SUITE DU PRÉCÉDENT
Il a été prouvé dans le paragraphe précédent que le breuvage du sacrifice est de même nature que le soleil et l’éclair. Ainsi se poursuit la démonstration d’un des points principaux que nous avons en vue dans cette première partie ; c’est à savoir que le sacrifice est une imitation des phénomènes célestes. Ajoutons ici, comme nousl’avons fait au début du paragraphe correspondant de lasection consacrée à Agni, quelques remarques qui se rattachent au même ordre d’idées. J’ai déjà constaté que les trois pressurages du Soma exécutés dans une même journée correspondent aux trois positions que prend successivement le soleil le matin, à midi et le soir. Il n’est
1. Il faut peut-être interpréter dans le même sens les passages où Soma est invite à s’asseoir sur le barhis, IX, 55, 2 et passim.
2. Cf. encore les quatre mers de la richesse procurées par Soma, IX, 33, 6.
pas impossible qu’une allusion à la course circulaire du soleil soit également renfermée dans l’emploi fréquent de verbes signifiant courir, IX, 24, 5, couler, IX, 68, 10, tout autour, cf. IX, 63, 10, pour exprimer l’écoulement du Soma terrestre. Enfin le choix que les Aryas védiques faisaient d’une plante croissant sur les montagnes pour en tirer le breuvage du sacrifice, ne leur avait-il pas été suggéré par le mythe du Soma, venu de la montagne suprême, IX, 87, 8, c’est-à-dire du ciel et particulièrement des nuages du ciel, 1,187, 7? Nous nous en tenons pour le moment à ces observations qui n’auraient pas facilement trouvé place ailleurs. Mais c’est dans les relations que le Soma entretient, en tant qu’élément mâle, avec les éléments femelles du sacrifice, que l’imitation des phénomènes célestes apparaîtra dans toute son évidence.
Nous passons aux rapports de Soma avec les sacrificateurs. Comme Agni, il est à la fois leur père et leur prototype. Le premier caractère s’explique par le fait même de l’assimilation de Soma à Agni, particulièrement dans le mythe où il est conçu comme descendant du ciel mêlé aux eaux de la pluie. Je ne répéterai pas ici ce que j’ai dit d’Agni à ce sujet. Remarquons seulement encore que Soma entre dans le corps du père, non pas seulement transformé en nourriture comme Agni, mais sous sa forme visible, et venons immédiatement aux textes. Ces paroles d’un rishi « Vous êtes mes pères, ô Somas, » IX, 69, 8, pourraient se prendre simplement au sens moral. Mais il en est autrement du vers IX, 97, 40, d’après lequel Soma, roi du monde et assimilé à une mer (voir p. 164), a fait entendre un grand bruit, lors de la première organisation du monde, en engendrant les créatures. Cet acte, d’ailleurs, n’a pas été accompli par lui une fois pour toutes. On lui demande la semence d’où sort la postérité, IX, 60, 4. Il est le donneur de semence répandu dans les mondes (ou dans les êtres?), IX, 86, 39. Il est lui-même la semence, et c’est en cela, conformément à l’interprétation donnée plus haut du mythe pour Agni, que consiste sa paternité, IX, 86, 28: « Voici ta postérité, ô toi, semence divine; tu règnes sur l’univers entier. » On lui applique l’épithète jàvant, VIII, 83, 5, qui peut s’interpréter dans deux sens : « ayant » ou « donnant une postérité » ; ces deux sens reviennent d’ailleurs essentiellement au même. Il semble identifié à son propre père (cf. p. 100) dans le vers IX, 74, 5,
portant qu’il dépose dans le sein d’Aditi un fœtus qui ne paraît être autre que lui-même, puisque c’est par ce fœtus que les hommes deviennent pères d’une nombreuse postérité. C’est peut-être ce père qui se désigne lui-même au vers X, 183, 3, comme déposant un fœtus dans les plantes (cf. Parjanya, p. 172) et comme engendrant une postérité sur la terre. En tant que procédant directement de lui, les anciens sacrificateurs ont pu être appelés les frères de Soma, somajâmaya h, X, 92, 10. Ils sont au contraire appelés ses fils au vers X,56, 6, si l’Asura dont il est là question est le même que le cheval, évidemment identique à Soma (cf. p. 222) célébré dans les trois premiers vers de l’hymne (cf. p. 221). Je suis porté à identifier aussi à Soma le personnage