Voir la quatrième partie, ch. I, sect. iv
2. Du taureau-vache, cf. ibid. Il n’y a aucune raison de s’écarter ici avec MM. R. et Gr. du sens que le mot gaura a partout ailleurs dans le R ig- Veda.
Au vers IX, 82, 3, qui donne Parjanya pour père à Soma, l’allusion à la plante du Soma est dans le trait « Il a pris pour séjour les montagnes ». C’est en effet, comme nous l’avons dit, sur les montagnes que croît ordinairement cette plante.
Cependant le Soma doit entrer avec la pluie dans toutes les plantes, sinon pour y prendre lui-même une forme nouvelle, au moins pour les féconder. C’est en ce sens que peuvent s’entendre le vers IX, 55, 1, qui lui demande de faire prospérer les blés, et le vers I, 23, 15, d’après lequel les Somas tiennent lieu de six bœufs attelés pour labourer le champ de blé. On peut expliquer ainsi la qualification de « maître (époux?) des plantes» qui lui est donnée au vers IX, 114, 2, et celle de « mâle des plantes » par laquelle il me paraît désigné au vers X, 51, 8.
Le Soma, fils de Parjanya, que nous avons vu prendre pour séjour les montagnes, IX, 82, 3, est dans le même texte appelé un animal ailé. Nous verrons en effet, en étudiant les représentations de Soma, qu’il est souvent comparé ou assimilé à un oiseau. Sans sortir ici de notre sujet nous pouvons citer encore le vers IX, 38, 4, disant, avec une allusion évidente à la descente de Soma, que, pareil à un aigle, il se pose chez les races humaines. Il nous fournit une transition naturelle au mythe de Soma apporté du ciel par un oiseau, IX, 86, 24, ordinairement appelé çyena « aigle ».
Ce mythe s’est fixé dans les épithètes çyenabhrita « apporté par l’aigle », I, 80, 2 ; VIII, 84, 3 ; IX, 87, 6, et çycnajùla « mis en mouvement par l’aigle », IX, 89, 2, appliquées à Soma. Il est parallèle à celui d’Agni apporté par Mâtariçvan, et ce parallélisme est même expressément indiqué au vers 6 de l'hymne I, 93 à Agni et Soma : « Mâtariçvan a apporté l’un du ciel, l’aigle a fait sortir l’autre de la montagne (céleste, par une sorte de barattage, amathnâl). » D’ailleurs, de même que Mâtariçvan ne diffère pas primitivement du feu qu’il apporte, il est vraisemblable que l’aigle qui apporte le Soma n’est autre que le Soma lui-même que nous venons de voir, dans sa descente sur la terre, comparé à cet oiseau. Nous verrons bientôt que le Soma a été, comme Agni, assimilé à un sacrificateur, et nous savons déjà que les sacrificateurs ont été quelquefois représentés comme des oiseaux; notre mythe pourrait donc s’expliquer par un dédoublement de la
conception de Sonia, analogue à celui que nous avons constaté pour celle d’Agni dans le mythe de Mâtariçvan.
Dans un vers qui semble encore faire allusion au premier, V, 45, 9, l’aigle paraît être le soleil; mais le soleil n’est autre lui-même qu’une forme de Soma.
