‹ La religion védique d'après les hymnes du Rig-Véda (volume 3)Chapitre 72 sur 81 · SECTION II · texte numérisé non relu

SECTION II

l’aurore — l’aurore et la nuit

L’élément femelle du ciel, si l'on prend ce dernier mot au sens restreint et en l’opposant au terme d’atmosphère, le phénomène dont nous constaterons plus loin les relations dans le monde de la lumière avec le soleil, est l'aurore, née dans le ciel, VII, 75, 1 , fille née dans le ciel, VI, 65, 1 , ou plus simplement fille du ciel (Voir Grassmann, s. v. duhitvï).

Comme le soleil lui- même, l’aurore est l'un des premiers objets de l’amour et des vœux des .-lryas védiques. Outre plusieurs fragments et beaucoup de vers isolés, une vingtaine d'hymnes lui sont exclusivement consacrés, et elle y est invoquée sous son nom vulgaire us/tas, pris d’ailleurs, tantôt au singulier, tantôt au pluriel, dans ce dernier cas par allusion à la succession des jours qui ont chacun leur aurore.

BerG/UGKE, Religion védique. 10

Ces hymnes sont presque tous au nombre des plus poétiques que renferme le/Jig-Veda.Cesontmèmeeux qui paraissentavoir le plus contribué à répandre dans le public les idées fausses qu’on y nourrit sur le caractère général du recueil. Nous n’y chercherons que des indications précieuses sur l'un des types principaux de la femelle mythique, et ne nous laisserons pas induire par leur charme décevant à ne plus chercher dans les formules ordinaires de la pensée védique que de simples descriptions du lever du jour.

Tout d’abord, comme je l’ai fait pour le soleil, j’indiquerai brièvement en quels termes lesrishis célèbrent l’importance durôle joué par l’aurore dans l’ordredes phénomènes naturels. L’aurore fait la lumière, VII, 77, 1, et chasse les ténèbres, ibid.\ VI, 65, 2, elle chasse les ténèbres avec la lumière, IV, 52, 6 ; VII, 78, 2, et du même coup elle chasse aussi l’ennemi, V, 80, 5, les tromperies ou les démons trompeurs, VII, 75, l,les mauvais rêves, VIII, 47, 18. On dit aussi qu’elle « cache » l’obscurité, IV, 51, 9. qu’elle la cache avec la lumière, VII, 80, 2. Elle sépare les deux mondes, VII, 80, 1, qui étaient confondus pendant la nuit, elle éclaire les chemins, VII, 79, 1, et les rend aisés à suivre, V, 80,2; VI, 64, 1, elle les ouvre, V, 80, 3, ou, selon l’expression hardie du vers VII, 75, 1, elle les éveille; elle ouvre la voie à l’homme, IV, 51, 1. En ramenant le jour, l’aurore prolonge la vie, VII, 77, 5; en le ramenant sans cesse elle « fait vieillir la vie », I, 92, 10, c’est-à-dire la prolonge jusqu'à la vieillesse '. De là, cette prière d’un poëte à l’aurore « Rayonne-nous la vie (avec une nombreuse descendance) », I, 113, 17, cette affirmation d’un autre « Le souffle, la vie de l’univers, réside en toi quand tu brilles », I, 48, 10, et enfin ce vers, l’un des plus frappants du Rig-Veda par le tour et le mouvement lyrique de la pensée et de l’expression, I, 113, 16: « Levez-vous ! Notre souffle vital est venu vers nous. L’obscurité s’est enfuie. La lumière arrive. Elle (l'aurore) a laissé la route libre au soleil pour qu’il la suive. Nous sommes parvenus au moment où les hommes voient leur vie prolongée. »

En dissipant l’obscurité, les aurores font apparaître tous les biens qu’elle avait dérobés au regard, I, 123, 6. Cette idée suffirait au besoin à rendre compte des libéralités attribuées

\ . Il me parait évident que l'expression ne doit pas être prise en mauaise part, comme elle semble l’être par MM. R. et Gr.

