‹ La religion védique d'après les hymnes du Rig-Véda (volume 3)Chapitre 59 sur 81 · Voir le vers 3 à la page · texte numérisé non relu

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8. 0 roi Soma, aie pitié de nous, protége-nous ; nous suivons tes lois , remarque-le bien ; notre volonté, notre intelligence est excitée (par toi) ; ô Soma, ne nous livre pas à l’ennemi.

9. Car tu es le gardien de notre corps ; tu es descendu dans tous nos membres, ô toi qui vois les hommes ; si nous violons tes lois, aie pitié de nous, ô dieu ; favorise-nous, nous qui sommes tes bons amis.

10. Puissé-je trouver en lui un ami miséricordieux, qui ne me fasse pas de mal, ô dieu aux chevaux bais (Indra), quand je l’aui'ai bu ; en considération de ce Soma qui est descendu en nous, je prie Indra de prolonger notre vie.

11. Les maladies sans force se sont enfuies; elles ont tremblé, elles ont été effrayées, elles qui troublent; le Soma puissant est descendu en nous ; nous sommes arrivés au point où la vie se trouve prolongée. »

On aura remarqué le passage où la prolongation de la vie n’est pas attribuée directement à Soma, mais à Indra agissant par considération pour Soma. Au vers X, 25, 4, les hommes, en demandant la vie à Soma, le prient de les conserver « comme ses coupes L » Ils souhaitent qu’il se plaise dans leur cœur comme les vaches dans les pâturages, comme un homme dans sa demeure, I, 91,13.

Comme on l’a vu d’ailleurs au vers 9, cf. 8, de l’hymne VIII, 48, le Soma est, même sous sa forme terrestre, la seule que nous connaissions jusqu’ici , non-seulement personnifié, mais divinisé. Ajoutons-y le vers 12 : « A ce Soma que nous avons bu et introduit dans nos cœurs, ô pères, qui étant immortel, a pénétré chez des mortels, à ce Soma sacrifions une offrande, puissions-nous éprouver les effets de sa miséricorde et de sa bienveillance ! » cf. 15. Le vers I, 179, 5 est peutêtre plus curieux encore : « Je m’adresse de près à ce Soma que j’ai bu et introduit dans mon cœur ; quelques fautes que nous ayons commises , qu’il les pardonne, car le mortel est plein de désirs. » Soma est encore appelé au vers IX, 91, 2 un « immortel » purifié par des « mortels », cf. IX, 3, 1 ; 13, 5 et passim.

Mais la liqueur enivrante que les hommes boivent et qu’ils offrent aux dieux dans le sacrifice, n’est qu’une des formes

1. Le verbe dhùraya me paraît devoir être sous-entendu dans le premier pàda, et construit dans les deux pâdas de deux manières différentes.

de Soma. Comme Agni, il a des formes célestes: là-dessus tout le monde est d’accord. J’ajoute que ses formes principales dans le ciel sont, comme celles d’Agni, le soleil et l’éclair. Sur ces deux points, sur le second surtout, je m’écarte des opinions reçues, et je devrai, en cherchant à les établir, examiner les objections que mon interprétation soulève. Avant tout, il me faut expliquer comment cette identification au soleil et à l’éclair, qui a dû paraître toute naturelle pour le feu, a pu être étendue au Soma.

Le Soma est un liquide, et, naturellement, ce caractère n’a pu être oublié dans les comparaisons dont il est l’objet. Les gouttes de Soma sont comparées aux flots des eaux, IX, 33,1, à des eaux, IV, 47,2; IX, 6, 4, à des rivières, V,51, 7; IX, 17,1; cf. IX, 69, 7, suivant une pente. Soma lui-même (au singulier) est comparé aux eaux, IX, 88, 7 ; il joue comme le flot des eaux, IX, 108,5, son flot se gonfle comme celui d’une rivière, IX, 107,12, il coule comme le flot d’une rivière, IX, 80,5, comme une rivière suivant sa pente, IX, 97, 45, il rend le même son que le flot d’une rivière, IX, 50, 1. Il entre dans le cœur d’Indra, comme les rivières dans la mer, IX, 108,16; VIII, 81, 22, ou dans un lac, X, 43, 7.

Mais la nature liquide du Soma n’est pas le seul de ses caractères dont il faille tenir compte pour l’intelligence des mythes où il figure. Il en est deux autres dont l’importance n’est pas moindre. Nous connaissons déjà le premier. Le Soma est un breuvage enivrant qui allume des flammes dans le cœur de l’homme : « Fais-moi brûler, ô Soma, comme un feu allumé par le frottement. » Voilà donc une première propriété qui rapproche Soma d’Agni. L’autre est sa couleur brillante, IX, 105, 4 ; cf. 65, 8 ; 104, 4, qui l’assimile aux corps et aux phénomènes lumineux, comme la précédente aux corps et aux phénomènes brûlants. Cette couleur, qui paraît avoir été jaune, est désignée par les adjectifs hari , arusha , aruna, babhru, çona (voyez Grassmann, s. v.), appliqués dans le /fig-Veda aux différents phénomènes lumineux. Le premier, hari , est le plus employé. L’éclat du Soma est encore exprimé parles adjectifs candi a, darçala, dyumat . dyumnaval , çubhra, çuci, et surtout ci liera, par les formes verbales ou participiales tirées des racines dyut, IX, 64, 15; r«/,IX,61, 18, çubh, IX, 2, 7, par les substantifs c/y»/, IX, 54, 1, rue, IX, 64, 13 et 28 ; 96, 24. Le vers IX, 66, 27 lui attribue des rayons, raçmi. Les indications relatives à la couleur

brillante du breuvage du sacrifice sont accumulées particulièrement dans l’hymne IX, 111, aux vers 1, 2, 3; cf. IX, 65, 4 ; 66, 25 et passim. Au vers IX, 107, 4, nous trouvons les allusions à la nature liquide et à l’éclat du Soma combinées dans l’expression pittoresque de « source d’or. »