Selon M. Kuhn, dans le livre sur la descente du feu, l’aigle porteur du Soma représenterait le dieu Indra. Nous verrons qu’en effet ce dieu a été comparé à un aigle, I, 32, 14, et j’admettrai même qu’il est désigné au vers X, 99, 8, sous la figure de l’aigle aux griffes de fer qui s’empare du Soma et tue les démons, cf. 7 et 9. Mais c’est là, selon moi, une identification purement accidentelle. Il faut bien en tout cas distinguer l’aigle d’Indra, quand c’est à Indra lui-même, car le mythe, comme nous le verrons, revêt aussi cette fonne, que le Soma est apporté par l’oiseau, IV, 18, 13 (cf. I, 80, 2, cité plus haut). Au moins n’aurions-nous à invoquer à l’appui d’un dédoublement du personnage d’Indra en un buveur du Soma et un messager qui apporte le Soma à ce buveur, aucune analogie aussi concluante que celle qui milite en faveur du dédoublement de Soma. Les deux passages les plus étendus du/?ig-Veda où il soit question de notre mythe, se rencontrent dans les hymnes IV, 26 et 27. Ils présentent malheureusement, le second surtout, des obscurités, et nous aurons d’ailleurs plus d’une occasion d’y revenir, particulièrement à propos du mythe de l’archer dont la flèche atteint l’oiseau, IV, 27, 3 et 4, et à propos du mythe de Bhujyu, ibid. 4. Bornons-nous à en signaler ici quelques traits. L’aigle a ravi la plante au plus haut du ciel, IV, 26, 6, et a apporté « lui-même et sans roue » à Manu, IV, 26, 4, cette offrande agréable aux dieux, ibid., cf. IV, 27, 5. Dans son vol il a « traversé les vents », IV, 27, 2, et il a « crié du haut du ciel », IV, 27, 3. Ce dernier trait l’assimile évidemment à l’éclair, soit, dans notre interprétation, au Soma- éclair. Remarquons' encore sur le vers IV, 27, 1, que M. Kuhn met dans la bouche d’Indra, qu’un être qui, avant de s’envoler sous forme d’aigle, était retenu par cent forteresses d’airain, représente plutôt le Soma délivré, comme nous le verrons, par Indra, que le libérateur lui-même. Cet autre trait « Étantdans la matrice, j’ai connu toutes les races des dieux », convient aussi parfaitement à Soma qui, ainsi que nous le verrons bientôt, est, comme Agni, le théologien par excellence.
Nous passons maintenant, selon l’ordre déjà suivi pour Agni, aux textes qui mentionn ent en termes plus ou moins généraux les formes diverses, les différents lieux d’origine de Soma. Il est parlé au vers X, 25, 2 de « toutes les essences ( dhâ vian) de Soma», objets des désirs de l’homme, au vers 1,91 , 19 de toutes ses essences qui doivent entourer (protéger) le sacrifice, cf. encore IX, 69, 6 (et 66, 5?). Les passages où il est question des Somas exprimés pour Indra dans les lieux voisins et dans les lieux éloignés, IX, 39, 5; Val. 5,3 ; cf. IX, 44, 2, peuvent sans doute faire allusion à divers sacrifices terrestres. Mais l’opposition pourrait s’entendre aussi des Somas terrestres et des Somas célestes. Le mot janeshu « chez les races », au vers Vâl. 5, 3, ne serait pas un obstacle à cette interprétation. Il fait songer en effet à l’expression « Somas (littéralement ivresses) de toutes les races », VI, 36, 1 ; celleci suggère elle-même l’idée des cinq races (cf. ci-après IX, 65, 23), et par suite des cinq régions dont l’une, comme nous le verrons, est le ciel ; en fait elle semble opposée dans le passage dont il s’agit à celle de richesses terrestres. Quoi qu’il en soit, les quatre points cardinaux d’où Indra est appelé, sont, dans les vers VIII, 54, 1 et 2, opposés au torrent du ciel dont on suppose qu’il s’enivre chez Svarnara.
En général, le mythe du sacrifice céleste qui, ainsi que nous le prouverons bientôt , comprend le pressurage du Soma, comme l’allumage du feu, démontre la possibilité de rapporter au ciel aussi bien qu’à la terre les Somas pressés en divers lieux pour Indra. Et en effet, nous verrons en temps et lieu qu’Indra boit le Soma chez différents personnages divins, chez Vishnu, chez Trita 4ptya, chez les Maruts, VIII, 12, 16, pour ne rien dired’Aditi, ibid. 14, et que Trita est dans les vers Vâl. 4, 1 et 2 mentionné dans les mêmes conditions avec plusieurs sacrificateurs dont quelques-uns au moins, ainsi que Tugrya (Bhujyu) nommé au vers VIII, 32, 20, ont un caractère mi-partie humain, mi-partie divin. Au vers VIII, 3, 8, le pressurage du Soma, exécuté autrefois pour Indra par Vishnu, est opposé à la cérémonie que les hommes célèbrent aujourd’hui en son honneur.
