V. — ACTION DU SACRIFICE TERRESTRE SUR LES PHÉNOMÈNES CÉLESTES
Les formules diverses qui célèbrent la grandeur et la puissance de Sonia peuvent faire allusion à ses formes célestes d 'éclair et de soleil, ou reposer en partie sur la conception qui fait de lui, comme d’Agni à qui il est essentiellement identique en mythologie, l’élément principal de l’univers. Cependant il n’en reste pas moins en même temps, et même avant tout, le breuvage du sacrifice, soit terrestre, soit céleste. La forme terrestre de Soma participe nécessairement aux louanges dont le personnage complet est l’objet. Par cette seule raison, les textes en question auraient déjà leur intérêt pour le sujet qui va nous occuper, à savoir la puissance du sacrifice, et du sacrifice terrestre, en tant qu’elle est rapportée particulièrement à Soma. Mais ce que nous savons déjà de cette puissance du sacrifice nous permettrait de croire qu’elle est l’un des principes mêmes, que dis-je, le premier principe de la grandeur et de la puissance de Soma, lors même que les formules qui les célèbrent ne seraientpas conçues parfois, ainsi que nous allons le constater, dans des termes qui ne peuvent s’appliquer qu’au Soma terrestre. N’oublions pas d’ailleurs en les appréciant dans leur ensemble un terme qui semble les résumer, celui de « sacrifice efficace » appliqué à Soma, IX, 7, 3.
Je ne puis songer à relever tous les textes qui attribuent à Soma des bienfaits analogues à ceux des autres dieux : ils sont innombrables. Tous ses dons, dons de vaches, IX, 20, 2 ; 49, 2, de vaches, de chevaux, d’enfants mâles, IX, 2, 10 ; 9, 9, de gloire, de sagesse, de lumière, ibid., ses bienfaits qui se répandent à la fois sur les hommes, sur les vaches, sur les chevaux, sur les plantes, IX, 11, 3, se résument en cette formule : « Il porte dans ses mains tous les biens désirables », IX, 18, 4.
On dit de Soma comme de beaucoup d’autres dieux qu’il a séparé et soutenu les deux mondes, IX, 101 , 15, qu’il a soutenu le ciel avec un grand étai, VI, 47, 5, on le prie de faire que les deux mondes tiennent solidement, IX, 97, 27, on l’appelle celui qui soutient le ciel, IX, 2G, 2, les doux coupes (? onyoh,
IX, 65, 11, voir p. 181), c’est-à-dire encore les deux mondes. Il est lui-même l’étai solide, IX, 2, 5 ; 74, 2, l’étai suprême, IX, 86, 35 ; 108, 16, du ciel, l'étai solide du ciel et de la terre, IX, 87, 2 ; 89, 6. Les formules de ce genre rappellent quelquefois en même temps sa nature de breuvage, IX, 86, 46 ; 109, 6, de suc, IX, 76, 1, coulant à travers un tamis, IX, 2, 5. Mais les plus caractéristiques sont celles qui représentent Soma, non-seulement sur un tamis de laine de brebis, IX, 86, 8, qui pourrait être, comme nous l’avons vu, un tamis céleste, mais sur le nombril de la terre, ibid. et IX, 72, 7, placé là comme l’étai du ciel. Ces formules ne peuvent s’appliquer qu’au Soma du sacrifice terrestre.
« Séparer et étayer » les mondes, c’est souvent dans le langage mythologique une expression équivalente à «créer» les mondes. Et en effet, non-seulement c’est par Soma que la terre est grande, X, 85, 2, mais c’est lui-même qui a « fait » l’espace de la terre et celui du ciel, YI, 47, 4, soutenant en même temps l’atmosphère, ibid.; cf. I, 91 , 22, qui a « engendré » les espaces brillants du ciel, IX, 42, 1. Il est appelé le « père » du ciel et de la terre, IX, 96, 5, des deux mondes, IX, 90, 1 , quoique ailleurs, ainsi que nous leverrons, il soit considéré comme leur fils. Enfin au vers IX, 98, 9, et c’est ce passage qui est le plus intéressant pour nous, il est dit que Soma a engendré les deux mondes « dans les sacrifices ».