D’ailleurs la nature liquide du Soma était d’autant moins un obstacle à son assimilation avec les corps ou les phénomènes brûlants ou lumineux, que le feu et la lumière sont souvent eux-mêmes dans les hymnes comparés à des torrents. L’aurore reçoit au vers I, 48, 6, l’épithète odatî, « jaillissante. » Elle a brillé comme le torrent d’une rivière, I, 92, 12. Ses splendeurs sont comparées aux flots brillants des eaux, YI , 64, 1. L’éclat répandu par Savitri reçoit la qualification de drapsa, « goutte », IV, 13, 2, et n’est autre que l’éclat du soleil appelé aussi un flot bouillonnant, arnava, VII, 63, 2. Ces deux expressions sont également appliquées à l’éclat d’Agni, la première au vers VIII, 19, 31 (cf. X, 11, 4 ?), la seconde au vers III, 22, 2. Agni est aussi appelé un flot de lumière, X, 8, 3. Il est comparé au courant d’une rivière, I, 65, 6, et ses flammes sont comparées aux flots d’une rivière, I, 44, 12; cf. VIII, 92, 11, à des rivières brillantes, I, 143, 3. Lorsque le feu, dévorant le bois, est activé par l’offrande du beurre, il ressemble à des eaux brillantes qui suivent leur pente, III, 5, 8, et l’offrande qu’on y sacrifie est elle-même comparée à une île entourée par les eaux, I, 169, 3. Enfin, de même que le suc du Soma a été considéré comme un lait, IX, 62, 20, trait avec les pierres, IX, 34, 3 ; cf. 65, 15 ; 97, 1 1 ; X, 76, 7 ; cf. encore IX, 42, 4 ; 54, 1 , comme le lait de la plante qui le produit, assimilée elle-même à une vache, V, 43, 4 ; VIII, 9, 19 ; cf. X, 94, 9 ; cf. encore X, 17, 14, comme le lait de vaches célestes (voir chapitre IV, l’explication des formules telles que celles des vers II, 13, 1 ; IV, 1, 19; VIII, 58, 6), de même Agni a été comparé au beurre brûlant de la vache, IV, 1, 6.

On comprend déjà par ce qui précède que le soleil ait pu être considéré comme une des formes célestes de Soma. Cependant cette assimilation semble au premier abord souffrir une difficulté. Soma a été en effet identifié dans la mythologie brahmanique avec un astre auquel il a même donné son nom : mais cet astre est la lune, dont les phases ont été expliquées par les repas que les dieux et les pères font successivement aux dépens de sa substance, l’ambroisie, originairement iden-

tique au Soma céleste. Nous verrons même tout à l’heure que les germes de ce mythe se rencontrent déjà dans le Æig-Veda. Toutefois l’identification du Soma à la lune n’exclut pas son identification au soleil, et celle-ci a une toute autre importance dans le système général de la mythologie védique. La lune n’y joue en effet, aussi bien que les étoiles, qu’un rôle très- restreint, du moins si nous en jugeons, comme nous sommes nécessairement conduits à le faire, par les textes où ces astres figurent sous leur nom vulgaire. C’est ce qu’une digression, dont l’occasion s’offre ici naturellement, va nous permettre de constater.

Les étoiles, dont Agni a orné le ciel1, I, 68, 10, sont invoquées comme le soleil et avec lui, III, 54, 19, dans une énumération qui comprend en même temps la terre, le ciel, les eaux, l’atmosphère. On pose pour elles, comme pour la plupart des corps ou phénomènes célestes, la question de savoir ce qu’elles deviennent quand elles disparaissent, I, 24, 10: « Ces ours (les étoiles de la Grande Ourse), qu’on voit placés là-haut pendant la nuit, où sont-ils allés pendant le jour ? Les lois de Varuna sont immuables ; la lune s’avance brillante pendant la nuit. » Nous venons de voir les étoiles de la Grande Ourse déjà désignées par le nom d’ours. Il est possible que les étoiles en général aient été assimilées à des taureaux : c’est du moins l’idée que suggère la comparaison inverse des taureaux donnés aux prêtres, comme salaire da sacrifice, à des étoiles Vâl. 7, 2. Elles ont été certainement, de même que le soleil, considérées comme des yeux : les mille yeux par lesquels Agni regarde, X, 79, 5, peuvent donc être les étoiles, aussi bien que les yeux que le vers X, 127, 1 attribue à la nuit.

Les espions dont il est dit au vers I, 33, 8 qu’Indra les a entourés, c’est-à-dire a triomphé d’eux, avec le soleil, sont susceptibles de la même interprétation. De ce dernier passage, en effet, on peut rapprocher celui qui représente les étoiles s’enfuyant comme des voleurs à l’approche du soleil, I, 50, 2. Est-ce encore du soleil effaçant l’éclat des étoiles, ou est-ce de la lune brillant au milieu d’elles qu’il est question dans ce vers adressé à Mitra et Varu?ta, V, 62, 1 : « Votre loi immuable a été tenue secrète selon la loi, là où on dételle les

1. Au vers I, 87, i, où les Maruts sont comparés à des vaches ornées d’étoiles, je crois que ces vaches représentent les nuits (cf. chap. III).

chevaux du soleil ; mille autres étaient là, et je n’ai vu que cette forme, la plus belle des formes divines. » Quoi qu’il en soit, voilà à peu près tous les textes d’où il nous faudrait tirer l’explication des mythes stellaires, si le Aig-Veda en contenait. La suite de cette exposition montrera qu’en dehors du mythe de Varuna et des ffdityas, dont les espions peuvent, comme ceux dont il a été question plus haut, représenter les étoiles, on n’a guère l’occasion d’en faire usage. En général, la mythologie stellaire paraît être de formation secondaire. Ainsi l’on ne saurait considérer comme un mythe primitif l’application au couple formé d’Agni et Somadu nom d epunarvasû, X, 19, 1, désignation de l’une de ces constellations qui ont formé plus tard les mansions lunaires, et dont une autre, tishya , est nommée au vers Y, 54, 13 et invoquée au vers 2^, 64, 8. Nous en retrouverons tout à l’heure deux autres encore, aghâ h et arjunyau.

Quant à la lune, si on laisse de côté le nom de Soma, dont l’application à cet astre, dans la langue des hymnes, est précisément le point en question, pour s’en tenir au nom de màs, identique au nom des mois dont elle détermine la durée1, X, 138, 6, et à celui de candra-mas dont le second élément appartient à la même racine, mâ « mesurer », on trouve qu’elle ne tient guère plus de place que les étoiles dans les préoccupations ordinaires des rishis. Nous l’avons déjà vue plus haut mentionnée avec les étoiles. Elle forme avec le soleil un couple, cf. X, 138, 4, ordinairement désigné par un composé duel sùryâ-màsâ, VIII, 83, 2, ou sùryâ-candramasau , V, 51, 15. Des textes qui nous montrent les deux astres se levant l’un après l’autre, I, 102, 2, et par l’opération de Brihaspati, X, 68, 10, on rapprochera le vers II, 24, 5 où les deux qui suivent sans effort, l’un après l’autre, les règles qu’a tracées Brahmanaspati, dieu identique à Brihaspati, doivent être également le soleil et la lune. Ils sont nommés aux vers X, 190, 3 parmi les premiers objets créés, et d’après le vers X, 12, 7, les dieux ont mis dans le soleil une lumière appelée jyotih, tandis que celle dont ils ont doté la lune est appelée aktu, nom qui

1. On a selon moi accepté beaucoup trop vite l’interprétation du vers I, 25, 8 d’après laquelle Yaru?ia connaîtrait, outre les douze mois, un mois intercalaire, n Celui qui naît ensuite b peut être tout autre chose qu’une division du temps, par exemple le Soma céleste qui tombe mêlé aux eaux du ciel (cf. p 165) quand revient la saison des pluies, les douze i?iois étant écoulés, cf. VII, 103, 9.