L’opposition des Somas pressés dans les lieux voisins et dans les lieux éloignés se retrouve encore au vers IX, 65, 22 ; le même vers et le suivant énumèrent parmi les préparateurs divers du Soma, outre les cinq races, des personnages dési-
gués, l’un au singulier par le nom de Çaryanâvat, les autres au pluriel par celui d’A rjika. Ce dernier nom, au singulier, est encore rapproché du premier dans les mêmes conditions aux vers IX, 113, 1 et 2. Il a donné un dérivé qui est au masculin ârjî/cîya et au féminin ârjîkîyâ. La seconde forme est un nom de rivière compris au versX, 75, 5 dans une énumération de rivières terrestres, mais qui a pu être à l’origine comme ceux de Sarasvatî, Rasâ, etc., celui d’une rivière céleste. La même observation s’applique au nom de sushomâ compris dans la même énumération, et rapproché au vers VIII, 53, 11 du nom à' Arjîkîyâ (masculin) et de celui de Çaryanàvat dans une énumération de préparateurs et de lieux d’origine du Soma qui comprend aussi, au vers précédent, la race humaine. Il a aussi une forme masculine correspondante, sushoma, rapprochée au vers VIII, 7, 29 du nom d’Arjîka et de celui de Çaryanàvat, lequel est encore au vers VIII, 6, 39, rapproché de Svarnara, toujours comme préparant le Soma pour Indra. C’est seulement plus loin, en traitant de la préparation du Soma par des sacrificateurs célestes, que je pourrai déterminer le sens de ces différents mots qui me paraissent désigner, les uns des préparateurs, les autres des récipients célestes du Soma. Les textes où ils sont rapprochés et dont quelques-uns auraient pu être réservés aussi pour figurer parmi ceux qui opposent le Soma terrestre au Soma céleste, m’ont paru néanmoins devoir figurer ici, comme étant au nombre des plus caractéristiques parmi les énumérations de formes ou d’origines diverses du Soma.
Toutes les essences de Soma ne composent d’ailleurs ensemble qu’une seule nature, à la fois élevée et profonde, I, 91, 3; cf. 4. C’est un seul et même être qui prend tantôt une forme, tantôt une autre (cf. IX, 71, 8; 74, 7; 92, 2; 86, 22?), sauf à atteindre sa plus grande gloire dans le ciel, I, 91, 18. Quand on dit qu’il entre dans toutes les formes, IX, 25, 4, dans toutes les essences, IX, 28, 2, il faut, entendre qu’il les prend lui-même, cf. IX, 34, 4 ; cf. encore IX, 64, 8. Les formes qu’il entoure toutes, IX, 86, 5; 111, l,sont, comme le prouve le vers IX, 66, 3 ; cf. 2, ses propres formes, ses manifestations diverses auxquelles il est supérieur, qui sont renfermées en lui comme en leur principe. Nous verrons que c’est lui encore qui est représenté au vers IX, 85, 12, sous le nom de Gandharva, comme contemplant lui-même toutes ses formes. Au vers IX, 71, 2, il manifeste, il délivre lui-même
son essence d’Asura, celle apparemment qui habite le séjour attribué à Soma dans le ciel suprême, IX, 86, 15.