Nous lisons encore que Soma a mesuré les « six larges » (les six mondes, voir le chapitre Y Arithmétique mytholo-
gique), qui comprennent tous les êtres, VI, 47, 3, mesuré et conquis les deux mondes, IX, 68, 3, conquis l’espace, IX, 68, 9. Il est le maître du ciel, IX, 86, 11 ; 33 ; 89, 3, le maître, V, 51, 12 ; IX, 31, 6, le roi, IX, 97, 56, du monde, le maître des régions, IX, 113, 2. Le ciel et la terre sont sous ses lois, IX, 86, 9, lois inviolables, IX, 53, 3, et identifiées à celles de Varuna, I, 91, 3, auxquelles sont soumises toutes les races, IX, 35, 6, les cinq points cardinaux, IX, 86, 29. Tous les mondes, ou tous les êtres ( bliuvanâni ) lui sont soumis, IX, 86, 30.
La grandeur de Soma est quelquefois décrite en termes encore plus magnifiques. Il dépasse le ciel et la terre, IX, 86, 29 ; 100, 9 ; 1 10, 9, et tous les êtres, au milieu desquels il est comme le taureau dans le troupeau, IX, 110. 9. Toutes les races sont dans sa main, IX, 89, 6. Non-seulement Soma,
grand dès sa naissance, dépasse tous les êtres en général, IX, 59, 4, mais les dieux eux-mêmes sont sous sa loi, IX, 102, 5. Il est même le père des dieux, IX, 87, 2; 109, 4', qu’il a engendrés en hennissant, IX, 42, 4, et il reçoit ce titre dans un vers, IX, 86, 10, où il est appelé d’ailleurs la liqueur qui se clarifie et la splendeur du sacrifice.
De toutes les manifestations de la puissance de Soma, son rôle lumineux et son action sur les eaux du ciel sont celles qu’il paraîtra le plus naturel de rapporter directement au soleil et à l’éclair, sous la réserve toutefois des allusions au breuvage sacré que le nom seul de Soma semble nécessairement impliquer. En ce qui concerne par exemple le rôle lumineux de Soma, les passages qui le représentent faisant briller les deux mondes ses parents, IX, 85, 12 ; cf. 9, 3, conquérant, IX, 4, 2 ; 7, 4 ; 9, 9 ; 35, 1 ; 59, 4 ; 74, 1, et donnant, IX, 97, 39, la lumière, la faisant resplendir, IX, 36, 3, aujourd’hui comme autrefois, IX, 9,8; 49, 5, faisant le jour, IX, 92, 5, chassant l’obscurité, IX, 100, 8, et engendrant en même temps la lumière, IX, 66, 24, brûlant l’obscurité avec la lumière, IX, 108, 12, faisant briller les aurores, IX, 83, 3, moins brillantes que lui-même, IX, 75, 3, ne donnent lieu à aucune observation spéciale, si ce n’est que la plupart renferment, ne fût-ce que dans l’épithète pavamâna « se clarifiant », une allusion expresse au breuvage. D’ailleurs dans ceux mêmes où nous voyons le Soma qui fait briller les deux mondes pressé par les pierres, IX, 75, 4, celui qui brille lui-même et fait briller passant par un tamis, IX, 39, 3, celui enfin qui engendre la lumière mis en mouvement par des pressureurs, IX, 107, 26, le mythe du sacrifice céleste laisse subsister la possibilité d’une assimilation directe au soleil. Cette assimilation paraît certaine au vers IX, 85, 9, déjà cité, où Soma est représenté montant au haut du ciel dont il fait resplendir les espaces. Au vers IX, 10, 5, les Somas traversant le tamis, qui paraissent engendrer l’aurore, sont expressément appelés des soleils.
De même quand Soma est appelé celui qui conquiert les eaux, IX, 65, 20, qui met en mouvement la mer (céleste), IX, 35, 2, qu’ailleurs il est prié d’« accroître », IX, 29, 3; 61, 15, quand les rivières coulent, IX, 62, 27, en même