désigne souvent la nuit claire. Quoique la vraie étymologie des mots mâs et candra-mas n'échappe pas aux rishis védiques, c’est sans doute par une sorte de jeu de mots, dont il y a d’autres exemples, que dans le vers X, 90, 13 où le soleil et la lune sont représentés naissant du corps du Purusha, tandis que le premier est, en vertu du rapport connu entre le soleil et l’œil, tiré de l’œil de cette victime mystique, la lune est, à cause d’un simple rapport de son entre la racine man « penser » et la racine mà « mesurer » , tirée de son intelligence, manas. Enfin le soleil et la lune sont invoqués ensemble dans des énumérations de dieux, X, 64, 3 ; 92, 12; 93, 5. Tels sont, sauf un petit nombre de textes que je réserve pour les développements qui vont suivre immédiatement , les seuls exemples que présentent les hymnes d’une mention de la lune sous l’un de .ses noms vulgaires.

En contestant d’ailleurs que le nom de Sonia soit déjà dans le /fig-Veda un nom vulgaire de la lune, je n’entends pas nier que Soma ne soit quelquefois déjà identifié à cet astre. Remarquons tout d’abord qu’au vers VIII, 71, 8, le Soma dans les cuves est comparé à la lune dans les eaux, cf. I, 105, 1. J’entends le vers VI, 34, 4 en ce sens que le Soma a pénétré dans Indra comme il pénètre dans le ciel uni à l’éclat de la lune. La lune serait donc comme le réceptacle du Soma. Nous verrons plus tard que le Soma paraît représenté au vers I, 84, 15 par cette « essence cachée de Tvash^ri » que le poète place dans la demeure de la lune. Enfin Soma estidentifié à la lune dans l’hymne X, 85, probablement déjà au vers 2 qui le place au milieu des étoiles, et certainement au vers 5 qui fait même allusion au mythe brahmanique des phases de la lune : « Quand les dieux te boivent, ô dieu, tu te gonfles ensuite de nouveau. » Comme pour écarter toute possibilité de doute, le même vers fait mention des mois qui sont « la forme des années ». Ajoutons que deux des constellations qui sont devenues des mansions lunaires, celles qu’on appelle a<jhà h et arjunyau, sont placées au vers 13 sur le chemin par lequel Sûryâ est menée à son époux Soma. Enfin les vers 18 et 19 sont consacrés au soleil et à la lune ; ces deux vers, en relevant la propriété qu’a la lune de renaître sans cesse, rappellent le vers 5 où nous avons vu la même propriété attribuée à Soma. Nous verrons plus tard que le mythe du fils de la vierge mangé par les fourmis, IV, 19, 9, peut

s’expliquer par la combinaison des deux idées du suc du Soma et de la lune

Mais ce n’est pas seulement Soma que les hymnes identifient, d’ailleurs passagèrement, à la lune. Nous avons déjà eu l’occasion de relever le vers X, 52, 3 où il est dit d’Agni qu’il naît de jour en jour et de mois en mois, et de l’interpréter en ce sens qu’Agni y est identifié successivement au soleil et à la lune. On peut se demander si l’auteur du vers I, 72, 10, en disant que les immortels ont donné à Agni un éclat brillant quand ils ont fait les deux yeux du ciel, c’est-à-dire apparemment le soleil et la lune, n’entend pas l’identifier à ces deux astres. En tout cas, l’assimilation d’Agni à la lune est probable au vers I, 144, 4 portant qu’il naît la nuit comme le jour, et lui donnant en même temps la qualification de «jeune homme chenu. » Ce dernier trait s’explique par deux autres passages qui montrent qu’il convient très-bien à la lune et qui peuvent d’ailleurs être rapportés, soit directement à l’astre, soit plutôt à Soma ou à Agni identifiés avec lui. Je veux parler du vers X, 32, 8 : « Il respirait aujourd’hui..., la vieillesse l’a atteint alors qu’il était jeune encore... » et du vers X, 55, 5 : « Courant veuf'1 2 (seul de son espèce) au milieu d’un grand nombre de mariés3 (d’étoiles semblables), il a été, jeune encore, dévoré par le chenu (la vieillesse personnifiée ?). Vois la grande sagesse du dieu, (qui détermine ses phases); il est mort aujourd’hui, il respirait hier. » De notre vers I, 144, 4 d’après lequel Agni naît la nuit comme le jour, on peut rapprocher le vers I, 95, 1 qui lui attribue deux couleurs différentes désignées par les mots hari et çukra, l’une pour le jour, l’autre pour la nuit. La même attribution est faite à Soma, à cela près que la couleur nocturne est désignée par le mot rijra, IX, 97, 9. Cette distinction ne correspondrait -

1. Faut-il voir encore une allusion à la lune dans ce passage. IX, 74, 2, « La plante (du Soma) pleine fait le tour de l’univers ? s Enfin l’expression viçuebhib. somaparvabhih au vers I, 9, 1 peut-elle s’interpréter « à chaque phase de la lune » ?

2. Le mot vidhu, devenu d’ailleurs un nom de la lune et qui est employé cette seule fois dans son sens étymologique, ou au moins avec allusion à ce sens, me paraît trouver son explication la plus satisfaisante dans le rapprochement du mot vidhavâ <t veuve n qui n’est que le féminin de son dérivé. L’opposition du mot samana (voir la note suivante) semble décisive.

3. Littéralement au milieu du « mariage » d’un grand nombre. Ce sens est bien établi pour le mot samana par le vers VI, 60, 2 de l’Atharva-Yeda, cf. ibid. II, 36, 1, et R. V. VII, 2, 5; cf. aussi IV, 58, 8 ; VI, 75, 4.

elle pas, pour l’un comme pour l’autre, à celle du soleil et de la lune ? On pourrait interpréter dans le même sens le vers I, 127, 5 portant que le coursier d’Agni est plus beau la nuit que le jour1. Nous aurions là un premier témoignage de la prédilection bien connue des Hindous pour la lune.

Ainsi Agni, comme Soma, paraît quelquefois identifié à la lune dans les hymnes. Plus généralement Agni et Soma représentent, comme nous le verrons tout à l’heure, un principe identique qui est celui de tous les corps ou phénomènes ignés ou lumineux. C’est à cette large conception qu’il faut avoir recours pour expliquer les différentes formes célestes de Soma aussi bien que celles d’Agni. L’une de ces formes sera la lune, je n’y ai pas contredit, mais l’identification particulière et définitive de Soma à la lune appartient, selon moi, à une formation mythologique secondaire, à peu près comme les mythes stellaires. Pour Soma, comme pour Agni, les mythes les plus anciens, et en tout cas les plus importants, sont ceux du lever du jour et de l’orage, reflétés dans le culte. Je reviens donc, après cette digression nécessaire, à mon premier point, c’est-à-dire à l’assimilation de Soma et du soleil.