Les différents séjours ou lieux d’origine de Soma sont désignés d’une façon plus précise dans les passages suivants, I, 91, 4 : « Avec celles de tes essences qui sont dans le ciel, avec celles qui sont sur la terre, avec celles qui sont sur les montagnes, dans les plantes, dans les eaux, avec elles toutes sois-nous favorable, etc. » IX, 59, 2 : « Clarifie-toi en coulant des eaux, ô toi qui ne peux être trompé, en coulant des plantes, en coulant des cuves. » Les eaux, en tant que séjour de Soma opposé à d'autres, et surtout les eaux d’où il coule, ne peuvent être simplement celles auxquelles il est mêlé dans sa préparation sur la terre. Elles sont le séjour atmosphérique de Soma, en sorte que le vers I, 91, 4 se trouve contenir la mention de ses séjours dans les trois mondes. Celle des montagnes et des plantes qui peuvent d’ailleurs, les premières surtout, être placées dans le ciel (comme nuages) aussi bien que sur la terre, n’ajoute rien à l’énumération qui ne soit déjà compris dans ces divisions générales. Des citations analogues sur Agni ont donné lieu plus haut à des observations du même genre.
Le chiffre trois joue du reste dans le mythe de Soma un rôle analogue à celui que nous avons constaté dans le mythe d’Agni. Je ne prétends pas pourtant qu’il n’y puisse faire allusion qu’aux trois mondes. Dans le sacrifice du Soma, ce breuvage est exprimé trois fois dans la même journée, et c’est certainement la cérémonie du soir qui est désignée par le terme de «troisième pressurage, » au vers 5 de l’hymne III, 28, à Agni, où ce terme est opposé à celui de « pressurage de midi », ibid. 4. Il n’y a aucune raison d’interpréter autrement le troisième pressurage auquel on invite Indra, III, 52, 6, les Açvins, Yàl. 9, 1, les Æiblius, I, 161, 8; IY, 33, 11 ; 34, 4 ; 35, 9 ; cf. IV, 37, 3. On pourrait voir une allusion à ces trois cérémonies dans la mention des trois étangs de Soma bus par Indra, V, 29, 8, qui sont appelés une fois tous ensemble les étangs de Manus, ibid. 7, tandis qu’ailleurs ce sont les dieux Maruts, soit seuls, VIII, 7, 10, soit avec les dieux Pûshan et Vishnu, VI, 17, 11, qui en tirent la liqueur. Dans ces derniers cas, un rite du sacrifice terrestre aurait été transporté à la préparation du Soma dans le ciel, d’autant plus facilement d’ailleurs qu’il était lui-même emprunté aux trois divisions de la journée réglées sur les trois étapes de la
Bergaigne, Religion védique. 12
course diurne du soleil. Il faut remarquer pourtant, d’une part, que le personnage de Manus a un caractère mythologique assez accusé pour que ses trois étangs de Soma ne doivent pas de toute nécessité être rapportés à la terre seule, de l’autre que des nombres correspondant primitivement à des divisions épuisant l’univers ont été souvent, en vertu d’une loi que nous étudierons au chapitre de Y Arithmétique mythologique, et dont nous trouvons une application dans le triple ciel, séjour de Soma, IX, 113, 9, attribués tout entiers aux espaces supraterrestres.