1. Le « frère » d'Indra dont les dieux sont fils d'après le vers X, 55, 1; cf. 7, est sans doute aussi Soma.
temps que les vents soufflent, pour lui, IX, 31, 3, quand les eaux suivent sa loi, IX, 82, 5, quand on le prie de faire couler la pluie du haut du ciel, IX, 49, 1 , la pluie du ciel, IX, 8, 8; 39, 2; 108, 10, la pluie divine, IX, 97, 17 ; cf. ibid., 21, nous pouvons croire, soit qu’il est identifié à l’éclair, soit tout au moins qu’il lui emprunte ces fonctions. Les Somas qui au vers IX, 65, 24, sont priés de faire couler la pluie du ciel, et que les vers précédents placent en différents lieux, particulièrement chez les /Irjîkas et chez Çaryanâvat, sont en tout cas des Somas célestes, en tant du moins qu’ils séjournent chez ces personnages. L’allusion, sinon l’identification à l’éclair, paraît certaine au vers IX, 74, 7, qui représente Soma prenant une forme brillante et fendant la tonne d’eau du ciel, et surtout au vers IX, 62, 26, d’après lequel il a mis en mouvement les eaux de la mer, et fait retentir, en les précédant lui-mêrne, les voix (du tonnerre). Le vers IX, 52, 3, n’est pas moins significatif ; nous y voyons Soma invité à employer ses traits, ses armes pour faire couler les dons renfermés dans une sorte de vase qui n’est autre que le nuage, cf. IX, 97, 15.
Mais dans d’autres textes, Soma est distingué, soit de l’éclair, soit du soleil, comme exerçant une action sur l’un ou sur l’autre. On lui demande le soleil, IX, 4, 5, il l’a fait briller, IX, 28, 5 ; cf. 23, 2, il l’a en naissant, orné d’une multitude de rayons, IX, 97, 31. De même il paraît engendrer l’éclair dans le vers suivant, IX, 61, 16 : « Il a, en se clarifiant, engendré la haute lumière commune à tous les hommes, comme un tonnerre brillant du ciel. »
A la vérité nous avons vu déjà que le personnage de Soma pouvait se dédoubler comme celui d’Agni, et plus généralement comme tous ceux qui représentent un élément, un phénomène naturel, un corps céleste, le dieu étant distingué de l’élément, du phénomène, du corps auquel il préside. C’est ainsi que la forme céleste du Soma primitivement identique au soleil, aurait pu être distinguée de cet astre. En fait nous avons déjà eu l’occasion de citer un passage où le Soma qui met en mouvement le soleil, est en même temps représenté comme montant lui-même dans le ciel, IX, 17, 5. Les vers IX, 37, 4 ; et 42, 1 et 2, d’après lesquels Soma a fait briller le soleil, a engendré le soleil dans les eaux, en ajoutant qu’il se clarifie sur le plateau de Trita, qu’il coule clarifié de
chez les dieux, font allusion au breuvage, mais au breuvage céleste.
D’ailleurs il est une observation que je dois faire ici, et que je prie le lecteur de se rappeler toujours dans les analyses pareilles à celle qui précède, lors même que je ne la renouvelle pas expressément. En mettant à contribution dans ce livre une multitude de formules pour en tirer en somme un petit nombre d’idées simples, non-seulement je ne prétends pas qu’une de ces idées simples puisse être retrouvée dans les termes mêmes de chaque formule, mais j’admets parfaitement que l’indétermination de la formule ait correspondu souvent à l’indétermination de la pensée chez celui qui l’employait, ou même qui faisait œuvre d’auteur en la modifiant. Soma par exemple, j’espère l’avoir démontré, est tantôt le breuvage du sacrifice, tantôt le soleil, tantôt l’éclair ; mais il peut être aussi tout cela à la fois, ou plutôt le personnage divin de Soma, tout en empruntant ses attributs mythologiques aux formes diverses qu’on lui assigne, peut devenir dans une certaine mesure une conception abstraite , où les attributs de ces diverses formes soient confondus. Je n’ai pas ici particulièrement en vue les textes qui célèbrent à la fois sa double action sur la lumière du jour et sur les eaux, I, 91, 22; IX, 86, 21 ; 90, 4, le rôle météorologique qui appartient en propre à l’éclair étant quelquefois attribué au soleil lui-même. J’ai d’ailleurs entrepris de démontrer que cette double action peut être attribuée au Soma du sacrifice terrestre. Les allusions au breuvage sacré et à sa préparation, quand elles accompagnent une représentation du Soma comme soleil ou comme éclair, peuvent s’expliquer, non par une contusion proprement dite, mais par un mythe particulier, celui du sacrifice céleste. Si donc j’admets le fait de la confusion, c’est moins que j’y sois contraint par quelque texte non susceptible d’une autre explication, que pour obéir, si je puis ainsi parler, aux suggestions du bon sens, lequel m’interdit de croire que des formules susceptibles de plusieurs applications aient toujours eu dans chacun de leurs emplois un sens unique et précis.