à l'aurore, qui eu font le modèle des bienfaiteurs célestes, VI, 50, 8, et dont l’une des formules les plus curieuses parce qu’elle fait songer à la Fortune classique est la suivante : « Tu portes de grands biens au mortel qui n’a pas quitté sa demeure », I, 124, 12; VI, 04, 6. Mais il ne faut pas oublier que l’heuredu lever de l'aurore est aussi celle du sacrifice, ensort-. que les biens qu'elle est censée apporter peuvent être ceux que l’homme croit obtenir parle sacrifice, cf. IV, 51,7. Il est vrai que le jour et l'aurore elle-même sont compris au nombre de ces biens. Mais une telle conception ne nous éloigne pas moins du naturalisme pur. En général, il faut reconnaître que les hymnes à l’aurore, en dépit, de leur caractère plus simple et plus poétique, ne sont pas plus que les autres exempts d’allusions à la toute-puissance du sacrifice et des sacrificateurs.

La chose va jusque-là qu'au vers I, 124, 4, par une comparaison inverse de celle qu’eût pu nous suggérer notre propre façon de penser, il est dit que l’aurore a fait apparaître des biens comme Nodhas, c’est-à-dire comme un personnage, probablement mythologique, m ns jouant dans le /fig-Veda le rôle d’un prêtre, I, 61, 14; 62, 13; 64, 1; nous lisons du reste dans le même vers qu’elle a réveillé ceux qui dorment, comme le prêtre (qui appelle l'homme au sacrifice, voir Revue criti tue, 1875, II, p. 371). Dans ces memes hymnes où l’on ne veut voir que l'expression d’un sentiment religieux tout naïf et tout spontané, se confondant presque avec le pur amour de la nature et la reconnaissance pourses dons, les prêtres n’oublient pas leur intérêts, 1, 48, 4 : « O aurore ! Kanva, le premier des Kanvas, célèbre ici les noms des riches sacrificateurs qui, à ton arrivée, se préparent à répandre leurs dons. » Nous avons déjà constaté du reste , en parlant de la dakshi/tà, la relation qui s’est établie naturellement dans l’esprit des rishis védiques entre l’aurore et le salaire du sacrifice. En ce qui les concerne personnellement, on peut donc dire que les dons de l'aurore consistent avant tout dans ce salaire même.

Bien que les aurores successives soient quelquefois distinguées et représentées comme se suivant en effet les unes les autres, I, 113, 8; 124, 2, d’autres textes nous les montrent partant et revenant, I, 123, 12. Selon cette conception, il n’y a en réalité qu'une >eule et même aurore, se manifestant de nouveau chaque jour, 1. 123, 4, et qui à chacune de ses

apparitions est une « revenante »,I, 123, 2. Cette aurore unique et persistante doit avoir en dehors des limites du monde visible une demeure où elle rentre quand elle disparaît aux regards des hommes. C’est de cette même demeure qu’elle vient lorsqu'elle se montre à l’orient, VII, 76. 2. Si j’entends bien le vers I, 48, 6, elle n’aime pas ce séjour, />aclam na veli, et en effet nous verrons que selon certains mythes elle y est prisonnière. L’homme est impatient de l’en voir sortir et inquiet de savoir comment il pourra hâter sa venue, I, 30, 20: a Comment peux-tu être contentée, O Aurore? Quel est, ô immortelle, le mortel que tu aimes? Qui vas-tu trouver, o brillante?»

Avant d’en venir aux diverses représentations de l’Aurore, qui sont ici pour nous le point le plus intéressant, j’ouvre une parenthèse pour faire observer qu’en dépit de la distinction généralement maintenue dans la mythologie védique entre les éléments mâles et les éléments femelles, il n’est pas impossible que l’aurore ait été quelquefois assimilée à l’Agni céleste, ou distinguée de lui seulement comme le fait même de la manifestation de l’élément manifesté. Le nom féminin de l’éclair, vidyul, a déjà donné lieu à une observation analogue. Les splendeurs d’Agni sont en effet comparées, en même temps qu'aux éclairs du nuage pluvieux, aux aurores, ou pour traduire exactement l’expression employée, aux étendards des aurores, X, 91,5. Le terme d’étendard, /ce tu, désigne plusieurs fois l’éclat de l’aurore, 1,92,1; VII,

