‹ La religion védique d'après les hymnes du Rig-Véda (volume 3)Chapitre 66 sur 81 · II · texte numérisé non relu

II

dans le /?ig-Veda, où les dieux et les personnages mythologiques qu’on leur assimile sont représentés prenant leurs essences, leurs formes ( nàma , dhâmâni , etc.) sacrées, yajniyâni , cachées, guliyâ , etc. Le neutre de l’adjectif amrita luimême est ainsi employé dans les locutions amrilâni nàma, X, 123,4, dhâmüny amritâ, III, 55, 10, «essences immortelles. » Au vers III, 38, 4, le pluriel du mot nâman pourrait même être facilement sous-entendu, puisque le singulier du même mot est exprimé dans le pâda précédent. Je n’hésite donc pas à traduire « L’essence du mâle, de l’Asura, est grande ; celui qui a toutes les formes a pris1 ses essences (ses formes) immortelles », et au vers I, 35, 6, « Ils se sont emparés des essences immortelles, s’en servant comme de l’essieu d’un char» (pour apparaître dans le ciel? cf. p. 97). On dit à peu près de même d’Agni qu’il est maître de mainte essence immortelle, amritasya bhûre h, VIL 4, 6, c’està-dire qu’il peut la prendre, et qu’il a fait pour lui-même, qu’il a pris, toutes les essences, les formes immortelles, eakrâno amritâni viçvâ, I, 72, 1. Le Gandharva a proclamé, annoncé les essences immortelles, amritâni, des rivières, X, 139,6.

En résumé le mot amrita , employé substantivement au neutre, s’explique dans un grand nombre de passages, pour la plupart desquels MM. Roth et Grassmann ont proposé d’autres sens, comme se rapportant à un mot nâman , dltâman , etc. sous-entendu, ou mieux à l’idée d’essence, de nature, de forme, exprimée par ces mots. Cette signification d’ «essence, nature, forme immortelle » est en même temps la transition naturelle à celle d’ « immortalité '2 » avec laquelle elle se confond du reste dans la plupart des cas. Je crois qu’elle rend compte aussi du sens, d’ailleurs relativement rare 3 dans le

1 . Cf. l’emploi de la racine sthâ accompagnée du préfixe â avec le mot dhâman (essence, et non demeure, voir quatrième partie, ch. III, sect. i) pour régime direct, X, 13, 1. C’est probablement dans la même combinaison de d sthâ avec le mot amrita qu’il faut chercher le sens du vers Vâl. 1, 7, dont la construction me paraît d’ailleurs difficile.

2. Voir dans le lexique de M. Gr. s. v. les autres passages où le mot prend ce sens.

3. Plus rare, selon moi, que n’en ferait juger le lexique de M. Gr. Au vers X, 122, 3, l’expression hùyamûno amvitâya paraît signifier « appelé à l’immortalité », cf. IX, 108, 3. Les vers V, 3,4; X, 11, 9, où le mot paraît signifier n l’immortel », les vers III, 23, 1 ; VI, 73, 18, où il signifie certainement « l’immortalité », semblent cités par erreur. (Voir pour le premier et les deux derniers la traduction de M. Gr. lui-méme.) Je réserve l’inter-

/?ig~Veda, qu’on rend d’ordinaire par le terme, emprunté à la mythologie grecque, d’ « ambroisie ».

Remarquons d’abord qu’en dépit de la parenté certaine des noms et delà ressemblance évidente des mythes, nous avons le droit, en cherchant à préciser le sens du sanskrit amrita, de négliger le grec àgSpocta, qui, renfermant un suffixe dérivatif, ne lui correspond pas exactement. Ajoutons que nous ne songeons pas à donner pour base au mythe de l’amrita l’idée vague et abstraite d’essence, de principe immortel, mais l’idée beaucoup plus précise et plus concrète d’essence, de nature immortelle de tel ou tel élément particulier à déterminer. Tout le monde a admis depuis M. Kuhn que cet élément était l’eau du ciel, l’eau immortelle, c’est-à-dire toujours jaillissante. Nous avons en effet rencontré plus haut une application aux eaux du pluriel neutre amritâni dans le sens d’ « essences immortelles », X, 139, 6, et la qualification d’immortelles leur est donnée aux vers I, 62, 10 ; IV, 3, 12 (cf. X, 95, 9 ?). Mais les rishis attribuent la même épithète à la lumière, VII, 76, 1, et particulièrement à l’aurore, I, 113, 13; VII, 75,3. D’autre part, on est d’accord pour identifier l’amnta au Soma, qui est appelé en effet l’offrande immortelle, IX, 74, 6, la liqueur immortelle, X, 123, 3, et qui, sous la figure du Purusha (voir chap. III), a quatre pieds dont l’un est tous les êtres, et dont les trois autres sont l’amrita dans le ciel, X, 90, 3. L’amnta, « nombril (principe) de la loi, » qui naît lorsque le nuage donne son lait, IX, 74, 4, semble être le Soma, célébré dans l’hymne entier. Un passage concernant les relations du Soma avec le vent, I, 135, 9, a déjà été rapproché des vers VI, 37, 3; X, 186, 3, où le nom à' amrita paraît substitué à celui de Soma. Enfin T amrita, mis au vers III, 26, 7 dans la bouche d’Agni, paraît bien être le breuvage sacré versé dans le feu1. Soma est, il est vrai, distingué de Y amrita au vers VI, 44, 23, d’après lequel il a trouvé cette substance a cachée dans les espaces du ciel», jouant ainsi le rôle attribué ailleurs aux flammes d’Agni, III, 1,14. Mais ce vers fait peut-être allusion à l’action du Soma terrestre sur le Soma céleste, comme un

prétation des vers I, 164, 21; V, 2, 3; X, 12, 3, qui me semblent obscurs. Une dizaine d’autres passages où M. Gr. croit encore, à tort selon moi, devoir donner au mot amrita le sens d’ « ambroisie » sont interprétés dans le texte.

1. La coupe de Soma offerte à Indra reçoit elle-même l’épithète amrita « immortelle ».

autre vers déjà cité, IX, 70, 2, où le Soma « mendiant le précieux amrita 1 » est opposé .à celui qui «se revêt des eaux brillantes, quand on a trouvé sa demeure», c’est-àdire au Soma céleste identique à ce même amrita. Nous savons d’ailleurs que le personnage de Soma est sujet à un dédoublement dont nous avons eu un exemple dans le mythe du Soma apporté sur la terre par un aigle. Or, j’ai montré que le Soma n’est pas identifié à la pluie elle-même, mais bien à l’élément igné contenu dans les eaux de la pluie, et cette observation me paraît applicable àl’amnta. C’est en ce sens que j’interprète levers I, 23, 19, qui place l’amrita dans les eaux, et le vers X, 30, 12, d’après lequel les eaux portent l’ amrita.

En somme, je crois que V amrita, en tant qu’élément matériel, est l’essence immortelle du Soma contenue dans les eaux du ciel, à laquelle le breuvage du sacrifice est identique, tant par son origine que par ses effets. C’est, cette essence immortelle qui, lorsque le corps mortel de l’homme se l’assimile, le transforme etle rend lui-même immortel. L’immortalité des dieux eux-mêmes n’a pas d’autre principe d’après les vers IX, 106, 8 et 108, 3, dont l’un porte que les dieux ont bu le Soma pour l’immortalité, l’autre que Soma a appelé à l’immortalité les races divines.

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