‹ La religion védique d'après les hymnes du Rig-Véda (volume 3)Chapitre 46 sur 81 · Ici probablement le ciel et la terre, voir chapitre IV · texte numérisé non relu

Ici probablement le ciel et la terre, voir chapitre IV

être écartée. D'autre part, nous lisons au vers X, 65, 7, que les « habitants du ciel » qui ont « inventé (littéralement engendré) le sacrifice », « se le sont offert à eux-mêmes.» Cette dernière citation nous place à un point de vue nouveau, d’où le mythe du sacrifice des dieux va nous apparaître étroitement lié à la question de l’origine du sacrifice.

Les rites du sacrifice ont été transmis par tradition des premiers ancêtres de la race humaine à leurs derniers descendants. C’est en ce sens que le sacrifice est, comme nous l’avons vu déjà, appelé une chaîne tantu, sur laquelle les générations successives tissent une trame continue. Nous avons eu aussi l’occasion, en étudiant divers noms d’ancêtres, de signaler les passages où les sacrifices de ces ancêtres sont présentés comme les modèles des sacrifices actuels. On pourrait y ajouter ceux qui font mention des anciens sacrificateurs en général, V, 3, 8 ; 8, 1 ; 7, des prêtres premiers-nés qui reçoivent au vers III, 29, 15 le nom de Kuçikas et qui ont allumé le feu, chacun dans sa demeure, des mortels, pères des hommes actuels, qui ont eu chacun leur part du feu, VII, 1, 9, des anciens rishis qui ont chanté Agni, X, 98, 9, et auxquels ce dieu a été vénérable comme il l’est aux nouveaux, I, 1 , 2, ou encore des prescriptions, nivid, anciennes que suit le sacrificateur, II, 36, 61. Dans le même ordre d’idées, Agni est comparé à un héritage ou, pour employer les termes même du poète védique à « une richesse acquise par les pères, » I, 73, 1, et il est dit au vers I, 70, 10, que les hommes ont honoré Agni en divers lieux et se le sont partagé comme la fortune d’un père âgé. Nous réservons pour la section qui traitera de la prière, les textes relatifs à la prière ancienne, à la prière des pères, dont la prière actuelle n’est que la reproduction.

Mais les premiers ancêtres eux-mêmes, de qui tenaient-ils le sacrifice ? Nous constaterons successivement pour les divers éléments du sacrifice ce que nous avons constaté déjà pour le premier et le plus important d’entre eux, le feu, à savoir qu’on leur attribuait une origine céleste. Or, ce qu’on croyait des éléments du sacrifice, on l’a cru aussi du sacrifice lui-même. Nous lisons aux vers X, 181 , 1-3, non-seulement que Vasishfiia, que Bharadvâja, qu’une troupe d’anciens sacrifica-

1. Dans ce passage d’ailleurs le sacrificateur est sans doute Agni luimême. Agni, comme nous le verrons, est à la fois ancien, honoré par les anciens, V, 8, i, et nouveau, honoré par les nouveaux.

teurs non dénommés, ont apporté ou reçu du ciel, du soleil, de l’empire lumineux du créateur, de Savitri, de Vishwu, telle ou telle offrande, telle ou telle prière particulière, mais qu’ils ont « trouvé l’essence suprême du sacrifice qui d’abord était hors de leur portée et cachée » (vers 2), qu’ils ont « trouvé en priant le sacrifice tombé, le premier sacrifice allant vers les dieux. » Le terme est formel; de même que le feu, le sacrifice lui-même est tombé du ciel, les hommes ne font donc aussi que l’y renvoyer comme ils y renvoient le feu. Le sacrifice n’a d’ailleurs pu être agencé de toutes pièces dans le ciel, d’où il est tombé, que par les dieux eux-mêmes. C’est ainsi que le mythe du sacrifice des dieux nous apparaît comme la solution la plus naturelle, dans le système de la mythologie védique, du problème de l’origine du sacrifice. Les dieux ont fourni le modèle que les hommes n’ont eu qu’à imiter. Tel est le sens général de l’hymne X, 130 dont nous retrouverons les vers 2 et 3 quand nous nous occuperons du sacrifice du purusha auquel ils paraissent faire allusion, et les vers 4 et 5 quand nous traiterons de la parole sacrée et des mètres qu’on y voit assignés un à un aux différents dieux, non pas seulement à ce qu’il semble comme devant être employés de préférence dans les prières qui leur sont adressées, mais comme ayant été employés par eux-mêmes dans la cérémonie où « tous les dieux ont sacrifié un dieu » (vers 3). Les vers qui nous intéressent particulièrement ici sont le premier : « Ce sacrifice tendu de toutes parts avec sa chaîne, tendu avec cent une œuvres des dieux(composantla chaîne de l’étoffe), les pères qui sont venus le tissent: «Tisse par-ci, tisse par-là, » ainsi disentils quand il est tendu » et surtout le sixième et le septième : «6. C’est sur cela que se sont réglés les rishis humains (cf. 5), nos pères anciens, quand le sacrifice fut né; je pense, en les voyant, avec la pensée comme avec un œil, à ceux qui ont les premiers sacrifié ce sacrifice. — 7. Aux sept rishis divins qui sont retournés dans leur demeure avec les hymnes de louange, avec les vers, avec le type (du sacrifice); parcourant du regard le chemin des anciens, les sages, pareils à des cochers, ont saisi les rênes derrière eux. » Le « retour » des rishis divins peut s’interpréter par leur disparition après une manifestation passagère dans le ciel (cf. I, 164, 47; II, 24, 6), aussi, bien que par une assimilation aux rishis humains. Ils sont d’ailleurs ici nettement opposés à ces derniers, comme ayant donné l’exemple que les hommes n’ont fait que suivre, et ne diffèrent sans