76.2, qui est appelée aussi l’étendard de l’immortalité, III,

61.3, et, ce qui nous importe davantage ici, l’étendard du sacrifice, I, 113,19. Cette dernière qualification étant ordinairement donnée à Agni, V, 11,2; III, 3,3; 10,4, appelé aussi l’étendard divin, I, 27,12, on peut se demander si l’aurore, quand elle la reçoit, n’est pas assimilée au feu du sacrifice céleste. Au vers III, 8,8, les dieux sont priés de favoriser le sacrifice (des hommes) et de dresser l’étendard du sacrifice, sans doute de leur propre sacrifice, c’est-à-dire d’allumer le feu céleste, comme les hommes ont allumé le feu terrestre. Or, cet étendard du sacrifice céleste parait être encore l’aurore. Il ne diffère pas vraisemblablement des poteaux brillants qui. d’après le vers suivant, sont venus vers les liummes comme des oiseaux, et qui ne peuvent être que les aurores, expressément comparées dans un autre passage aux poteaux des sacrifices, IV, 51,2, cf. I, 92, 5, comme Agni du reste est assimilé lui-même à une colonne,

IV, 5, 1. Une allusion à la correspondance des deux étendards du sacrifice, céleste et terrestre, est peut-être encore renfermée dans le vers IV, 51,11, où le prêtre qui invoque les aurores reçoit l’épithète yajnaletu « qui a en sa possession l’étendard du sacrifice, c'est-à-dire Agni «.N’est-ce pas encore dans le ciel qu’il faut placer ce sacrifice élevé, bviliat, dont les aurores « conduisent le commencement », VI, 65, 2? Sans doute l’aurore aurait pu être aussi conçue comme dirigeant, le sacrifice terrestre, qui commence lorsqu'elle apparaît, et où elle amène les dieux, I, 48, 12, et on pourrait interpréter ainsi les formules d’après lesquelles elle a « engendré », VII, 78,3, ou « fait briller », VII, 80, 2, le sacrifice, d’autant plus qu’avec le sacrifice, ces formules nomment encore, non-seulement le soleil, mais Agni lui-même auquel elle ne saurait donc être assimilée en ce cas. Toutefois on comprendrait aussi, selon la remarque déjà faite, qu’elle n’eût là été distinguée de lui, soit de l’Agni céleste, que comme l’éclair femelle peut l’être de l’éclair mâle. Quoi qu’il en soit, nous lisons encore au vers VII, 75, 3, que les rayons de l’aurore « engendrent » les vrata divins, cf. 1,123, 13, ce qui peut s’entendre de l’ordre naturel du monde, mais aussi, comme nous le verrons, du sacrifice céleste. Enfin, d’après le vers I, 113,12, l’aurore porte le festin des dieux.

L’aurore est comparée quelquefois à une cavale brillante, I, 30,21 ; IV, 52, 2. Mais la représentation des aurores sous forme de vaches est plus fréquente. Elles sont comparées à des troupeaux de vaches, IV, 51, 8 ; l’aurore a ouvert l’obscurité (pour en sortir), commeles vaches de leur étable, I, 92, 4. Les aurores sont appelées elles-mêmes des vaches brillantes, et des vaches-mères, I, 92, 1 , et l’obscurité dont elles ont ouvert les portes est directement assimilée à une étable, IV, 51, 2. Nous verrons plus tard quel peut être le veau «brillant», I, 113, 2, de l’aurore. Son lait, cf. VII, 41, 7, est la lumière qu’elle porte dans son sein, III, 30, 13 et 14.

Vache elle-même, l’aurore est aussi mère de vaches, I, 124, 5 ; IV, 52, 2 ; VII, 77, 2; cf. V, 45, 2. Ces vaches dont elle est mère et qui l’accompagnent, X, 172, 1, cf. I, 92, 12 ; II, 28, 2 ; VU, 79, 2, sont ses propres rayons, comparés à des troupeaux de vaches au vers IV, 52, 5, et appelés comme nous le verrons plus loin, les vaches rouges qui s’attellent elles-mêmes, I, 92, 2. Elles ne diffèrent en réalité pas plus de l’aurore elle-même que les flammes d’Agni ne diffèrent du

feu. Il faut remarquer à ce propos que la notion des rayons de l’aurore, identiques a l’aurore elle-même, peut souvent servir, aussi bien que celle de ses apparitions successives, à expliquer les formules où figurent plusieurs aurores. Ajoutons que les vaches peuvent aussi symboliser en général les présents de l’aurore, comme ceux des différents dieux.