accomplissant le sacrifice comme un sage (voir ci-après), qui a engendré les sept poètes, IV, 16, 3; cf. 1 et 2. Une allusion au même mythe pourrait être cherchée dans le vers I, 121, 2. Mais n’insistons pas sur ces textes obscurs et terminons par deux citations qui vont nous montrer dans Soma., père des hommes, le lien qui rattache la terre au ciel. La première nous a déjà servi à reconnaître le sens du mot « nombril » dans les textes qui établissent une filiation, IX, KL 8 : « Il (Soma) a réuni notre nombril à son nombril, et notre œil au soleil ; il a tiré du sage une postérité. » Voici l’autre qui rappelle la précédente, en même temps que la qualification de « tête du ciel » appliquée à Soma, I, 43, 9 : « Ta descendance, ô immortel, selon l’institution suprême de la loi, reçois-la avec amour sur ton nombril, ô Soma, toi qui es la tête (du ciel) ; sois attentif aux hommages qu’elle te rend. »
L’assimilation à un sacrificateur paraît au premier abord beaucoup plus étrange pour Soma que pour Agni. C’est en effet par Agni que se consomme le sacrifice, c’est lui qui porte l’offrande à sa destination ; mais Soma est l’offrande même. Si nous nous rappelons pourtant la confusion si fréquente dans un même personnage mythologique des attributs du feu et des fonctions d’allumeur ou de porteur du feu, nous nous étonnerons moins que dans certains mythes dont l’un, du reste, celui de la descente du ciel, nous est déjà connu, le préparateur ou le porteur du Soma ne soit autre originairement que le Soma lui-même. Il suffisait pour que la conception du Soma se dédoublât ainsi en celles d’un breuvage et d’un préparateur du breuvage, qu’il pût être par quelque côté considéré comme un prêtre. Or indépendant
ment de son identité essentielle avec Agni qui pouvait lui faire attribuer toutes les fonctions mythologiques de ce dernier, il était particulièrement appelé à remplir ses fonctions sacerdotales par un attribut qui lui appartient en propre et qu’Agni lui a peut-être même emprunté : la sagesse.
Les textes qui rapportent l’inspiration des poètes à l’ivresse du Soma ont été déjà cités. On dit encore qu’il remplit l’intelligence, IX, 72, 5, donne l’activité à la pensée, IX, 21, 7, ouvre la voie à l’hymne nouveau comme il l’a ouverte à l’ancien, IX, 91, 5; cf. 9, 8, qu’il conduit les pensées ou les prières par le plus droit chemin, I, 91, 1, qu’il est le premier inventeur de la prière, IX, 91, 1, le cocher de l’intelligence, IX, 16, 2, qu’en coulant et en se clarifiant il donne toutes les sagesses, IX, 57, 2; 62,25; 63,25; 66, 1. C’est lui qui, connaissant les régions (diçah, cf. diçâm pati), les indique à celui qui l’interroge, IX,, 70, 9, qui a appris au poëte que tous les remèdes sont dans les eaux, I, 23, 20. Dans l’hymne X, 94, sur les pierres qui pressent le Soma, la prière suivante du vers 14 est sans doute adressée au Soma lui-même : « Délie la pensée de celui qui t’a exprimé. »
Maître de l’esprit, IX, 11,8; 28, 1, gardien de la prière, VI, 52, 3, et de la sagesse antique, IX, 6, 8, Soma doit nécessairement puiser en lui-même la science qu’il communique aux autres. Faisant les rishis, IX, 96, 18, il a lui-même l’esprit d’un rishi, ibid. Il n’est pas seulement appelé un sage, IX, 84, 5 ; cf. IX, 7, 4 ; cf. encore 1, 91,2; IX, 15, 2, un rishi, VIII, 68, 1 ; cf. 4 ; IX, 35, 4 ; 87, 3 ; 96, 6 ; cf. 18, le sage du ciel, IX, 64, 30. Les textes qui lui donnent ces qualifications rappellent quelquefois en même temps sa nature de liquide, IX, 18, 2; 54, 1, et de breuvage, IX, 65, 29, c’està-dire l’origine même du mythe. On lui attribue aussi à luimême l’éloquence, VI, 39, 1, qu’il communique à ceux qui le boivent. Il est comparé à un chantre, IX, 71 , 7, ou reçoit directement le nom de chantre, IX, 7, 6 ; 66, 9. Ici, du reste, le mythe trouve un nouveau point d’appui dans le fait matériel du son que rend le Soma en coulant par le tamis, IX, 96, 17 ; 106, 14, pour ne rien dire du bruit qui l’accompagne dans le ciel sous forme d’éclair ; c’est peut-être à ce dernier qu’il est fait allusion au vers IX, 97, 7 où Soma est représenté comme un sanglier.
