‹ La religion védique d'après les hymnes du Rig-Véda (volume 3)Chapitre 44 sur 81 · IV. — LE SACRIFICE CÉLESTE · texte numérisé non relu

IV. — LE SACRIFICE CÉLESTE

Après avoir reconnu que, selon les idées védiques, le feu terrestre, et particulièrement le feu du sacrifice, est de même nature que les feux célestes, qu'il est descendu du ciel et qu’il y remonte, enfin que les hommes ont la même patrie que lui et y retournent avec lui, nous devons nous demander comment les auteurs des hymnes expliquaient la manifestation dans le ciel de ce feu qu’ils allumaient eux-mêmes sur la terre. Avec cette question, nous abordons le sujet de l’assimilation des phénomènes célestes au sacrifice terrestre. Nous en traiterons ici, selon le planque nous nous sommes tracé, la partie qui concerne le sacrifice en général, et le premier élément du sacrifice, c’est-à-dire le feu, en particulier, réservant celles qui concernent les autres éléments pour l’étude spéciale qui sera consacrée à chacun d’eux.

La conception d’un sacrifice célébré dans le ciel trouverait déjà une explication dans l’ordre d’idées qui a fait l’objet du paragraphe précédent. Les Aryas védiques, en confiant leurs morts au feu qui les emportait avec lui dans les régions supé-

1. Nous renvoyons à la section consacrée aux Asuras dans le chapitre I de la quatrième partie les textes relatifs à l’acquisition par Agni de la dignité d’Asura, V, 10, 2; VII, 5, 6. Il va sans dire que l’immortalité d’Agni n’est pas toujours considérée comme acquise. Le vers X, 4a, 8, par exemple, porte qu’il a été immortel dès sa naissance.

rieures, peuplaient le ciel d’habitants qu'on devait supposer adonnés dans leur nouvelle demeure aux mêmes œuvres que sur la terre, et avant tout à l’œuvre par excellence, au sacrifice. C’est probablement en ce sens qu’il faut entendre le vers X, 92, 3 : «... Quand les vénérables eurent atteint l’immortalité, alors ils célébrèrent la race divine. » Le vers V, 15,2 est plus précis : « Ils ont, selon la loi, observé la loi durable dans l’acte efficace1 du sacrifice, au plus haut du ciel, eux qui, avec ceux qui sont nés (avec les races humaines), ont atteint les héros qui ne sont pas nés (les dieux), siégeant dans le ciel dont ils maintiennent les lois durables. » La récompense accordée à la piété, d’après les vers VIII, 19, 17 et 18, consiste, indépendamment d’avantages qui peuvent être rapportés à la vie terrestre , dans la célébration de sacrifices célestes : « 17. Ceux-là seuls, o Agni, les prêtres pieux, ô prêtre divin, ô dieu sage, qui t'ont établi (comme sacrificateur). — 18. Ceux-là seuls, ô bienheureux, ont fait un autel, des offrandes, des libations de Soma dans le ciel, ceux-là seuls ont, dans les combats, conquis une grande richesse, qui ont mis en toi tout leur amour. » Enfin, au vers X, 107, 4, l’offrande que les bienfaiteurs des prêtres, arrivés au ciel, surveillent en même temps que le vent et l’hymne céleste (du vent), est probablement une offrande céleste.

Mais ce ne sont pas seulement les pères parvenus à l’immortalité, ce sont les dieux eux-mêmes qui sont considérés comme célébrant des sacrifices dans le ciel. Nous ne pouvons actuellement que signaler le terme de rishis divins appliqué aux sept rishis, X, 130, 7, et dont on peut rapprocher celui de prêtres divins : « Avec les prêtres divins, ô Agni, tu es le plus vénérable des sacrificateurs », X, 2, 1, et d’ « anciens sacrificateurs divins », X, 128, 3. C’est en effet seulement au chapitre de Y Arithmétique mythologique, à la fin de cette première partie, que nous analyserons la notion des sept rishis, aussi bien que celle des « cinq adhvaryus, » et des « sept prêtres », « dieux qui ont suivi les lois des dieux », III, 7, 7, et des sept ho/ris auxquels parait appliqué également, X, 35, 10, ainsi qu’aux sept rishis, X, 109, 4, le titre même de dieux. Nous ne pouvons aussi, avant d’avoir consacré au mythe du purusha une étude qui sera mieux placée

1. Le mot çt ika, oxyton, paraît signifier « force, puissance, » non-seulement dans ce passage, mais aux vers IV, 17, U ; V, 30, lp ; VI, 19,4.

après celle du personnage de Soma, que mentionner le sacrifice de cette victime par les dieux, sujet de l’hymne X, 90, auquel il est fait allusion également dans les trois premiers vers de l’hymne X, 130. Venons-en donc immédiatement aux textes qni sont ici les plus intéressants pour nous, à ceux qui concernent les rapports des dieux, considérés comme sacrificateurs, avec le feu céleste.