Soma est d’abord simplement comparé au soleil, comme brillant, IX, 111,1, comme visible à tous, IX, 66, 22, comme l’objet des désirs des hommes, IX, 94, 1 ; cf. IX, 98, 8. Il est dit également des Somas au pluriel qu’ils sont brillants comme des soleils, IX, 101, 12, qu’ils courent comme les rayons du soleil, IX, 69, 6. Quand Indra boit le Soma, la force remplit ce dieu comme le soleil remplit l’atmosphère de ses rayons, I, 84, 1.

Une r'emarque que nous avons faite pour Agni est applicable ici, il est telle formule de comparaison qu’on est tenté d’interpréter comme une identification : Soma se tient audessus de tous les êtres comme le dieu soleil, IX, 54, 3, il court dans le ciel comme le soleil, IX, 54, 2, quand il brille du haut du ciel, ses flots se répandent comme les rayons du soleil, IX, 64, 7 et 8, il court à traversla grande mer(céleste?) comme le soleil brillant, IX, 86, 34, il est invité à remplir les deux mondes comme le soleil les remplit de ses rayons,

1. Une plus grande diversité de couleurs est d'ailleurs attribuée à Agni par d’autres passages, par exemple X, 20, 9; cf. 21, 3. Le vers 111, 1, 4 lui en donne deux désignées par les adjectifs çveta et ciruslia, mais il les distribue entre le moment de sa naissance et le temps de son âge adulte.

— loi —

IX, 41, 5, il hennit comme le soleil (substitué à l’éclair dans l’orage), IX, 64, 9, il est porté comme le soleil par les harits,

X, 31, 8, enfin, le vers I, 135, 9, qualifie les Somas, au pluriel, de « difficiles à arrêter comme les rayons du soleil », après nous les avoir montrés volant entre les deux rivières, c’est-à-dire sans doute entre les eaux célestes etles eaux terrestres. Pour quelques-uns au moins de ces passages dont nous aurons l’occasion de citer de nouveau et plus complètement la plupart , on pourrait être tenté dans la traduction de substituer au mot « comme » les mots « en qualité de ». La même observation est applicable au vers IX, 97, 38 où Soma serait identifié, non plus au soleil, mais à un créateur, dhâtri, placé dans le soleil'.

De quelque façon d’ailleurs qu’on interprète ces derniers textes, il en est d’autres où la particule comparative est supprimée. Le nom de soleil ( sùra j est appliqué directement à Soma, IX, 65, 1 ; 67, 9 ; 91 , 3 ; cf. 66, 18, et aux Somas, IX, 10, 5. Mais voici qui est plus décisif. Nous lisons au vers IX, 86, 32 que Soma s’est revêtu des rayons du soleil, au vers IX, 86, 29, qu’il dépasse le ciel et la terre et que son éclat est le soleil. De ce dernier trait on peut rapprocher la formule suivante dont il fournit l’explication, I, 46, 10: ’« L’éclat est venu à la plante, un soleil pareil à l’or. » D’après le vers I, 135, 3, les rayons de Soma lui sont communs avec le soleil (cf. IX, 111, 3?), et il faut sans doute interpréter de même au vers IX, 2, 6 l’expression s«m sùryena vocale « il brille avec le soleil ». Je n’entends pas autrement non plus le vers IX, 27, 5 : « Il court2 dans le ciel avec le soleil. »

Dans les passages où Soma est représenté voyant ces demeures inférieures, IX, 96, 7, regardant(ou éclairant?) le ciel etla terre, IX, 101 , 7, et d’en haut lesregardant, IX, 32, 4, contemplant enfintouteschoses,IX,57,2, il estdéjà vraisemblable que le poète l’identifie au soleil , œil du monde. La vraisemblance augmente dans les vers IX, 70, 3-5 dont l’auteur, en disant que Soma s’avance entre les deux mondes et contemple les

1 Remarquons à ce propos qu’au vers I, 191, 10, c’est le soleil, nommé dans le pâda précédent, qui paraît désigné comme le réceptacle, sinon du Soma, au moins de la liqueur enivrante appelée surà.

2. Le sens de « rivaliser », adopté par MM. R. et Gr. , ne me paraît pas suffisamment établi pour la racine hâs, simple développement de la racine hâ a aller », dont les emplois sont d’ailleurs très-peu nombreux.

Bergaigne, Religion védique.

deux races, ajoute que ses rayons immortels se répandent chez l’une et chez l’autre. L'identification de Soma au soleil est peut-être expresse dans l’hymne IX, 10 ; après le vers 8 que nous retrouverons plus loin, et où le soleil auquel Soma réunit l’œil de l’homme comme le nombril (du fils) au nombril (du père, cf. p. 35), paraît déjà considéré comme une forme de Soma lui-même, on lit au vers 9 : « Il coule (sous-entendu, cf. IX, 12, 8) dans le séjour aimé du ciel.... Soleil, il voit avec son œil. » Telle est, du moins, la traduction à laquelle on arrive en prenant sûrah pour le nominatif du thème sùra, et qui est suggérée par la comparaison du vers IX, 89, 3 : « Il surveille avec son (propr e) œil . » Il est vrai que sûrah peut être aussi le génitif du thème svar, et nous verrons se reproduire plus d’une fois l’équivoque à laquelle cette forme peut donner lieu. Mais dans le cas présent la formule ainsi interprétée « Il voit par l’œil du soleil » garderait à peu près la même portée. Il me reste d’ailleurs à citer un texte qui ne laisse plus place à aucun doute, IX, 71, 8 : « Sa couleur devient brillante 9. Il a mugi comme un taureau en passant autour

des troupeaux ; il a revêtu l’éclat du soleil ; l’oiseau divin contemple d'en haut la terre ; Soma surveille les races avec intelligence. »

On aura remarqué dans cette dernière citation une allusion à la course circulaire de Soma identifié au soleil. Un mouvement analogue est attribué à Soma autour de l’espace, IX, 68, 2 ; cf. 6 et 8, des deux mondes, IX, 18, 6, de la terre, IX, 72, 8, de la terre et du ciel, IX, 107, 24, de toutes choses, IX, 74, 2, ou, comme dans le passage ci-dessus, autour des vaches, IX, 87, 9, des femelles divines, IX, 103, 5, et il est permis de croire que dans ces textes encore, et surtout dans un autre qui le montre portant circulairement sa couleur brillante, IX, 97, 15 ; cf. IX, 86, 5 et 6, c’est le soleil qui est désigné sous son nom. Dans un vers quenous retrouverons plus loin, Soma, en même temps qu’il est représenté coulant autour de tous les êtres, est comparé au soleil poursuivant l’aurore, IX, 84, 2, et cette comparaison est de celles qui paraissent, selon la remarque faite plus haut, équivaloir à une identification pure et simple.