doute pas essentiellement des dieux dont il est question au vers 3, ni de ceux qui sont énumérés aux vers 4 et 5. Ce n’est pas tout. De même que les risliis humains ont imité les rishis divins, Agni, le sacrificateur par excellence, qui honore les dieux avant l’homme, II, 3, 3; X, 53, 1, suit lui-même dans le sacrifice, en tant que feu terrestre, les lois d’un sacrificateur plus ancien que lui, III, 17, 5; cf. 1, et celui-là doit être l’Agni céleste, si l’on en juge par un vers du même hymne, III, 17, 2, où le poète réunissant dans une conception unique le feu de la terre et celui du ciel, dit à Agni : « Comme tu as, ô Agni, exercé la charge de sacrificateur (de hotri) de la terre, comme tu as, ô Jâtavedas, exercé celle de sacrificateur du ciel, toi qui sais la remplir ; de même, avec cette offrande, honore les dieux; fais aujourd’hui réussir ce sacrifice comme tu as fait réussir celui de Manus. » Aussi, voyonsnous au vers X, 57, 2, Agni suffisamment désigné par la qualification de yajnasya prasâdhana « qui accomplit le sacrifice » , et par l’application du participe àliuta « arrosé d’offrandes, » considéré comme « la chaîne du sacrifice tendue chez les dieux. » En souhaitant de « l’atteindre » ou de « l’obtenir, v le poète veut sans doute faire entendre qu’il désire continuer le tissu, ou comme le dit le vers 1, ne pas s’écarter du chemin, accomplir exactement le sacrifice du Soma. Nous retrouvons là l’assimilation ordinaire du sacrifice a une chaîne, ou à un tissu,, mais avec ce détail intéressant que la chaîne esttendue dans le ciel. Citons enfin le vers III, 1, 2, où il est dit en propres termes de personnages qui ne peuvent être que les dieux, et qui reçoivent en effet ce nom au vers suivant, « qu’ils ont du ciel éduqué les assemblées des sages et ouvert la voie, même à l’habile et au puissant. » L’institution du sacrifice a coïncidé avec la découverte du feu caché que nous avons vue attribuée à des personnages de nature équivoque, tels que Mâtariçvan et les Bhrigus, mais qui est aussi expressément rapportée aux dieux euxmêmes. Dans le passage même auquel nous avons emprunté notre dernière citation, les dieux sont présentés à la fois comme découvrant, et comme honorant le feu, III, 1,2: « Nous avons envoyé le sacrifice en avant; que le chant s’accroisse! Ils ont honoré Agni avec des bûches et avec des hommages; ils ont du ciel éduqué les assemblées des sages; ils ont ouvert la voie même à l’habile, même au puissant. — 3. Le sage (Agni) dont la pensée est pure, s’est réjoui, lui

qui, par sa naissance, est apparenté au ciel et à la terre. Les dieux ont trouvé le brillant Agni au milieu des eaux, dans l’œuvre des sœurs (des doigts). — 4. Les sept rapides (les eaux) ont fortifié le bienheureux qui naît blanc, et qui devient rouge en grandissant; elles se sont élancées comme des cavales vers leur petit nouveau-né ; les dieux ont admiré