En fait l’intervention de Vishnu, dans un texte relatif aux trois étangs de Soma, suggère naturellement l’idée des trois pas de ce dieu, «pleins d’une douce liqueur, » I, 154, 4, lesquels, ainsi qu’on le verra, correspondent ordinairement aux trois mondes. La même idée se retrouve au vers II, 22, 1, dans la mention du Soma exprimé par lui pour Indra dans les trois coupes ( trikadrukeshu ). 11 n’y a pas de conclusion particulière à tirer des textes portant simplement qu’Indra a bu le Soma dans ces trois coupes, I, 32, 3 ; II, 11, 17 ; 15, 1. Mais les trois coupes à travers lesquelles vole Yama, X, 14, 16, ne peuvent guère être que des divisions de l’univers, comme les « six larges » et « l’unique élevé » mentionnés dans ce même vers sur lequel nous reviendrons d’ailleurs. J’en dirai autant des trois tonnes, sinon de celles dont il est question au vers VII, 2, 8, en même temps que de trois cuves pleines, et dans lesquelles trois Somas sont pressés pour Indra dans sa demeure, ibid. 7, au moins des trois tonnes pleines de liqueur nommées avec les trois cieux, les triples eaux et tous les êtres, comme comprises en Parjanya, VII, 101, 4. Remarquons encore à propos des tonnes, koça (cf. IX, 75, 3 ; IX, 103,3), que Soma est prié d’ouvrirla tonne « intermédiaire », IX, 108, 9, apparemment pour en sortir lui-même : la tonne intermédiaire sera celle de l’atmosphère. Au vers VI, 47, 4, les trois penchants de montagnes où Soma entretient la liqueur, sont évidemment aussi identiques aux trois mondes nommés dans le même vers. Citons encore le vers X, 27, 23, où les trois étangs qui « échauffent » la terre doivent être des étangs renfermant un élément igné, en d’autres termes des réservoirs de Soma : deux de ces étangs, mentionnés ensuite séparément, rappellent les deux bûches d’Agni qui vont vers leur sœur, cf. p. 140, et par conséquent les deux mondes supérieurs opposés à la terre.
Mais revenons à des textes et à des termes plus clairs. Soma reçoit l’épitlie triprishtha « qui a trois plateaux », c’està-dire «qui coule de trois plateaux », VII, 37, 1 ; IX, 71, 7 ; 75, 3 ; 90, 2 ; 106, 1 1 (cf. IX, 62, 17), et il faut entendre par là. les trois mondes comme le prouve le vers IX, 86, 27, qui place le troisième plateau de Soma en haut du ciel. On l’appelle aussi Irishadhastha « qui a trois demeures »,
VIII, 83, 5, comme Agni, et on dit qu’il prend trois demeures en se clarifiant, IX, 103, 2, ou, ce qui revient sans doute au même, qu’il passe par trois tamis, IX, 97, 55. Au vers
IX, 73, 8, je crois comprendre que ces trois tamis sont renfermés en lui, c’est-à-dire les trois mondes dans l’élément divin qui les dépasse’. Soma reçoit encore l’épithète tridhâtu « triple », IX, 1, 8 ; 70, 8, et cette expression est en quelque sorte commentée dans le vers IX, 86, 46, où nous lisons que Soma coule triple « autour des mondes ».
Quant à l’épithète tryâçir, V, 27, 5, je ne crois pas qu’on doive l’interpréter, comme le fait M. Roth, après Sâyana, dans le sens de « qui est mêlé à trois produits différents du lait », ni, comme on pourrait y songer aussi, par le rapprochement des épithètes gavâçir « mêlé aux vaches» (au lait), yavâçir «mêlé au froment», enajoutant. je suppose, les eaux au froment et au lait. Je l’expliquerais plutôt dans le même ordre d’idées que les épithètes tridhâtu, Irishadhastha et triprishtha, « qui semêleàtrois sortes de lait ou d’eaux dans les trois mondes. » On en peut rapprocher cette expression du vers IX, 108, 12, «Il prend un vêtement triplement (ou trois fois) », le liquide auquel Soma s’unit étant souvent, comme nous le verrons, appelé son vêtement1 2.
Trois essences, dhâman, sont au vers IX, 67, 26, attribuées à Soma en même temps qu’à Agni et à Savitri, et nous retrouverons les vers IX, 96, 18 et 19, qui à la troisième essence de Soma en ajoutent encore une quatrième. Au vers IX, 73, 1,
1. Cette interprétation, en dépit du vers suivant, me semble convenir mieux au contexte que cette autre : <1 II prend (passe par) trois tamis dans le cœur de l'homme, a — De même , bien que le terme tryavi signifie « âgé d’un an et demi t, il me semble difficile de ne pas reconnaîire un jeu de mots dans l’application de cette épithète au veau que lèche la vache céleste, III, 55, 14, et, si on la traduit alors « qui a trois tamis, a de ne pas identifier le veau à Soma.