Comme l’a prouvé le vers I, 92, 4, l’acte d’ouvrir l’étable n’était pas incompatible avec la comparaison de l’aurore à une vache ou sa représentation sous cette forme. Il est certain pourtant qu’il convenait mieux encore à un personnage de forme humaine. La même observation s’applique à plus forte raison aux formules portant, sans allusion directe aux vaches et à l'étable, que l’aurore a ouvert les portes de la caverne solide, VII, 79, 4, les portes, I, 48, 15, ou, selon l’expression moins figurée du vers I, 92, 11, les extrémités du ciel. Il y a mieux : au vers VII, 75, 7, l’aurore brisant les forteresses, paraît délivrer les vaches. Ailleurs elle est appelée lamaîtresse de l’étable, 111,61, 4,etle versVl,65, 5 paraît également lui attribuer la propriété des étables de vaches ouvertes par les A/igiras. On se la représenterait donc volontiers, dans les deux dernières citations, comme une bergère, dans la précédente comme une guerrière. Elle est en effet comparée à un héros, à un archer, quand elle chasse l’obscurité, VI, 64, 3; elle est qualifiée de victorieuse, 1. 123,2. Mais au vers I, 92, 1, les aurores comparées à des guerriers qui brandissent leurs armes, sont en même temps appelées les vaches rouges, les vaches-mères. On voit par là que les représentations fondées sur la distinction de l’aurore et de ses rayons sont aussi mal fixées que cette distinction elle-même.

Cependant l’aurore est souvent comparée à une jeune femme, I, 48. 5; VII, 77, 1 , ou appelée de ce nom, I, 123, 2 et 9 ; IV, 52, 1 ; VII, 80, 2. Elle est ainsi représentée parée de vêtements, I, 113, 7 ; 124, 3 ; VII, 77, 2, et d’ornements, VII, 78, 1, cf. 79, 2, brillants, qui la font ressembler aux invités d’une noce, I, 124, 8, et qui resplendissent lorsqu’elle a écarté le vêtement noir (de la nuit), 1,113, 14. Mais en même temps elle découvre son corps, V, 80, 4, cf. 6, comme une brillante jeune fille lavée par sa mère, I, 123, 11 ; elle montre son sein, VI, 64, 2, cf. I, 124, 4, en souriant, I, 123, 10; cf. I, 92, 6; elle e*t alors comparée tantôt à une baigneuse, V, 80, 5, cf. VIII, 64,8, tantôt à une danseuse, I, 92, 4, ou encore à une épouse richement vêtue qui se dévoile en

souriant aux yeux de son époux, I, 124, 7, ou même à une femme sans frère qui va elle-même chercher les hommes, ibid.

Du reste si l’aurore est représentée sous les traits d’une jeune fille, ce n’est pas qu’elle ne soit pourtant très-ancienne. Les anciens rishis l’ont invoquée déjà avant les nouveaux, I, 48, 14, qui la prient de venir et de répandre ses dons comme autrefois, VI, 65, 6 ; cf. 1, 124, 9; IV, 51, 4 ; V, 79, 1-3. Mais l’aurore antique, quand elle n’est pas distinguée expressément des nouvelles, IV, 51, 6, est considérée comme renaissant sans cesse, I, 92, 10, et prenant une nouvelle vie, VII, 80, 2. Aussi l’aurore est-elle appelée à la fois vieille et jeune, III, 61, l,cf. 3; elle est la jeune revenante, I, 123, 2.