Ces réserves faites sur la portée à attribuer à certaines de mes interprétations, je ferai remarquer que les formules vagues et indéterminées n’en ont pas moins leur intérêt pour nous, comme ayant leur origine première dans une ou plusieurs idées précises, et peuvent à ce titre figurer dans notre
étude à côté des autres formules qui nous fournissent ces idées précises et qui nous font ainsi connaître les applications possibles des premières. En ce qui concerne l’action du Soma sur les phénomènes célestes, nous savons déjà que les formules qui la constatent ont été quelquefois réellement appliquées au Soma représentant le soleil ou l’éclair. Je vais montrer qu’elles l’ont été aussi au breuvage du sacrifice, et du sacrifice terrestre.
Nous avons vu plus haut dans deux des textes où Soma est considéré comme le support du ciel, qu’il remplit cette fonction « sur le nombril de la terre ». Le vers IX, 74, 3, en appelant Soma le conducteur des eaux ajoute qu’il commande « d’ici » à la pluie. Il paraît résulter également du rapprochement des vers IX, 110, 3; 4 et 5, que Soma a engendré le soleil, lui mortel, chez les mortels, et, toujours sans doute du même lieu, a fait couler comme une source le breuvage des hommes (les eaux célestes). Rappelons à ce propos un vers déjà cité, IX; 63, 8, d’après lequel c’est Soma lui-même, se « clarifiant chez Manu », qui paraît s’ètre transformé en soleil, puisqu’il a attelé pour courir dans l’atmosphère l’Etaça (cheval), ou selon le vers suivant, les dix harits (cavales) du soleil. Nous avons reconnu là le mythe du retour de Soma au ciel où il s’unit au soleil. Mais le vers précédent où il est dit simplement que Soma a fait briller le soleil, montre l’étroite liaison de ce mythe avec celui de l’action exercée sur le soleil par le Soma terrestre.
Dans le vers IX. 63, 9, que j’ai traduit « Et il a attelé les dix harits du soleil, pour aller (dans l’atmosphère), lui Indu, en prononçant le nom d’Indra », l’intervention d’Indra, quoiqu’il soit difficile d’en préciser l’objet, nous fait songer à un mythe dont l’étude est, dans notre plan, renvoyée à la seconde partie, et qui semble pourtant l’explication la plus simple de l’action du Soma terrestre sur les phénomènes célestes. Je veux parler de l’ivresse héroïque qu’Indra doit au breuvage du sacrifice, et qui fait rapporter à ce breuvage, comme à leur agent médial, toutes les œuvres du dieu. C’est là en effet, non pas, comme je le montrerai bientôt, la seule, mais l'une des deux explications possibles des œuvres du Soma terrestre. Il n’en reste pas moins intéressant, dans les formules où Indra intervient effectivement comme buveur du Soma, de voir ses œuvres attribuées directement au Soma lui-même. Soma a donné la force à Indra et a fait briller le
soleil, IX, 97, 41 , ce qui a pu le faire appeler à la fois le père d’Inclra et le père du soleil (en même temps d’ailleurs que d’Agni, de Vishwu), IX, 96, 5. Les Somas se sont réfugiés dans Indra comme des oiseaux dans un arbre feuillu, et alors leur armée a conquis la lumière, X, 43, 4. De même Soma, en se clarifiant pour Indra, conquiert les eaux, IX, 85, 4 ; cf. 109, 22 ; cf. encore 97, 44; il entre dans le cœur d’Indra et soulève la mer (céleste) avec les vents, IX, 84, 4; il est la boisson d’Indra qui fait les eaux, qui fait pleuvoir le ciel, IX, 96, 3. Une action sur la lumière du jour et sur les eaux est attribuée à Soma dans des conditions semblables aux vers YI, 47, 5 (cf. les vers précédents) et IX, 86, 19; cf. IX, 69, 9. Il va sans dire que le breuvage sacré a pu être offert à Indra dans le ciel aussi bien que sur la terre ; dans le vers IX, 86, 22, rappelant que le Soma, entré dans le ventre d’Indra, a fait monter le soleil dans le ciel, le breuvage est invité à couler sous ses formes divines, divyeshu dhdmasu.