Constatons d’abord qu'on dit des dieux, aussi bien que des hommes, qu’ils produisent, I, 59, 2; III, 2, 3, qu’ils font, III, 11,4, qu’ils allument, VI, 16, 48 ; cf. VI, 11, 6; I, 95, 9, Agni, qu’ils l’allument pour en faire un messager, I, 36, 4. Cette notion s’est fixée dans le composé deveddha a allumé par les dieux », servant d’épithète à l’Agni invoqué au vers X, 64, 3 dans une épumération de dieux, et aux Agnis, VII, 1, 22, que l’Agni terrestre doit bien disposer en faveur des hommes et qui paraissent se confondre avec les dieux euxmèmes.

Or, conformément au système de raisonnements analogiques sur lequel repose toute la mythologie védique, le feu devait être considéré comme allumé dans le ciel, et selon l’expression du vers I, 143, 2 dans le ciel suprême, par les mêmes procédés que sur la terre, particulièrement par le frottement de deux aranis. Ce mythe, que M. Kuhn a cru pouvoir rapporter à la période indo-européenne, n’est, il est vrai, expressément formulé dans aucun texte du /?ig-Veda. En effet, l'arani d’or dont il est question au vers X, 184,3 sert aux Açvins, non pas pour allumer le feu céleste, mais pour faire sortir l’enfant du sein de la mère. Toutefois, ce trait que nous avons déjà relevé à propos de l’origine ignée de la race humaine, est évidemment emprunté au rite de la production du feu par le frottement des aranis, et l’arani « d’or » maniée par les dieux Açvins ne peut être qu’une arawi céleste. On peut donc voir là une allusion indirecte à la production du feu céleste au moyen des aranis.

A la vérité, le feu peut être tiré dans le ciel d’un élément qui ne saurait le produire sur la terre, il y est « allumé dans la demeure des eaux », III, 25, 5. Mais il est tiré des eaux, comme il le serait du bois, par les « dix doigts » d’un opérateur céleste ; car on verra par la suite que les « mères » d’Agni sont vraisemblablement les eaux dans le passage suivant, III, 23, 3 : « Les dix doigts l’ont engendré, lui l’antique, le bien né,, dans les mères dont il est le fils chéri. » Je

montrerai d'ailleurs en temps et lieu que les éléments d’où le feu est tiré sur la terre, c’est-à-dire le bois et la pierre, ont aussi, selon la mythologie védique, leur place dans le ciel. On verra que l'idée de la pierre, en particulier, était naturellement suggérée par l’assimilation des nuages à des montagnes et par la notion de la « voûte » du ciel. Il s’agit donc probablement de la pierre céleste dans le vers II, 24, 7 où les compagnons de Brihaspati dont nous avons parlé déjà, et qui sont rentrés au lieu d’où ils étaient venus après avoir observé les actes contraires à la loi (ibid. 6), semblent jouer un rôle analogue à celui des Bhrigus communiquant le feu aux hommes : « Fidèles à la loi, ayant observé les actes contraires à la loi, les sages se sont reposés de ce long voyage ; le feu qu’avec leurs bras ils ont allumé dans la pierre n’est pas éloigné (de nous) ; car ils l’ont lâché (laissé descendre sur la terre). » Comme allusion au rôle rempli par le bois, soit dans la production, soit dans l’alimentation du feu céleste, on peut citer, outre le texte relatif à l’arani d’or des Açvins, celui où il est question de la « bûche », samidh , d’Agni, brillant dans le ciel, V, 6, 4; cf. III, 2, 9.

Les dernières citations, d’ailleurs, ne contiennent aucune mention des personnages qui allument le feu céleste, ou, comme le vers II, 24, 7, présentent des traits qui conviennent, au moins en partie, aux pères. Remarquons à ce propos que beaucoup d’autres passages intéressant le mythe du sacrifice céleste, mais ne renfermant, ni le nom des dieux, ni celui des pères, ni aucun trait assez caractéristique pour suppléer à l’un de ces noms, peuvent être rapportés aux pères aussi bien qu’aux dieux. Tels sont les suivants, I, 22, 21 : « Les prêtres vigilants, chantant des hymnes de louanges, allument la forme (littéralement le séjour) suprême deVishwu (le soleil). » — X, 45, 1 : «... Le pieux ami des hommes chante en allumant dans les eaux la troisième (forme d’Agni) qui est impérissable. » — Ibid. 3. Le céleste, l’ami des hommes, t’a allumé, ô Agni, dans la mer, parmi les eaux, dans le sein du ciel : les taureaux1 t’ont fortifié2 dans le troisième monde où tu séjournes, dans le sein des eaux. » — VII, 5, 1 :

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