Les chants de Soma sont naturellement des hymnes ; sa science est avant tout la science sacrée, la science du sacri-
fice. Gardien de la loi, IX, 48, 4, connaissant la première loi, la loi céleste, IX, 70, 6, sur laquelle ont été réglés, comme nous le verrons en étudiant l’idée de loi, les rites du sacrifice, il découvre les noms ou les essences secrètes des dieux pour qu’on les proclame sur le gazon du sacrifice, IX, 95, 2; il les proclame lui-même, IX, 97, 7 ; il dit où sont les dieux, IX, 39, 1, il nomme Indra, IX, 63, 9. En cette qualité déjà il a droit au titre de ho tri qui, dans le /?ig-Veda, désigne ordinairement le sacrificateur en général, mais qui le désigne surtout en tant qu’invoquant (hû) les dieux et les invitant au sacrifice. Il est seulement comparé à un ho tri aux vers IX, 92, 2 et 6, ainsi qu’aux vers IX, 97, 1 et 47, dans ces derniers d’ailleurs avec mention de ses chants. Mais on dit de lui, avec une allusion évidente au titre de ho tri dans le choix de la racine employée (hû), qu’il invoque, cf. IX, 84, 1 , et fait descendre du ciel les dieux, IX, 80, 1, et particulièrement Indra, IX, 96, 1 . Nous retrouverons plus loin le passage où les Somas sont comparés à des liotri sacrifiant dans le ciel, IX, 97, 26.
Ajoutons que comme Agni auquel il est assimilé, non-seulement d’une façon générale en tant qu’élément igné et dans ses formes célestes, mais dans le culte même en tant qu’étendard du sacrifice, IX, 86, 7, il sert de messager, IX, 45, 2 ; cf. 99, 5, et plus généralement d’intermédiaire entre l’homme et les dieux, cf. IX, 94, 3. Il est en effet comme Agni un dieu descendu sur la terre, à la fois ami d’Indra, par exemple, et des hommes, IX, 97, 43.
Pour toutes ces raisons, Soma a été considéré aussi bien qu’Agni comme le véritable sacrificateur. Il partage avec lui la qualification de yajna-sâdhana « qui accomplit le sacrifice », IX, 72, 4, et celle de svadlivarci à laquelle on s’accorde à donner le même sens dans son application si fréquente à Agni (voir Gr. s. v.), et qu’il n’y a aucune raison 1 d’interpréter autrement dans son application à Soma, IX, 86, 7 ; IX, 3, 8. Il est expressément prié au vers IX, 44, 4, de faire en se clarifiant un sacrifice agréable, et au vers IX, 74, 2, d’honorer par le sacrifice les deux mondes. On va jusqu’à dire qu’il répand le gazon, IX, 5, 4, probablement celui du sacrifice céleste. Nous l’avons déjà vu comparé à un hotri. Il reçoit aussi
1. L’expression svadhvaram jnnain désigne au vers VIII, S, 33 les sacrifiants terrestres, et au vers I, 45, 1 les ancêtres divinisés. Il n’y a donc pas lieu non plus d’attribuer au mot le sens de i qui reçoit bien les sacrifices ».
le nom de potvi, IX, 67, 22, et celui de brakman parmi les dieux, IX, 96, 6. Je ne parle pas du nom de vipra (cf. Gr. s. v.) qui désigne ordinairement les prêtres, mais dont l’application est beaucoup plus large que celle des mots précédents. L’un des textes les plus intéressants pour le sujet qui nous occupe est celui où Soma reçoit à la fois les noms d’offrande, havih, et de sacrificateur, havislimat (qui fait l’offrande), IX, 83, 5, (cf. 96, 12), rapprochés avec une intention évidente. Il montre que la contradiction signalée par nous dès le début n’échappait pas aux rishis védiques, mais qu’elle ne les arrêtait pas non plus. Elle flattait plutôt leur goût pour ces paradoxes qu’ils présentent si souvent sous forme d’énigmes.