L’ascension de Soma dans le ciel, IX, 36, 6 ; 85, 9, est encore un mouvement qui suggère naturellement l’idée du soleil. Il est vrai qu’au vers IX, 17, 5, Soma montant dans le ciel est expressément distingué du soleil comme le mettant

en marche ; mais nous savons que le soleil peut être luimême, sous son nom vulgaire de sûrya, distingué de l’astre, en tant que personnifié en un dieu qui le dirige. Il est plus difficile de préciser le corps ou le phénomène lumineux représenté par Soma dans les passages qui nous le montrent s’élançant du ciel dans l’espace, IX, 68, 9, traversant le ciel, IX, 3, 7; 8; 12,8; 37, 3; cf.IX, 62, 14; 68,4; 8, ou suivant son chemin dans l’espace, IX, 22, 4 ; 63, 6, sans indiquer la direction du mouvement, ou encore s’étendant en tous sens, IX, 80, 3, à moins que ces passages ne renferment quelque autre détail caractéristique, comme le vers IX, 86, 37 par exemple, d’après lequel le Soma traverse en maître les mondes, avec un attelage composé des harits ailées : les harits sont en effet les chevaux du soleil.

L’identification de Soma au soleil résulte encore de bien d’autres textes que nous aurons l’occasion de citer dans la suite de notre exposition.

Après avoir vu Soma représenté, sous la forme du soleil, dans les phénomènes qu’on peut rapporter au ciel, en prenant ce mot au sens le plus étroit, nous devons nous attendre à lui voir jouer aussi un rôle dans les phénomènes de l’atmosphère. J’ai annoncé déjà qu’il avait été, selon moi, identifié à l’éclair, mais en ajoutant que sur ce point, plus encore que sur celui de l’identification au soleil, ma théorie heurtait des opinions reçues. Ce n’est pas que mes devanciers aient refusé un rôle à Soma dans l’orage, mais il y représenterait selon eux les eaux du nuage, et non l’éclair qui brille au milieu d’elles. On entrevoit déjà le principe du différend. Ce principe n’est autre que la nature complexe de Soma que nous avons vu, entant que liquide, comparé aux eaux, mais qui est aussi, à cause de sa couleur brillante et de ses effets comme breuvage enivrant, comparé et même identifié au soleil. Or il est clair que si, par ses deux dernières propriétés, il était appelé dans les phénomènes de l’orage à représenter l’éclair, la première semblait le destiner plutôt à représenter les eaux. Reste à savoir, de ces germes préexistants du mythe, lequel a fructifié et étouffé, ou du moins arrêté l’autre dans son développement. La question n’a pas même été posée, que je sache, par les mythologues, qui, depuis M. Kuhn dans son livre sur la descente du feu, ont tous identifié le Soma céleste à la pluie, en négligeant du reste le Soma-soleil aussi bien que le Soma-éclair. C’est cependant, dussé-je être taxé de

présomption, avec une entière confiance que je la résous dans un sens contraire à l’opinion reçue. Les préoccupations étrangères que la mythologie comparée a introduites dans l’étude du /?ig-Veda ont seules pu, selon moi, obscurcir un point qui me paraît ressortir avec une clarté absolue d’un travail d’ensemble sur la religion védique, comme celui que j’ai entrepris dans ce livre.

Ce n’estpas que le Soma, déjà comparé, comme nous l’avons vu, aux eaux et aux rivières en général, ne le soit aussi particulièrement à une rivière céleste, la Rasâ, IX, 41, 6, aux pluies du ciel, IX, 57, I ; 62, 28; 89, 1, ou, ce qui revient au même, au nuage pluvieux, IX, 2, 9, et aux outres célestes, IX, 88, 6. Le bruit qu’il fait en coulant est aussi comparé à celui de la pluie, IX, 41, 3. Les Somas bus par Indra coulent en lui comme les pluies sur la terre, IX, 17, 2, et font sur lui l’effet de la pluie sur un champ de blé, X, 43, 7. D’un autre côté, la racine pû, qui exprime ordinairement la clarification du Soma, est au vers VII, 49, 1 employée à propos des eaux divines qui, d’après le vers VII, 47, 3, coulent par cent tamis.

L’opération même de la clarification du Soma, coulant par gouttes des trous d’un tamis, semble bien, étant donné l’esprit général du culte védique, tel que je m’attache à le faire ressortir dans cette première partie, une imitation de la chute de la pluie.

Mais le Soma terrestre, quand il passe à travers le tamis, est déjà mélangé à l’eau dont la plante a été arrosée dans l’opération du pressurage. C’est l’écoulement de ce mélange qui imite la chute de la pluie, et on comprend très-bien que le Soma céleste ait pu être distingué de la pluie à laquelle il aurait été uni, comme le Soma terrestre reste distinct par sa nature de l’eau dans laquelle il est contenu, ou, car cette manière de voir peut se justifier aussi bien que l’autre, qu’il contient lui-même. Il est peut-être permis d’expliquer dans ce dernier sens les passages où le Soma, qu’il s’agisse d’ailleurs du Soma terrestre ou du Soma céleste, est appelé une mer, IX, 101, 6; 109, 4, une mer qui se purifie dans son union avec les eaux, IX, 2, 5, un réservoir qui plaît aux déesses (aux eaux), IX, 9, 6. Nous retrouverons plus loin plusieurs passages, IX, 64, 8 ; cf. 19 ; 86, 29 ; 97, 40, où Soma reçoit encore le nom de mer, et qui, comme le dernier cité, doivent être certainement rapportés au Soma céleste.

Un premier argument qui, selon moi, serait à lui seul décisif en faveur d’une distinction du Soma céleste et des eaux de la pluie, c’est le sexe régulièrement attribué dans la mythologie védique à chacun de ces éléments. Nous verrons en effet que les eaux sont toujours femelles, et qu'au contraire, le Soma, soit céleste, soit terrestre, est essentiellement mâle. Car il n’y a pas d’importance à attacher aux passages où les Somas, en tant qu’abreuvant Indra, sont, comme les offrandes en général, comparés à des vaches, IX, 24, 2 ; 68, 1 ; cf. IX, 66, 12, 1 qui s’offrent d'elles-mêmes à leur veau, IX, 86,2: cf. 13, 7 (cf. encore VI, 41, 1; IV, 34, 5). J’en dirai autant de celui qui nous montre les Somas, répandus pour Vâyu, ornés comme une épouse possédant un riche patrimoine, IX, 46, 2 ; cf. 82, 4. En revanche nous verrons, en étudiant les représentations ordinaires de Soma, qu’il est régulièrement considéré comme un élément mâle, et qu’il s’unit en cette qualité aux éléments femelles, soit dans le sacrifice, soit dans les phénomènes célestes, et en particulier aux eaux, non-seulement aux eaux terrestres, mais à ces eaux de la pluie auxquelles on veut, bien à tort, l’identifier.