Comparée parfois, comme nous l’avons constaté, à une cavale, l’aurore est plus souvent représentée sur un char, I, 48, 10, et passim , et portée elle-même par des chevaux brillants, I, 49, 1 et 2; 111,61, 2; VI, 65, 2; VII, 75, 6; 78, 4; dans ce char, VII, 78, 1, et avec ces chevaux, I, 92, 15, elle charrie tous les biens qu’elle destine aux hommes; cf. I, 48, 3; 7; 10. Les chevaux de l’aurore représentent vraisemblablement ses rayons, comme les vaches dont elle est mère, et qui semblent remplacer ses chevaux dans le vers I, 92, 2, où il est dit qu’elles s’attellent elles-mêmes. Ailleurs, l’attelage de l’aurore se compose de bœufs, I, 124, 11; V, 80, 3 ; VI, 64, 3 ; cf. 5 ; mais la base naturaliste du mythe reste vrais»mbtablement la même. Le sexe des animaux ne peut être déterminé dans la formule gavàm netrî « conductrice de bœufs ou de vaches ■», appliquée également à l’aurore, VII, 76, 6.

L’aurore n’est pas seulement la mère des vaches, c’est-àdire de ses propres rayons. Les hommes la comparent à une mère dont ils seraient les fils, VII, 81, 4, et elle est la mère des dieux mêmes, I, 113, 19. Ajoutons que l’aurore qui fait apparaître tous les mondes ou tous les êtres, VII, 80, 1, qui s’étend du ciel à la terre, III, 61, 4, remplit l’atmosphère, VII, 75, 3, le sein des deux mondes, I, 124, 5, fait le tour des cinq races, VII, 75, 4, et les éveille, VII, 79, 1, qui ne néglige ni ses parents, ni les étrangers, ni les grands, ni les petits, I, 124, 6, c’est-à-dire ni les dieux, ni les hommes, que l'aurore, dis-je, est appelée la maîtresse du monde, VII, 75, 4, lequel s’incline tout entier devant sa splendeur, I, 48. 8.

L’aurore, dans les hymnes védiques , forme souvent un

couple avec la nuit. Il semble, à la vérité, que les rapports de l’aurore et de la nuit doivent se réduire à un état d’opposition et d'hostilité réciproque. En effet, les ténèbres, comparées tantôt implicitement à une mer dont les hommes ont atteint l’autre rive quand brille le jour, I, 183, 6; VII, 73, 1, tantôt explicitement à une peau que les rayons de soleil roulent (et cachent) dans les eaux (célestes), IV, 13,4, cf. VII, 63, 1, ou encore à un vêtement que la nuit « tisse » sur toute chose,

I, 115, 4, et que détisse Agni sous sa forme de soleil, IV, 13, 4, les ténèbres, comme les poètes védiques ont pris la peine de le const ter expressément (voir ci-dessus), sont aussi chassées par l’aurore. Le vêtement noir de la nuit est également écarté par elle, I, 113, 14. Cependant, cette vache noire qui vient s’introduire parmi les vaches brillantes, X, Cl, 4, est considérée comme la sœur de l’aurore, sœur que celle-ci écarte, I, 92, 11, et dont elle s’éloigne., X, 172, 4; cf. IV, 52, 1, mais qui s’éloigne aussi de sa sœur, VII, 71, 1, en lui cédant volontairement la place, I, 124, 8; cf. 113, 1 et 2. Ces deux sœurs, samânabandhû, I, 113, 2, quoiqu’elles effacent réciproquement leur couleur, ibid. , ne se querellent pas plus qu’elles ne s’arrêtent dans le chemin commun qu’elies suivent l’une après l'autre, ibid. 3, et quoique de formes opposées, elles n’ont qu’une même pensée, ibid. Ce sont certainement encore l’aurore et la nuit qui sont désignées au vers III, 55,

II, comme celles qui prennent diversement leurs formes de jumelles dont l’une est éclatante et l’autre noire, et qui étant, l’une sombre et l’autre brillante, cf. I, 71, 1, sont néanmoins sœurs.