Ailleurs la mention particulière d’Indra est remplacée par la mention générale des dieux, tout à fait équivalente au point de vue où nous nous plaçons ici. Ainsi c’est comme étant « très-agréable aux dieux » que Soma fait monter le soleil dans le ciel, IX, 107, 7, et qu’il faitcouler la pluie, IX, 49, 3. L’épithète est précisée dans le second vers cité, qui l’appelle très-agréable aux dieux « dans les sacrifices ». Il est encore au vers IX, 96, 14, invité à faire couler la pluie lors du festin des dieux.
Remarquons aussi que Soma peut avoir emprunté aux dieux qui le boivent, et particulièrement à Indra, le caractère belliqueux qui lui est assigné dans les vers où il figure comme tueur d’ennemis ou de démons, I, 91, 5; IX, 17, 1; 41, 2; 47, 2 ; 53, 1; 61, 20; comme héros, IX, 89, 3 ; 96, 1, armé, IX, 57, 2, et vainqueur de l’ennemi, IX, 7, 5; 55, 4 ; cf. VIII, 68, 1; IX, 66, 16, comme conquérant du trésor des Pawis, IX, 111, 2, c’est-à-dire des vaches cachées, IX, 87, 3, qu’il a enlevées, IX, 22, 7, et fait sortir de la caverne de pierre, IX, 108, 6, comme brisant les forteresses, IX, 34, 1, les quatre-vingt-dixneuf forteresses de Cambara, YI, 47, 2. Et en effet, il reçoit au vers IX, 48, 2, la qualification de breuvage en même temps que celle de briseur des cent forteresses, et il est au
vers IX, 88, 4, comparé à Indra1 comme briseur de forteresses et tueur d’ennemis ou de démons. Le vers IX, 109, 14 semble plus significatif encore : il y est dit que Soma porte (prend lui-même, ou entretient?) Informe d’Indra sous laquelle ce dieu tue les démons. Dans les formules qui représentent les ancêtres des hommes accomplissant leurs œuvres par Soma, IX, 96, 11, et particulièrement conquérant grâce à lui les vaches, IX, 97, 39 ; X, 25, 5 ; cf. IX, 108, 4, ou ce qui revient au même, Soma ouvrant l’étable aux Angiras, IX, 86, 23 ; cf. 62, 9, il ne peut être en tout cas question que du Soma du sacrifice. Cependant un rôle guerrier aurait pu être également attribué à Soma directement sous ses formes de soleil ou d’éclair, et dans le vers IX, 87, 8, où il est représenté conquérant les vaches cachées en venant de la montagne suprême, en dépit du dernier pâda portant qu’il coule pour Indra, la comparaison que le troisième fait de lui avec l’éclair tonnant dans les nuages paraît être de celles qui ne diffèrent guère d’une identification pure et simple.
D’ailleurs l’action du Soma terrestre lui-même sur les phénomènes célestes peut se concevoir également sans l’intervention d’Indra. C’est même seulement sous cette forme indépendante qu’elle rentre dans le sujet propre de cette première partie ; aussi le but principal que j’ai poursuivi dans les observations qui précèdent a-t-il été, tout en signalant un bon nombre de textes susceptibles de la même interprétation que ceux qui me restent à citer, de bien préciser le point à établir par l’opposition même des autres interprétations qui pouvaient également leur convenir, et d’expliquer en même temps par la fréquence de l’équivoque la rareté des textes qui me semblent fournir des arguments plus sûrs. Ajoutons que nous pouvons d’autant plus facilement nous contenter d’un petit nombre de textes que le mythe à constater est plus conforme au système général de la mythologie, à l’esprit du culte védique, et particulièrement à tout ce que nous savons déjà et à ce que nous avons encore à apprendre de Soma. Quand l’étude des rapports de celui-ci avec les éléments femelles aura complété l’idée qu’on peut déjà se faire de l’assimilation établie entre la préparation du Soma sur la terre, et sa manifestation dans le ciel sous forme d’é-
1. Inversement, au vers VI II, 85, 21, c’est Indra qui est comparé à Soma.
clair ou de soleil, on comprendra qu’en vertu des idées déjà exposées à propos d’Agni, le second de ces faits pouvait, et devait quelquefois être conçu comme la conséquence directe du premier. C’est aussi dans les formules qui établissent des rapports, non plus entre le Sonia terrestre et le soleil ou l’éclair sous leur nom vulgaire, mais entre une forme terrestre et une forme céleste de cet élément unique, le Soma, que je crois trouver les plus sûrs témoignages d’une action directe exercée sur celle-ci par celle-là.
