SECTION II LE SOLEIL
Le mâle du ciel est le soleil. Le rôle du soleil dans une mythologie naturaliste est nécessairement de première importance. Même sous son nom vulgaire il est adoré par les vlryas védiques, et plusieurs hymnes lui sont exclusivement adressés. Il est « l’âme du monde mobile et du monde immobile » I, 115, 1, et tous les êtres dépendent de lui, (littéralement, sont attachés à lui), I, 164, 14. En effet, c’est lui qui prolonge la série des jours, VIII, 48, 7, et vivre, c’est voir le soleil se lever, IV, 25, 4; VI, 52, 5; cf. I, 23, 21 ; II, 33, 1. L’amour de l’homme pour le soleil trouve l’une de ses expressions les plus frappantes dans ce vers, X, 37, 8 : « Traînant avec toi un immense éclat, ô brillant ! resplendissant, jouissance pour tous les yeux , .te levant du sein d’une splendeur sublime, puissions-nous, vivants, te contempler, ô soleil! » Quand il est enveloppé de ténèbres, les êtres sont « comme un insensé qui ne sait plus où il est », V, 40, 5. Notre dicton « le soleil luit pour tout le monde » est déjà védique, VII, 63, 1 ; mais ce n’est pas seulement pour les hommes que le soleil brille, c’est pour les hommes et pour les dieux, c’est-à-dire pour l’univers, 1,50,5.11 n’est jamais, au moins sous son nom vulgaire, considéré comme malfaisant. A peine trouve-t-on dans tout le 7?ig-Veda deux ou trois allusions à son ardeur dévorante, II, 33, 6 : « Puissé-je atteindre la faveur de Rudra, comme l’ombre pendant l’été » ; IX, 107, 20 : «Nous avons, comme des oiseaux dans leur vol, échappé au soleil qui brûle pendant l’été » ; VII, 34, 19 : « Ils brûlent leur ennemi comme le soleil la terre ». Les auteurs des hymnes vivent encore évidemment sous des climats tempérés, et le petit nombre des traits pareils à ceux que nous venons de citer ne doit pas nous prédisposer à reconnaître, comme on l’a fait peut-être trop vite dans la mythologie védique, la conception d’un rôle malfaisant du soleil.
• Le séjour et l’état du soleil quand il a disparu sont des questions qui préoccupent vivement nos poètes, I, 35, 7 : «Où est maintenant le soleil? Qui le sait? Sur quel ciel s’éten-
dent ses rayons ? » D’après les vers 1, 115, 4 ; II, 38, 4, il n’est encore, quand il disparaît le soir, qu’au milieu de sa course: c’est qu’il a deux formes, l’une sous laquelle il se lève, et l’autre sous laquelle il se dirige vers l’Est, X, 37, 3, évidemment pendant la nuit. Le vers I, 115, 5 nous apprend que l’une de ses formes (le texte dit « splendeurs ») est brillante, et que l’autre est noire : mais par ce terme « noire » il faut entendre simplement « invisible ». C’est par une figure du même genre que l’astre invisible est, comme nous le verrons, représenté dans la mythologie par un aveugle; il y est du reste souvent aussi désigné par cette qualification de « noir ». De notre première citation nous retiendrons ce trait « Sur quel ciel s’étendent ses rayons ? » suggérant naturellement l’idée du monde invisible qui reçoit le soleil quand il disparaît aux yeux de l’homme. Il va sans dire que l’astre absent est ardemment désiré, IV, 5, 13 : « Quand les déesses, maîtresses de l'immortalité, quand les aurores nous recouvriront-elles de la couleur du soleil ? »
Le soleil n’est pas toujours représenté comme un être animé. Le vers V, 63, 7 en fait un char brillant placé dans le soleil par Mitra et Varuna. L’idée de char a été- naturellement suggérée par celle de la roue du soleil, et c’est évidemment le même astre qui est désigné par cette roue unique qui obéit aux mêmes dieux, V, 62, 2. ,11 est encore appelé une arme brillante, V, 63, 4‘, et enfin le bijou d’or du ciel, VII, 63, 4; cf. VI, 51, 1. Ces représentations, au moins le char et l’arme, impliquent l’intervention d’un être distinct du soleil ; nous en prendrons bonne note pour l’intelligence de certains détails mythologiques. On peut rapporter au même ordre de représentations la conception très-fréquente'1 2 du soleil comme un œil, l’œil des dieux et particulièrement de Mitra et Varuna.
En tant qu’être animé, le soleil est toujours mâle. Il est comparé à un aigle qui voie, VII, 63, 5, il est représenté luimême comme volant, 1, 191,9 et parait au vers V, 45, 9, recevoir directement le nom d’aigle. Le cheval est aussi une de ses représentations. C’est évidemment le soleil qui est désigné au vers VII, 77, 3 par la double qualification d’ « œil des dieux » et de « cheval blanc » ou « brillant ».
1. Ci. ce passage d’un hymne à Indra, X, 148, S: a Puisses-tu triompher des races ennemies avec le soleil! b