Aux mythes d’Agni prêtre et d’Agni père des hommes, nous avons rattaché ceux d’Agni maître de maison et d’Agni chef de tribu. Soma est aussi le chef des tribus, IX, 108,10, le pasteur des hommes, IX, 35, 5, le roi de la demeure, IX, 97, 10; 23; cf. 18, celui qui veille sur elle, IX, 82, 4, et fait prospérer le domaine, IX, 104, 2 ; cf. VII, 54, 2. Il est invoqué sous le nom de Vâstosh pâli « maitre de la demeure » dans l’hymne VII, 54, où il reçoit en outre au vers 2 l’un de ses noms vulgaires (indu), et enoutre au premier vers de l’hymne VII, 55.
Pour que notre étude du personnage de Soma reste dans toutes ses parties parallèle à celle que nous avons consacrée à Agni, c’est encore ici que nous devons citer les textes relatifs à son antiquité. Et en effet cette antiquité intéresse, au moins par un côté, le mythe de Soma père des hommes, et celui de Soma sacrificateur et prototype des sacrificateurs. Or Soma est, il est vrai, souvent comparé, comme l’est aussi Agni, à un petit qui vient de naître, IX, 74, 1 ; 105, 1 ; 109, 12, et représenté pour cette raison jouant dans la cuve, IX, 6, 5 ; 45, 5, jouant comme un petit, IX, 110, 10. Nous le verrons léché comme un veau par ses mères, IX, 100, 1 et 7 ; cf. 85, 11. On le compare aussi à un beau jeune homme, IX, 14, 5, et il est appelé lui-même un jeune homme, IX, 9, 5 ; 67, 29, car il est devenu grand en naissant, IX, 59, 4.
Mais sa naissance dans chaque cérémonie nouvelle n’est qu’une renaissance. Il a coulé autrefois pour Manu, IX, 96, 12, et généralement pour les anciens sacrificateurs, IX, 67, 31 ; 97, 51, comme il coule pour les nouveaux. Le récipient où il s’arrête est sa demeure ancienne, IX, 107, 5, et les che-
mins qu’il suit à travers le tamis sont ses anciens chemins, IX, 52, 2. Aussi lui donne-t-on à lui-même la qualification d’ « antique » en même temps que celle de « naissant », IX, 96, 10. Il est le breuvage antique, IX, 6, 3 ; cf. 36, 3, et le premier-né de deux jeunes parents qui, comme nous le verrons, sont le ciel et la terre, IX, 68, 5. Nous savons déjà qu'il est le premier inventeur de la prière. Il est aussi appelé le premier législateur dhâmadhâ , IX, 86, 28. C’est donc lui qui a établi cette loi ancienne que suivent ceux qui l’honorent, IX, 97, 5 ; cf. 3, 9 ; 42, 2, et qu’il suit lui-même, IX, 111,3; cf. encore IX, 23, 2 ; 54, 1 .
Il me resterait à montrer que Soma l’ancien, Sonia le maître de la demeure, Soma le prêtre, Soma l'ancêtre des hommes, est, comme Agni, représenté dans la mythologie védique par divers personnages légendaires de sacrificateurs. Mais tandis que dans le chapitre consacré à Agni, tout en réservant ceux des personnages de ce genre dont la légende est dans une relation particulièrement étroite avec les mythes d’Indra et des Açvins, j’en ai trouvé encore un certain nombre qui ont pu dès lors faire l’objet d’une étude spéciale; en ce qui concerne Soma au contraire, j’en suis à peu près réduit, pour ne pas anticiper sur les sujets de la seconde et de la troisième partie de ce livre, à prier le lecteur d’attendre jusque-là la confirmation d’un fait que je ne pouvais me dispenser de signaler ici. Cependant on a vu déjà que le rishi Vasishffia, dans l’hymne VII, 33, où il est assimilé à l’éclair (vers 10), paraît être assimilé aussi à Soma dont l’une des formes est d’ailleurs l’éclair : « Tous les dieux t’ont reçu dans la cuiller, goutte tombée par l’effet de la prière divine » (vers 11). La vérité est que l’idée du feu et celle du Soma, confondues, comme nous l’avons vu, dans les formes célestes de ces éléments, se retrouvent souvent aussi confondues dans la cqnception des sacrificateurs mythologiques. C’est ainsi encore que Soma est appelé comme Agni « le plus Angiras », IX, 107, 6, ce qui revient à faire de lui le chef de la troupe des Angiras, le premier Aragiras.
Remarquons aussi que le mot peru, désignant au vers IX, 74, 4, les préparateurs du Soma, peut passer pour un nom du Soma lui-même (voir p. 191).