J’ai déjà eu l’occasion de citer le vers IX, 70, 2, disant de Soma que, mendiant le précieux amrita (le Soma céleste), il a'par sa sagesse (en qualité de Soma terrestre) fait couler le suc des deux mondes, et qu’il s’est revêtu des eaux trèsbrillantes (en qualité de Soma céleste) quand sa demeure a été trouvée (par les sacrificateurs). Le rapprochement des vers IX, 74, 3 et 4, qui ont été cités séparément, indique à peu près de même, mais en termes plus formels, la correspondance des deux sacrifices, terrestre et céleste ; en effet tandis que le Soma céleste paraît clairement désigné dans le second par les termes d’amrita, de lait du nuage, et comme versé d’en haut, le Soma terrestre ue semble pas moins bien représenté dans le premier sous la figure du taureau, conducteur des eaux, qui commande à la pluie « d’ici ».
La formule également citée déjà : « Trois étangs échauffent la terre, deux portent l’humidité, » X, 27, 23, est sans doute bien obscure. Je crois néanmoins devoir la rappeler ici à cause de sa ressemblance, déjà signalée, avec celle qui nous a paru le plus sûr témoignage de la croyance à une action exercée par le feu du sacrifice sur les formes célestes d’Agni, et qui mentionne trois bûches du feu dont deux vont vers leur sœur.
Le vers IX, 12, 5, si je le comprends bien, oppose l’un à l’autre deuxSomas, dont l’un coule à travers le tamis dans la cuve, et dont l’autre « embrasse » le premier. Cet autre serait le Soma céleste qui coule tout autour du ciel à l’appel du terrestre. L’interprétation que je propose pour ce passage me paraît confirmée par le vers IX, 1, 6 : « La fille du soleil purifie pour toi (pour Soma) avec le tamis éternel le Soma qui coule tout autour, parisrut. » J’ai déjà fait observer que si la combinaison de la racine sru avec le préfixe pari est appliquée au Soma terrestre, IX, 107, 2 (cf. 68, 1?), c’est peut-être par allusion au Soma qui coule autour du ciel.
En tout cas celui que presse la fille du soleil est certainement un Sonia céleste, et celui pour lequel il coule ne peut-être, à ce qu’il semble, que le Sonia terrestre. On rapprochera encore le vers IX, 38, 5, d’après lequel le suc enivrant, fils du ciel, regarde d’en haut (sous forme de soleil) le Soma qui passe par le tamis.
Quoi qu’on pense des textes précédents, aucun doute ne me semble plus possible sur la portée du vers X, 94, 5. Dans ce vers, qui appartient à un hymne consacré tout entier aux pierres du pressoir, et en partie au moins aux pierres du pressoir céleste (voir p. 199), les oiseaux qui font entendre leur voix dans le ciel ne peuvent être que les Somas, à moins que par l’attribution bizarre d’une des figures familières du Soma (voir p. 225) aux pierres qui le pressent, ils ne représentent ces pierres elles-mêmes. Dans l’une et l’autre interprétation l’intérêt du texte reste pour nous le même. Il nous montre soit les Somas célestes, soit les pierres qui pressent le Soma dans le ciel, « descendant au rendez-vous de l’inférieur, » c’est-à-dire du Soma terrestre. On se rappellera à ce propos le mythe du Soma apporté du ciel par un oiseau.
Mais le texte, selon moi, le plus décisif est celui que nous retrouverons en étudiant le mythe du cheval du sacrifice, essentiellement identique à celui de Soma. Nous avons déjà cité à propos du retour de Soma au ciel le vers X, 56, 1, qui énumère les trois splendeurs, c’est-à-dire les trois formes brillantes du cheval, en l’engageant à se réunir à la troisième. Au vers suivant ces mots « Que ton corps, ô cheval, conduisant ton corps, donne, à nous richesse, et à toi, protection, » me paraissent s’appliquer à la forme terrestre du Soma qui conduit sa forme céleste, et en assure la durée par la fonction essentielle qu’elle remplit dans l’ordre général du monde.