Nous reviendrons tout à l’heure sur ce point
Dans beaucoup de passages, il est impossible de décider si c’est d’abord dans le ciel, ou si c’est immédiatement sur la terre, qu’Agni est établi par les dieux porteur d’offrandes, III, 29, 7; VII, 11,4; 17, 6; VIII, 91, 17, ordonnateur du sacrifice, IV, 1, 1; VIII, 19. I1, sacrificateur et porteur du sacrifice, VII, 10, 12, qu’il s’établit dans la demeure qu’ils lui ont préparée, VII, 4, 5; cf. VIII, 29, 2; VII, 1, 2, qu’il est engendré par eux comme étendard du sacrifice, VI, 7, 2. Ceux mêmes où il est dit que les dieux ont pris Agni pour messager, VIII, 19, 21 ; 23, 18, pourraient faire allusion à un sacrifice céleste dans lequel les dieux enverraient Agni à la terre comme les hommes l’envoient au ciel.
Cependant, au vers V, 8, 6, le rapprochement des qualités de « messager » et de « porteur d’offrandes » ne permet guère de songer au feu d’un sacrifice céleste. Au vers VI, 7, 1, l’Agni, dont les dieux ont fait « comme une coupe dans leur bouche », est appelé « l’hôte des races », ce qu’il faut sans doute entendre des races humaines.
Il est dit d'ailleurs, en propres termes, qu’Agni a été établi par les dieux, comme sacrificateur de tous les sacrifices « chez la race humaine », VI, 16, 1. que brillant d’abord chez ceux qui ont une vaste demeure (les dieux), X, 118, 8, il a été « allumé » par eux comme porteur d’offrandes chez la race humaine, ibid. 9. Plus généralement, la communication du feu aux hommes que nous avons vue rapportée à des personnages de nature équivoque, tantôt hommes, tantôt dieux, comme Mâtariçvan et les Bhrigus, est aussi directement attribuée aux dieux mêmes. Ils ont déposé Agni chez les mortels, VIII, 73, 2, chez les races humaines, II, 4, 3, ils l’ont déposé ici-bas, III, 3, 5, ils en ont fait le premier Ayu pour l’Ayu, I, 31, 11, ils l’ont donné à Manu, I, 36, 10. Les personnages qui, d’après le vers I, 148, 1, ont déposé Agni chez les races humaines, sont sans doute les mêmes que le vers 3 du même hymne désigne par la qualification de yajniyàsah. « dignes du sacrifice », c’est-à-dire des dieux.
Mais l’acte par lequel les dieux communiquent le feu aux hommes est assimilé à un sacrifice, aussi bien que la manifestation du feu dans le ciel. Dans le dernier hymne cité, les dieux qui, d’après le vers 1, ont déposé Agni chez les races
1. D’après le vers II, 2, 3; cf. 4, c'est au fond de l’espace que les dieux ont établi Agni comme ordonnateur du sacrifice pour le ciel et la terre.
humaines, l’ont, d’après le vers 3, saisi dans sa demeure éternelle, et l’ont honoré « d’hymnes de louange. » On pourrait, il est vrai, contesterla simultanéité de deux actes relatés dans des vers différents. Mais nous lisons aussi dans un seul et même vers, le 10e de l’hymne X, 88, que les dieux ont engendré Agni dans le ciel en chantant un hymne de louange, et qu’ils l’ont partagé en trois. L’attribution de l’un de ces trois feux à la terre, déjà suggérée par la répartition ordinaire des trois formes d’Agni, est formellement indiquée dans un texte analogue où la mention des « dieux » est seulement remplacée par celles des « Uçij (voir p. 57) immortels, » III, 2, 9: «Les Uçij immortels ont purifié trois bûches d’Agni, du (dieu) rapide qui fait le tour du monde ; ils en ont déposé une chez les mortels pour qu’ils en jouissent; les deux autres se sont avancées dans l’espace vers leur sœur. » Au vers X, 56, 6 ce sont les « pères » qui sont substitués aux dieux comme ayant divisé « en deux, » c’est-à-dire sans doute fait apparaître sous deux formes dont l’une devait appartenir à la terre, l’Asura céleste dont ils sont les fils et qui ne peut guère représenter qu’Agni. La « troisième œuvre » par laquelle ils ont obtenu ce résultat est vraisemblablement encore un sacrifice. Pour en revenir au vers X, 88, 10, remarquons que l’assimilation à un sacrifice de l’acte, par lequel les dieux ont partagé Agni en trois feux dont l’un devait être le feu terrestre, ne résulte pas seulement de la mention d’un hymne de louange contenu dans le même vers, mais de l’ensemble de l’hymne, consacré presque tout entier à la description du sacrifice des dieux. Il est en effet question dès le premier vers d’une offrande sacrifiée dans le feu céleste. Nous lisons au vers 7 que tous les dieux ont, en récitant un hymne, sacrifié une offrande dans le feu céleste allumé ; au vers 8 qu’ils ont institué (littéralement, engendré) la récitation de l’hymne, puis le feu, puis l’offrande ; au vers 9 que dans le feu ainsi institué ou engendré, ils ont sacrifié tous les êtres. On sait déjà d’ailleurs que le partage du feu en trois est devenu un rite du sacrifice terrestre.