Agni à sa naissance... — 13 Les dieux eux-mêmes ont

prié1; ils ont honoré le puissant, très-digne de louange, quand il fut né. » Aux vers I, 65, 1-4, les « habiles » qui sont allés à la recherche d’Agni, caché comme un voleur avec le bétail qu’il a dérobé, c’est-à-dire sans doute enfermé dans les eaux qui « le fortifient, » reçoivent la qualification de « dignes du sacrifice » et ne doivent pas être distingués des dieux « qui ont suivi les lois de l’ordre » ; on peut voir d’ailleurs dans le dernier trait et dans cet autre : « Tous ceux qui sont dignes du sacrifice se sont assis près de toi (près d’Agni) », une allusion à un sacrifice célébré par les dieux dans le feu qu’ils ont découvert. Les héros pieux qui, en chantantdes hymnes composés par eux-mêmes, découvrent le feu dont la disparition avait rempli les dieux d’effroi, I, 67, 3, et 4, ne sont probablement autres que les dieux euxmêmes2. Il faut cependant tenir compte, dans les passages de ce genre, de la confusion toujours possible des pères avec les dieux. Ainsi l’hymne I, 72, dont le vers 2 nous montre « tous les immortels » cherchant et trouvant Agni, offre, dans les vers 3 et 5 où les mêmes personnages sont représentés comme honorant Agni, des traits qui, nous l’avons vu plus haut, ne peuvent guère convenir qu’aux pères. Mais c’est bien des dieux qu’il s’agit dans le curieux hymne X, 51, où d’ailleurs la découverte du feu semble être l’occasion d’une restauration plutôt que d’une première institution du sacrifice, puisque Agni y déclare qu’il s’est caché pour n’ètre pas contraint, comme l’ont été ses premiers frères (v. 6), de remplir le rôle de sacrificateur (v. 4). A la vérité, si c’est la race entière des dieux, au dire de Varuna, portant la parole pour elle (cf. v. 7 et 8), qui a cherché Agni, caché dans les eaux et dans les plantes (v. 3), celui qui l’a découvert,

1. Littéralement a ils se sont liais à la pensée b, cf. I, 164, 8. Mais la a pensée », quand il s’agit d’ « honorer » Agni, ne peut être que la a prière ».

2. Cf. VI, 9, 7 : a Tous les dieux efl'raj'és t’ont rendu hommage, ô Agni, quand tu te tenais dans l’obscurité ».

qui a aperçu «tous ses corps » (v. 1 et 2), « toutes ses bûches » (v. 2), est Yama, c’est-à-dire un personnage de nature équivoque, tantôt dieu, tantôt homme. Mais ici Yama reçoit expressément le nom de dieu (v. 1 et 2), et tous les dieux sont d’ailleurs associés à son œuvre. Une fois maîtres d’Agni, pour le décider à leur porter l’offrande, ils lui abandonnent les libations de beurre qui précèdent et suivent chaque oblation (v. 8 et 9) et lui promettent l’immortalité (v. 7).

Il est vrai que l’institution du sacrifice ne consiste pas seulement dans la célébration par les dieux d’un sacrifice céleste que les hommes doivent imiter sur la terre. Déjà nous avons vu que, comme tous ses éléments, le sacrifice lui-même est tombé du ciel. Dans notre hymne X, 51, on pourrait donc croire que le sacrifice auquel Agni est préposé par les dieux est un sacrifice terrestre. Il faut remarquer pourtant qu’il n’y est question ni de la terre, ni de l’homme, au moins si l’on adopte la traduction déjà proposée plus haut (p. 70) pour le premier pâda du vers 5 : « Viens, en qualité de Manu pieux, désirant accomplir le sacrifice. » La mention des offrandes que doit porter Agni (v. 7) ne paraîtra pas non plus décisive, si l’on se rappelle le vers d’après lequel les dieux ont inventé le sacrifice pour se l’offrir à eux-mêmes. Au contraire, la comparaison de l’hymne X, 52 est tout en faveur de l’interprétation inverse. L’analogie des deux morceaux, qui d’ailleurs se suivent immédiatement dans la collection des hymnes, est frappante : Agni était caché quand les dieux l’ont établi porteur d’offrandes (v. 4); il les prie de lui apprendre comment et par quel chemin il doit leur porter l’offrande, quelle part il doit en offrir à chacun d’eux (v. 1); il leur demande l’immortalité (v. 5); le rôle de Yama, dans le premier hymne, semble même rappelé dans le second par la qualification de « sacrificateur de Yama » appliquée à Agni (v. 3). Or nous y voyons également qu’Agni est excité (v. 2), oint (v. 3) par les dieux, que ces actes assimilent à des sacrificateurs, et que, dans ces conditions, il naît de jour en jour et de mois en mois, probablement sous la forme du soleil et sous celle de la lune \ Enfin l’hymne se termine par le vers déjà cité : « Trois mille trois cent trente-neuf dieux ont honoré Agni ; ils l’ont accru avec le beurre, ils ont répandu pour lui le barhis, puis l’ont institué sacrificateur. »

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