2. Ce serait peut-être aller trop loin que de chercher une allusion à la même idée dans cette autre expression : « Il se revêt d’une triple protection dans les eaux, » IX, 97, 47.
Soma prend, pour se laisser saisir, trois têtes qui correspondent probablement aux trois mondes. Notons aussi, quoique nous n’ayons pas encore traité du Soma sous le nom d'amrita , que d’après le vers YI, 44, 23, Indra a trouvé la triple ambroisie cachée dans les espaces du ciel (sans doute pour la répandre dans les deux autres mondes). Enfin nous verrons en étudiant le mythe du cheval du sacrifice, que ce cheval, symbole de Soma, a pareillement trois formes, ou selon l’expression du vers X, 56, 1, trois « splendeurs, celle qui est ici, la supérieure, et la troisième. »
J’ai donné, en traitant une première fois des nombres mythologiques à propos des différentes formes d’Agni, les raisons qui m’ont déterminé à étudier d’ordinaire le nombre trois avant le nombre deux. Celui-ci n’a pas une moindre importance dans le mythe de Soma que dans celui d’Agni. On se rappelle que l’opposition du Soma terrestre et d’un Soma céleste ressortait déjà de quelques-uns des textes cités pour établir, d’une façon générale, la diversité des formes de Soma. Elle est plus nette dans celui-ci , X, 1 16, 3 : « Enivretoi, ô Indra, du Soma divin ; enivre-toi de celui qui est exprimé chez les habitants de la terre. » « Tu règnes sur l’univers, » dit le vers IX, 66, 2 à Soma, « avec tes deux formes ( dhàman ) qui se font face Tune à l’autre. » C’est encore une allusion aux deux mondes qu’il faut voir dans le vers IX, 86, 6, d’après lequel les rayons de Soma partent de deux côtés. Au vers IX, 65, 27, le pronom anayà désigne une splendeur « éloignée » de Soma qui se trouve implicitement opposée à sa forme terrestre1. Les deux Somas sont opposés au vers IX, 85, 11, sous la forme de deux oiseaux dont il est dit expressément que l’un vole dans le ciel et que l’autre est arrêté sur la terre.
D’après le vers IX, 38, 5, le suc enivrant, le fils du ciel, regarde d’en haut le Soma qui a pénétré par le tamis. Ici, le Soma céleste paraît être soleil. Le vers IX, 79, 4 oppose encore, quoiqu’en termes assez obscurs, le séjour céleste de Soma à son séjour terrestre. Les trois coupes et les trois tonnes de Soma ont été plus haut identifiées aux trois mondes. Les deux cuves, camù, sont certainement le ciel et la terre aux vers IX, 69, 5 et 71, 1 qui représentent le Soma prenant
1. L’opposition est mieux marquée au vers IX, 63, 12, seulement elle ne porte plus sur les formes de Soma lui-même, mais sur celles de la prière qui l’accompagne.