Résumons, avant de l’envisager sous un nouveau jour, ce que nous savons déjà du sacrifice céleste. Nous l’avons vu célébré par les dieux aussi bien que par les pères. Nous l’avons vu offert par les dieux à des dieux plus anciens, comme il l’a été aux dieux par les pères.’ Mais surtout nous l’avons vu se confondre avec l’institution même du sacrifice,
Berc.aigne. Religion védique.
souvent rapportée sans doute aux premiers pères, mais remontant toujours en dernière analyse aux dieuxmèmes. Dans ce sacrifice céleste nous nous sommes bornés, selon notre plan, à relever le rôle d’un seul élément, mais du plus important de tous. Nous avons constaté que le feu était allumé dans le ciel par les dieux de la même manière qu’il l’est par les hommes dans le sacrifice terrestre. La découverte du feu céleste et la communication de ce feu aux hommes nous ont paru les moments essentiels du sacrifice des dieux , en tant qu’il représente l’institution du sacrifice dans le ciel, et le transfert sur la terre du sacrifice ainsi institué. Il est temps maintenant de nous demander à quoi le sacrifice des dieux correspond dans l’ordre naturaliste. La réponse à cette question sera la constatation du fait signalé en tète de la présente section comme en formant le vrai sujet, à savoir l’assimilation des phénomènes célestes au sacrifice.
Le feu allumé et honoré par des sacrificateurs célestes, que ce soient les dieux ou les pères , ou considéré lui-même comme un sacrificateur opérant dans le ciel, ne peut être que l’éclair ou le soleil, et la célébration du sacrifice où il joue le principal rôle doit correspondre, dans l’ordre purement naturaliste, à l’orage ou au lever du jour. Quelques traits des citations précédentes ont pu déjà paraître empruntés, soit à l’un, soit à l’autre de ces phénomènes. On aura remarqué particulièrement la mention fréquente des eaux. Il est dit encore des eaux, si souvent appelées les mères du feu, qu'elles ont engendré le sacrifice, X, 121, 8, que le sacrifice a été déposé en elles, VIII, 41, 8. Peut-être faut-il interpréter dans le même ordre d’idées le vers X, 61, 2 d’après lequel Cyavàna 1 a fait l’autel avec de doux liquides. Mais l’allusion à l’éclair et à l’orage est tout à fait claire dans le vers I, 31, 3 : « Les deux mondes ont tremblé au moment où le sacrificateur a été choisi. » Il est dit de même au vers I, 151, 1 que « les deux mondes ont tremblé » quand « les pieux ont dans l’assemblée (du sacrifice) engendré (Agni) en qualité de Mitra2 au milieu des eaux, » et qu’au même moment une « lumière » a brillé et un « chant », cf. X, 11, 4, s’est fait entendre. Dans l’hymne VII, 33, dont la seconde partie a été traduite plus haut, le rishi Vasishfiia est successivement
1. Voir dans la troisième partie le chapitre consacré aux Açvins.