L’idée d’un élément igné et lumineux, mêlé aux eaux de la pluie sans se confondre avec elles, et leur donnant, en même temps que la vertu enivrante propre à en faire le breuvage des dieux dans le ciel (cf. II, 24, 4 ; cf. aussi VII, 85, 3), le pouvoir fécondant qui leur est attribué dans leur chute sur la terre, n’est d’ailleurs pas nouvelle pour nous. Le mythe de la descente d’Agni, auquel nous aurons à comparer bientôt celui de la descente de Soma, nous l’a présentée une première fois. C’est qu’en effet Agni et Soma jouent un rôle essentiellement identique dans toute la mythologie védique, et cette identité, qu’on a déjà pu constater dans l’assimilation de l’un et de l’autre au soleil, et qu’on trouvera confirmée pour ainsi dire à chaque pas dans la suite de ce livre, est un second argument, non moins décisif que le premier, contre une assimilation pure et simple de Soma aux eaux de la pluie. Sans doute le feu et le breuvage ont sur la terre des attributs différents, et le vers IX, 88, 5, tout en les comparant l’un à l’autre, les distingue en ces termes : « Il (Soma) brille dans les rivières

1. Le mot samudra « mer » me paraît désigner là Indra, cf. IX, 108, 16.

(les eaux), comme Agni quand il s’élance sur le bois. » Mais ce texte même nous montre que c’est Soma qui représente le plus exactement sur la terre le feu de l’atmosphère, celui qui s’unit aux eaux, et que par conséquent il ne peut dans l’atmosphère être distinct d’Agni.

D'ailleurs le fait seul de la comparaison nous prépare à admettre l’identification. J’ajouterai donc à la dernière citation celle du vers IX, 22, 2, où les Somas sont comparés à la fois aux pluies du nuage à cause de leur nature liquide, et aux flammes d’Agni à cause de leur éclat. Inversement on trouve aux vers I, 65, 10; X, 115, 3, la comparaison d’Agni à Soma, et au vers X, 46, 7, celle des Agnis aux Somas.

Les personnages d’Agni et de Soma semblent se confondre dans les divinités célébrées aux vers 1, 2 et 3 de l’hymne Aprî, IX, 5, que l’épithète samiddha « allumé », le nom de Tanûnapât, et l’emploi delà racine ?d dans l’épithète îïenya « digne d’être invoqué», non moins que la comparaison des autres hymnes Aprî, identifient à Agni, tandis que l’épithète pavamàna suggère l’idée du Soma qui se clarifie, désigné en effet par elle aux vers suivants. Une observation analogue est applicable aux vers IX, 66, 19 ; 20 ; 21 ; X, 3, 5, dans lesquels la même épithète pavamàna ou d’autres formes de la racine pû sont appliquées à Agni.

Du reste, nous voyons le vers VII, 6, 2 appliquer à l’Agni céleste la qualification de breuvage, dhàsi , en même temps que celle de splendeur de la montagne (du nuage), et au vers I, 96, 1, la « coupe » est nommée comme un de ses lieux d’origine. Rappelons à ce propos qu’Agni a été comparé au beurre de la vache, IV, 1, 6, et ajoutons qu’au vers III, 26, 7, un même être mythique s’identifie lui-même à la fois à Agni et à l’offrande.

Dans le vers VIII, 3, 20: «. Les feux sont sortis brillants ; le soleil, le Soma breuvage d’Indra sont sortis brillants, » il semble bien que le Soma soit, comme le soleil, l’un de ces feux nommés d’abord au pluriel.

Ce ne peut être, à ce qu’il me semble, que comme identifié à Agni, que Soma est appelé la hache du bois, IX, 96, 6. On peut encore chercher au moins une allusion à cette assimilation dans le vers IX, 98, 3, qui le montre, non-seulement brillant, mais debout, ùrdhva, dans le sacrifice1.

1. Cf. encore le vers 12 du même hymne où l’épithète puroruc s qui brille

Les meilleurs arguments en faveur de l’identification du Somaet d’Agni ne sont pas d’ailleurs les quelques textes isolés que je cite ici, uniquement parce que je n’aurai pas d’autre occasion de les produire, mais bien les applications innombrables de ce principe qui seront, comme je l’ai annoncé déjà, répandues à travers le livre entier. Je dois cependant signaler tout particulièrement l’identité des rapports çonçus entre l’un et l’autre personnage et les eaux du ciel; ce fait auquel il a déjà été fait allusion plus liaut, et sur lequel nous aurons plusieurs fois à revenir, ressortira surtout avec une entière évidence de l’étude que nous consacrerons à Apâm Napât, le fils des eaux, identifié tour à tour à Agni et à Soma. Nous verrons du reste que ce fils des eaux peut représenter le soleil, dans lequel nous avons reconnu déjà une forme commune d’Agni et de Soma, mais qu’il représente surtout l’éclair dont l’identité avec Agni n’est contestée par personne, et dont les observations précédentes ont dû déjà nous préparer à admettre l’assimilation à Soma. C’est ce dernier point que je vais chercher à établir directement, après deux dernières remarques sur l’assimilation de Soma et d’Agni. L’une est que l’existence d’un couple Agni et Soma, désigné par le composé duel agnishomâ, X, 19, 1; 66, 7, et auquel est consacré un hymne entier, I, 93, ne prouve rien contre cette assimilation, non plus que les vers V, 44, 14 et 15 par exemple, qui présentent les deux personnages comme des amis, cf. VIII, 61, 2. Le feu et le breuvage étaient en effet nécessairement distingués sur la terre, et il était inévitable que cette distinction fût quelquefois étendue à leurs formes célestes, par exemple dans le mythe du sacrifice des dieux, cf. X, 88, 1. D’ailleurs, si au vers 6 de l’hymne I, 93, que nous retrouverons plus loin, la descente d’Agni et celle de Soma sont présentées comme deux mythes distincts, l’analj’se que nous donnerons du second prouvera qu’il est en réalité équivalent au premier. Mon autre remarque est que si dans l’hymne II, 1, oû Agni est successivement identifié à tous les dieux, Soma n’est pas nommé, la seule conclusion qu’on puisse tirer de cette omission est que l’identité du feu sous ses deux formes principales n’avait pas même besoin d’être indiquée. Soma en effet, et c’est

en avant » est donnée à Soma, et l’expression i/ajaasya ketuh, « étendard du sacrifice, b qui lui est appliquée, IX, 86, 7, comme elle l’est si souvent à Agni.

ainsi que je résumerai toute cette digression, n’est autre chose que le feu à l'état liquide.

