, VI, 16, 21. Toutes ces formules peuvent s’appliquer d’ailleurs aussi bien à l’Agni céleste, tour à tour caché pendant la nuit et pendant la sécheresse et reparaissant le matin ou dans l’orage, qu’au feu terrestre enfermé dans le bois, puis en sortant par la friction.

Antique comme maître de maison, Agni ne l’est pas moins comme prêtre, car l’institution du sacrifice est placée au «►berceau même de la race. Nous avons déjà vu qu’il est le premier inventeur de la prière. On lit ailleurs qu’il a conduit le premier sacrifice, III, 15, 4. Il est appelé le premier sacrificateur, X, 88, 4, l’ancien sacrificateur, VIII, 44, 7 (cf. I, 94, 6, déjà cité), qu’on prie de remplir de nouveau la même fonction, VIII, 11, 10. Il a brillé aux aurores anciennes, I, 44, 10, et il naît maintenant avec toutes les sagesses, comme autrefois, I, 96, 1. Je traduirai en entier le vers I, 76, 5 : « Comme tu as, avec les offrandes du prêtre Manu, honoré les dieux avec les sages, sage toi-même : ainsi, toile vrai sacrificateur, bonore-les maintenant, ô Agni, avec la cuiller savoureuse. » Rien n’est plus fréquent, d’ailleurs, que l’emploi des formules qui rappellent avec les sacrifices des ancêtres le rôle qu’Agni y a joué, VII, 11, 3 : « Agni, honore ici les dieux comme chez Manu, manusvhat. » Cf. bhriguvat , angirasvat, VIII, 43, 13, et tant d’autres composés du même genre, VIII, 23, 23 et 24; A III, 91, 4, etc., etc. Signalons encore le vers V, 3, 5 : « Il n’y a pas, ô Agni, de sacrificateur plus ancien que toi, ni qui par sa science accomplisse mieux le sacrifice », et le vers X, 53, 1, où Agni paraît d’ailleurs descendre du ciel pour reprendre son ancienne charge : « Celui qu’appelait notre pensée est venu, lui qui connaît le sacrifice, qui en connaît chaque partie; qu’il sacrifie pour nous dans le service divin, lui qui est plus habile; car il s’est établi près d’ici avant nous. »

La double fonction de prêtre et de maître de maison re-

connue à Agni, et son antiquité avec l’un et l’autre caractère, qui se confondent d’ailleurs pour les familles sacerdotales1, auraient suffi peut-être pour le transformer en un ancêtre de ces familles, lors même que le mythe de l’origine ignée de la race humaine n’aurait pas été fondé, comme nous l’avons reconnu, sur des observations réelles et des analogies immédiates. Il nous est au moins permis de croire que ces analogies plus lointaines, mais cependant extrêmement familières à la pensée védique, ont corroboré le mythe et contribué à sa conservation. A ce titre seul elles auraient dù être mentionnées ici. Mais ce qui nous justifiera surtout de les avoir exposées avec tant de détails, c’est que la forme particulière qu’elles imposent au mythe est précisément celle sous laquelle il se présente ordinairement à nous dans le /hg-Veda, à savoir l’assimilation d’Agni aux chefs de familles sacerdotales, ou réciproquement de ces chefs à Agni.

Ici se pose une question qui est encore pour nous insoluble, ou plutôt susceptible d’au moins deux solutions entre lesquelles nous ne nous sentons pas en état de choisir. Les noms des ancêtres dont nous constaterons l’identification à Agni sont, au moins en partie, ceux de familles qui ont réellement existé, auxquelles appartiennent les poètes mêmes dont nous lisons les hymnes. Quelle est donc dans la légende de ces ancêtres la part à faire à la réalité et au mythe, et comment concilier celui-ci avec celle-là ? Leurs noms étaientils purement et simplement des noms du feu, considéré dans toutes les familles, mais sous une appellation particulière dans chacune d’elles2, comme le premier ancêtre? En ce cas Ângiras,Bhngu, Vasishfiia et les autres, n’auraient jamais été des personnages réels, et n’auraient été distingués du feu, tout en conservant dans leur légende certaines traces de leur véritable origine, que par l’obscurcissement graduel

1 . Ils n’ont même dù être distingués que dans une période relativement tardive, quoique antérieure à celle de la composition des hymnes védiques, ou au moins delà plupart d’entre eus.

2. L’hypothèse inverse, d’après laquelle les noms des différentes familles auraient été attribués aux feux de ces familles, est peu vraisemblable. Sans doute nous voyons les patronymiques, vâdhryaçva, X, 69, 5, et 9, daivodâsa, VIII, 92, 2, daivavâta, III, 23, 3, désigner le feu de Vadhryaçva; celui de Divodàsa, celui de Devavâta, comme bhâratci, II, 7, 1 et 3; IV, 23, 4; VI, 16, 19, désignent peut-être aussi celui des Bharatas. Mais d’une part il ne s’agit que de patronymiques, et non pas de noms mêmes des anciens sacrificateurs. D'autre part, l’attribution au feu du nom de l’ancêtre n’expliquerait pas l’identification effective de l’ancêtre avec le feu.

du mythe primitif. Ou bien les ancêtres réels des différentes familles avaient-ils pris des noms du feu, cet ancêtre commun de tous les hommes, auquel leurs fonctions de prêtre aussi bien que leur caractère de maître de maison les assimilaient d'ailleurs ? En fait, nous voyons les auteurs des hymnes se comparer eux-mêmes à des feux qui chantent, II, 28, 2. L’Agni qui allume Agni dans le vers VIII, 43, 14 est peutêtre le prêtre réel : « O Agni, tu es allumé par un Agni, prêtre par un prêtre, ami par un ami. » L’auteur du vers VIII, 6, 10, se compare au soleil, forme céleste d’Agni, comme naissant sur la terre pour y appliquer dans l’ordre du sacrifice la loi à laquelle le soleil obéit également dans le ciel’ : « J’ai reçu de mon père la connaissance de la loi; je suis né comme le soleil. » Les prêtres sont encore comparés à des soleils au vers VIII, 3, 16, et le vers I, 171, 5 les représente brillant à l’aurore, cf. X, 98, 8, ce qui peut s’entendre du feu du sacrifice aussi bien que du soleil. L’auteur de l’hymne VII, 88, va plus loin, si j’entends bien le vers 3 où il paraît se représenter comme traversant les eaux célestes sur le même navire que Varuna, sans doute en qualité d’éclair, et en s’assimilant à son ancêtre VasishJha (cf. 4) que nous verrons en effet identifié à l’éclair, VII, 33, 10. Ce qui permet de croire que le vers en question n’est pas placé dans la bouche de l’ancêtre, et que le poëte y parle bien en son propre nom, c’est la comparaison du vers X, 136, 3 : « Enivrés par l’état de muni -, nous nous sommes élevés sur les vents ; ô mortels, vous ne voyez que nos corps1 2 3. » Tant de hardiesse n'aurait même pas été nécessaire aux anciens prêtres pour prendre simplement l’un des noms du feu, noms qui d'ailleurs ne sont à l’origine que des épithètes. Dans cette hypothèse l'oeuvre du temps aurait consisté à confondre peu à peu, au moins dans une certaine mesure, le personnage réel avec l’élément ou le dieu dont il portait le nom, confusion favorisée naturellement par le mythe de l’origine ignée de la race humaine.

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