entre elles un vêtement ou une chevelure de nuages. On peut voir au moins une allusion aux deux mondes dans les autres mentions de ces deux cuves, IX, 36, 1 ; 72, 5. Le duel du mot oni qui, quel que soit son sens précis, désigne deux ustensiles servant à la préparation du Soma, IX, 16, 1, suggère inévitablement l’idée du ciel et de la terre dans la formule dhartàram omjoh, IX, 65, 11, appliquée à Soma qui est si souvent appelé « celui qui soutient les deux mondes1. »
Nous retrouverons sous d’autres chefs le vers IX, 70, 2, opposant le Soma (terrestre) qui mendie la précieuse ambroisie et le Soma (céleste) qui se revêt des eaux brillantes quand on a trouvé sa demeure ; le vers IX, 12, 5, d’après lequel le Soma (céleste) qualifié ailleurs de parisrut « coulant tout autour», IX, 1, 6 (cf. IX, 68, 1; cf. aussi l’épithète parijman appliquée à Agni), « embrasse » le Soma (terrestre) qui a coulé dans les cuves; enfin ce vers si curieux, IX, 64, 30 : « Que tu sois séparé de lui, ô Soma, ou que tu lui sois réuni, sa.gfe du ciel, clarifie toi, pareil au soleil, pour notre salut. » Nous verrons aussi qu’on peut identifier au Soma aussi bien qu’à l’Agni terrestre le personnage qui semble appelé au vers V, 44, 6 le reflet du soleil (cf. 7) dans les eaux, et qui est dans le même hymne opposé sous le nom d’inférieur (vers 2), à « l’aîné » (vers 1). La mention de « l’aîné » se retrouve dans un hymne à Soma, IX, 97, 22, et il y semble implicitement opposé au Soma terrestre. Citons encore dans le même ordre d’idées le « nombril céleste » de Soma, VI, 39, 4, expression qui d’ailleurs éveille l’idée de père plutôt que celle de frère aîné.
L’assimilation de Soma à la foudre permet de lui rapporter encore le vers X, 27, 21, qui oppose à la foudre répandue en divers lieux au-dessous des eaux du soleil (au Soma terrestre) une forme glorieuse (littéralement une gloire) supérieure. Enfin l’opposition du Soma terrestre et du Soma céleste n’est nulle part relevée avec plus de force que dans le vers X, 85,
3 : « On croit avoir bu le Soma quand la plante a été exprimée ; mais le Soma que connaissent les prêtres, personne ne l’atteint, » cf. 4. Ce vers fait d’ailleurs partie d’un texte où,
1. Je mentionne ici seulement pour mémoire les textes d’après lesquels Soma donne les richesses des deux mondes, IX, 14, 8; 19, 1; 29, 6; 63, 30; 97, 51; 100,3,1a double richesse, IX, 4,7 ; 40,6; 100, 2. Ils rappellentpourtant la double nature de Soma quand celui-ci est représenté comme apportant lui-même ces biens du ciel et de la terre, IX, 57, 4; cf. 31, 2. Nous aurions pu citer plus haut d’autres passages d’après lesquels Soma procure les richesses du ciel, de la terre et de l’atmosphère, IX, 36, 5; 64, 6.
comme nous l’avons reconnu, le Soma céleste est identifié à la lune.
Remarquons pour Soma, comme nous l’avons fait pour Agni, que la croyance à une forme céleste de cet élément a dû singulièrement favoriser la distinction du breuvage sacré et d’un dieu qui y préside. Cette distinction est devenue assez complète pour que le dieu Soma, non-seulement soit invité au sacrifice1, I, 91, 10; cf. IX, 65, 5 et passim, pour y goûter les offrandes, I, 91, 4; cf. IX, 77, 3 ; 114, 4, qui le fortifient comme les autres dieux ( àhutivvidh , IX, 67, 29; cf. IX, 4, 9 ; 47, 1 et tout l’hymne 47), mais encore soit compris dans l’énumération des dieux qu’Agni est prié d’amener au sacrifice pour y boire le Soma, Y, 51 , 9.
En attendant que nous puissions continuer au chapitre de l'Arithmétique mythologique l’étude des nombres qui figurent dans le mythe de Soma, remarquons encore qu’il est, par son titre de diçà m pati « maître des régions », IX, 113, 2, mis en relation avec les quatre points cardinaux, lesquels paraissent bien être représentés au vers Y, 47, 4 par les quatre personnages (masculins !) qui le portent et l’hébergent, et au vers IX, 74, 6 par les quatre ouvertures ou sources ( ndbh ), situées au bas du ciel, qui portent l’offrande immortelle2.