L’assimilation du Soma à l’éclair peut seule expliquer, selon moi, le vers VII, 69, 6, adressé aux Açvins : « Vers l’éclair, comme deux bœufs altérés, vers nos libations, venez ô héros ! » Il me semble en effet également impossible d’introduire l’idée de l’éclair dans la comparaison, comme si les deux bœufs prévoyaient en effet que la chute de la pluie doit suivre l’apparition de l’éclair, ou d’attribuer pour ce seul passage au mot vidyut, comme le font MM. Roth et Grassmann, le sens « d’eau étincelante. » D’ailleurs, indépendamment des textes où le Soma est comparé à un serpent, IX, 77, 3; 86, 44, et qui suggèrent encore assez naturellement l’idée d’une assimilation à l’éclair, nous avons à citer ceux où il est comparé directement à ce phénomène, et où cette comparaison, comme tant d’autres qu’on peut relever dans le /?ig-Veda, équivaut peut-être à une identification pure et simple. Je veux parler du vers IX, 76, 3, où le Soma est invité à faire gonfler (à remplir de richesses) les deux mondes comme l’éclair fait gonfler les nuages, et surtout du vers IX, 87, 8, où le Soma sortant de la montagne suprême est comparé à l’éclair du ciel tonnant dans les nuages. Au vers 1, 187, 7, le Soma parait être appelé « la lueur » ou « le lumineux des montagnes », apparemment des montagnes célestes ou nuages, ce qui équivaudrait à une assimilation à l’éclair.

En traitant de l’identification du Soma au soleil, j’ai eu l’occasion d’indiquer quelques textes où la marche du Soma dans le ciel est décrite en des termes qui ne permettent pas de préciser la forme sous laquelle il y est représenté. Je puis ajouter maintenant qu’il n’y a guère, selon moi, de choix à faire qu’entre le soleil et l’éclair. Celui-ci d’ailleurs me paraît désigné dans d’autres passages où le Soma, s’avançant entre les deux mondes, est qualifié de retentissant, IX, 70, 5 et 6 ; 97, 13. Il est vrai qu’un texte déjà cité nous montre le Soma « hennissant comme le dieu soleil », IX, 64, 9. Mais nous ne devons pas oublier pour cela que le bruit du tonnerre, que ce texte paraît rapporter accidentellement au soleil, est un attribut essentiel de l’éclair, auquel d’ailleurs les rayons du soleil sont peut-être identifiés dans une conception de ce genre. Il serait même possible que le Soma, comparé dans ce vers au soleil, cf. ibid. 7, et nommé une « mer » (cf. p. 164) au vers 8 qui le représente brillant du haut du ciel, fût l’éclair lui-

même. Quoi qu’il en soit, le vers IX, 68, 8 insiste encore sur le son rendu par le Soma céleste, et les vers IX, 12, 6 et 14, 1, sur le son rendu par le Soma dans la mer. Ces derniers, lors même que la « mer » n’y serait autre que la cuve où coule le Soma terrestre, garderaient leur intérêt, comme allusion au bruit du Soma dans la mer céleste. Nous retrouverons plus loin le vers IX, 72, 6 où des sages qui paraissent être des sacrificateurs célestes « traient » la plante « tonnante » et inépuisable.

Personne ne conteste que la foudre d’Indra représente l’éclair. Or, Soma est appelé la foudre d’Indra, IX, 77, 1; 72, 7 (cf. IX, 111, 3?). Il est vrai qu’il a pu, ainsi que nous le verrons, recevoir cette appellation en qualité de breuvage du sacrifice, comme donnant à Indra un pouvoir équivalent à celui que ce dieu tient de la foudre, cf. I, 121, 12. On doit remarquer pourtant que, comme le même nom donné à l’hymne X, 153, 4 éveille naturellement l’idée du bruit du tonnerre dont nous constaterons l’assimilation à la prière, de même, appliqué à Soma, il paraît faire allusion à sa forme céleste d’éclair. L’allusion est surtout transparente au vers IX, 47, 3, où précisément 1’ « hymne » représente la voix du tonnerre : « Soma, le breuvage d’Indra, est devenu la foudre qui conquiert mille biens, quand son hymne retentit. » D’ailleurs, au vers V, 48, 3, c’est, à ce qu’il semble, du dieu même porteur de la foudre, qu’il est dit : « Il a, avec les pierres..., fait couler la foudre sur le rusé (le démon). » Ajoutons que les allusions au Soma sont peut-être combinées avec les allusions à la foudre dans la description de cette flèche qui reçoit au vers VI, 75, 15 les épithètes de « divine » et « faisant couler la semence du nuage », et qui est décrite en ces termes au vers 11 du même hymne : « Elle se revêt de l’oiseau; un animal sauvage est sa dent ; unie aux vaches, elle vole en avant. » L’oiseau, qui rappelle les barbes de la flèche, est une représentation commune du Soma et de l’éclair ; on en peut dire autant de l’animal sauvage ; les « vaches » auxquelles la flèche est unie, et qui représentent la corde de l’arc, suggèrent surtout, comme on le verra, l’idée des femelles du Soma.

Dans l’hymne IX, 41 où le Soma céleste remplissant les deux mondes (vers 5) est comparé successivement au soleil (ibid.) et à la rivière céleste nommée Rasâ (vers 6), on lit au vers 3 après la comparaison déjà citée « On entend son

bruit pareil à celui de la pluie », ces mots : « Les éclairs courent dans le ciel. » La manifestation de Soma a évidemment lieu ici dans le phénomène de l’orage, et, d’après ce que nous avons dil plus haut, ce sont les éclairs qui doivent le représenter. Au vers IX, 84, 3, je crois que la phrase â vidyiità pavate dhârayâ sutah peut être traduite hardiment : « Il se clarifie, exprimé en un torrent qui est l’éclair. »

Rappelons enfin qu’au vers 11 de l’hymne VII, 33, le rishi Vasishfha, personnification du feu identifiée d’après levers 10 à l’éclair, est appelé une goutte tombée par l’effet de la prière divine que les dieux ont reçue dans la cuiller. L’identité d’Agni et de Soma, sous la forme de l’éclair, ressort avec évidence de ce passage1.

En dehors des textes où les formes célestes de Soma sont déterminées par leur assimilation au soleil ou à l’éclair, il en est qui constatent en termes généraux l’existence d’un Soma céleste. J’ai déjà eu l’occasion de citer ceux où il est question d’un mouvement du Soma dans le ciel. Je n’insisterai pas sur le nom de « breuvage du ciel», IX, 51, 2; 110, 8, ou « breuvage céleste », IX, 109, 3, qui peut désigner le Soma terrestre, bien qu’il ne lui ait été en tout cas attribué qu’à cause de son identité avec un Soma céleste. Le nom de vase (dhishanà) divin donné à la cuve où l’on presse le Soma, I, 109, 4; cf. IV, 34, 1, s’explique de la même manière. L’épithète dj/uksha, « habitant le ciel » (ou simplement céleste?), III, 40, 5; IX, 52, 1, et surtout celle de rajastur, «traversant l’espace, » IX, 108, 7 (cf. aptur, « traversant les eaux, » ibid.), semblent devoir se rapporter plus directement au Soma céleste. Au vers IX, 48, 1, Soma est formellement placé dans les demeures du grand ciel, cf. X, 85, 1. Le vers I, 187, 4, nous montre ses sucs répandus dans les espaces et séjournant dans le ciel comme les vents, et d’après le vers IX, 108, 11, il a été « trait » du ciel. Nous aurons à signaler dans les paragaphes suivants un grand nombre d’autres passages relatifs au Soma céleste, parmi lesquels l’hymne IX, 26 mérite une mention particulière. Remarquons encore que l’épithète vâtâpi , I, 187, 8-10, dontl’inter-

1. Au vers I, 161, 9 où la fabrication des coupes par les ftiblius suggère assez naturellement l’idée du Soma, n’est-ce pas ce dernier qui serait désigné par un nom (vadharyanti « celle qui frappe, blesse ») qui paraît être une épithète de l’éclair (féminin, vidyut) ? L'un des trois frères préfère les eaux et le second le feu; le troisième préférerait le feu dans les eaux, c’est-à-dire l’éclair, pour le verser dans les coupes sous forme de Soma.

prétation me paraît tout à fait arbitraire chez MM. Roth et Grassmann, et que je traduis « ami du vent » (littéralement « qui a pour ami le vent1 »), peut sans doute s’expliquer par l’oblation fréquente du Sonia terrestre à Vâyu, qui, d’après les vers I, 134, 6 ; IV, 46, 1 ; VII, 92, 1 ; cf. VIII, 27, 25, le boit le premier, mais peut tout aussi bien rappeler les relations entre le Soma céleste et le vent, auxquelles paraissent faire allusion le vers I, 135, 9, et les vers VI, 37, 3; X, 186, 3, où d’ailleurs ce Soma serait désigné par le mot amrita, « ambroisie. » Et en effet le vers 4 du même hymne I, 187 nous montre les sucs du Soma répandus dans le ciel comme les vents, cf. IX, 22, 2. Enfin nous pourrions ajouter aux textes déjà cités sur le Soma céleste, ceux où il est désigné par ce nom à' amrita qui vient d’être mentionné pour la première fois. Mais ils seront mieux à leur place dans le paragraphe où nous traiterons du Soma comme breuvage donnant l’immortalité.

J’ai parlé jusqu’à présent d’une identité du Soma terrestre et des corps ou phénomènes célestes qu’on rencontre dans les hymnes désignés par le même nom, particulièrement du soleil et de l’éclair. Pour prouver qu’il s’agit bien d’une identité de nature, et non pas seulement de nom, il me reste à montrer que le Soma terrestre est descendu du ciel. Je cite d’abord les textes formels. On lit au vers IX, 66, 30 que le « lait » du Soma a été apporté du ciel, au vers IX, 61, 10, que le Soma, né là-haut d’une plante, et habitant le ciel, a été reçu par la terre, au vers IX, 63, 27, que les Somas ont été répandus du ciel et de l’atmosphère sur la surface de la terre (cf. I, 91, 19 ; IX, 68, 9?). C’est évidemment Soma qui est appelé à la fois dans les vers X, 17, 11-13 une plante et une « goutte tombée ». Nous verrons plus loin que les vers IX, 12, 7 et 8 peuvent s’entendre de telle sorte que le premier fasse allusion à la descente de Soma, et le second à son

1. Ce sens convient au mot dans son application aus dieux T. S. 3, 5, S, 1, et surtout à Indra Çânkh. Br. 27, 4. Quant au mot v âtdpya, je le prendrais aux vers IX, 93, a et X, 26, 2 aussi bien qu'au vers X, 103, 1 comme substantif, et les trois fois dans le sens d’ « amitié du vent ». On comprend très-bien, d’une part, que le Soma, ami du vent, procure l’amitié du vent, IX, 93, 5; X, 105, 1, et par suite les dons célestes que le vent distribue, de l’autre que l’amitié du vent soit appelée « la grandeur de Pûshan », X, 26, 2, ce dieu étant dans cet hymne même clairement assimilé à Soma. Au vers I, 121, 8, il semble bien que le même mot est appliqué comme adjectif à Soma, dans le même sens que vâtàpi.

retour dans le ciel. C’est encore la chute du Soma céleste qui semble décrite dans le vers IX, 89, 1 : « Le rapide a coulé par ses chemins; il a coulé en se clarifiant comme la pluie du ciel; Soma, en milliers de gouttes, s’est arrêté chez nous, dans le sein de la mère (la terre) et dans le bois (la cuve ou la plante). » Nous retrouvons ici, comme plus haut, la comparaison du Soma avec la pluie. Mais c’est le cas de nous rappeler ce qui a été dit de la chute d’Agni mêlé aux eaux du ciel. Aux textes qui ont été cités pour Agni, nous pouvons d’ailleurs en ajouter un autre non moins clair pour Soma, IX, 84, 3 : « Lui qui est répandu avec les vaches dans

les plantes se clarifie, exprimé en un torrent qui est

l’éclair. » La seconde partie de cette citation avait déjà été relevée plus haut. La traduction que j’en avais proposée me paraît maintenant justifiée par la première partie; dans celle-ci en tout cas, il ne semble pas douteux que les vaches, avec lesquelles Soma est répandu dans les plantes, représentent les eaux de la pluie auxquelles il est mêlé en qualité d’élément igné.

Ces plantes dans lesquelles entre le Soma céleste sont avant tout celles dont les hommes le tirent ensuite sous forme de breuvage enivrant, comme ils tirent le feu céleste des plantes où il s’est également introduit; ou plutôt, un élément unique, contenu dans les eaux de la pluie et pénétrant avec elles dans les plantes, est extrait de certaines d’entre elles sous forme de feu, et d’une autre sous forme de breuvage. Soma, fils de Parjanya ou du nuage1, IX, 82, 3, et, ce qui revient au même dans le langage mythologique, semence du cheval mâle, I, 164, 34 et 35, ou lait du taureau2, X, 100, 2, est évidemment au vers VII, 101, 1, le veau dont le taureau Parjanya fait un fœtus des plantes, et au vers V, 83, 1, la semence qu’il dépose comme un fœtus dans les plantes, cf. ibid., 7 ; VI, 52, 16. Si l’on se rappelle qu’Agni est aussi appelé le fœtus des plantes, III, 1, 13, on constatera une fois de plus l’identité fondamentale des mythes d’Agni et de Soma, et on verra dans l’application de cette formule au Soma tombé du ciel, l’indication que les plantes où il entre sont bien celles d’où il doit être extrait.

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