L’aurore et la nuit sont invoquées ensemble en mainte occasion, I, 186, 4 ; II, 31, 5; VII, 42, 5, et passim, mais particulièrement dans les hymnes A pri ou A pra, au vers 7 de ceux qui portent les numéros 13 et 142 dans le premier manc/ala, et au vers 6 de tous les autres. Elles sont le plus souvent désignées, selon un usage védique sur lequel nous reviendrons, par les duels de chacun de leurs noms, séparés ou réunis en un composé impropre uhâsâ-naklà, ou par le duel d’un seul des deux noms, celui de l’aurore, ushâsau, I, 188, 6, ou Ms/iasrt,III, 14,3'. Remarquons, àcepropos, que le jour

1. Le duel nshâsd, au vers VIII, 27, 2, ne signifie pas comme le veut M. tir. (Voir pourtant sa traduction) « les deux crépuscules ». C’est par un véritable pléonasme que le singulier nnktam y est ajouté comme pourrait l'être le duel naktà. Nous reviendrons sur cet usage de la langue.

et la nuit sont également désignés parle duel dunom du jour, ahani, avec,I, 128, 7; VI, 58, 1 , ou sans, I, 185, 1; IV, 55, 3; V, 82, 8; X, 39,12; 76, 1, l’épithète vishurûpe qui permet de traduire l’expression littéralement sans en compromettre le sens : « Les deux jours de forme différente ». On doit entendre de même le jour noir et le jour blanc, VI, 9, I, et les deux sortes de jours dont il est question au vers I, 185, 4, cf. I. Il est clair d’ailleurs que le couple du jour et de la nuit, ou, selon l’expression védique, des deux jours, est essentiellement identique à celui de l’aurore et de la nuit ou des deux aurores, des deux aurores de forme différente, III, 4, 6; V, 1, 4, cf. V, 62, 8. Les deux couples sont, il est vrai, passagèrement distingués au vers IV, 55, 3, mais ils semblent confondus au vers 7 de l’hymne I, 123 à l’aurore : « L’un s’éloigne, l’autre arrive, les deux jours de forme différente suivent leur cours ; l'une a caché l’obscurité des deux mondes ; l’aurore aresplendi avecsonchar brillant». Le féminin, rappelant 1’ «aurore » et la nuit, précède la mention des deux jours (au neutre) au vers I, 185, 1, qui offre d’ailleurs un intérêt particulier comme posant le problème éternel des origines : « Quelle est la première, quelle est la seconde d’elles deux? Comment sont-elles nées? Qui le sait, ô sages? Elles portent tout ce qui existe ; les deux jours font leur révolution comme avec une roue. » Il semble évident, d’ailleurs, que dans le couple, l’aurore, en tant qu’opposée à la nuit, n’est plus seulement le crépuscule du matin, mais le jour même , cf. X, 127, 3.

Mais le mot ushas « aurore » ne désigne pas seulement au duel la nuit en même temps que l'aurore ; il semble dans l’hymne X, 127, désigner au singulier la nuit elle-même (Revue critique, 1875, II, p. 390), dont l’apparition est, du reste, exprimée parla même racine (vas, avec, V, 30, 13, ou sans le préfixe vi, ibid., 14), que celle de l’aurore. Nous reviendrons sur ce sujet à propos du combat d’Indra contre l’aurore.

La nuit désignée isolément par le mot ushas est naturellement, comme il résulte de la dernière observation, ainsi que des descriptions de l’hymne X, 127, la nuit brillante, la nuit éclairée par la lune ou par les étoiles. La clarté de la nuit est opposée à celle du jour dans le vers VI, 49, 3, où il est dit des deux filles du brillant (voir chap. IV), qui triomphent tour à tour l’une de l’autre, que l’une est ornée d’étoiles, et que l’autre tire son éclat de la lumière (du soleil). Les vaches

ornées d’étoiles, auxquelles le vers I, 87, 1 compare les Maruts, sont également les nuits; cf. I, 166, 11. Il ne sera pas inutile de remarquer ici qu’un mot désignant souvent le temps de la nuit, le mot aktu (voir Grassmann, s. v.), n’implique par son étymologie d’autre idée que celle de lumière.

On ne devra pas pourtant conclure des observations précédentes que la nuit formant avec l’aurore un couple désigné par le seul duel wshasà soit nécessairement la nuit brillante. Cette désignation du couple par le nom d’un seul des deux objets dont il est formé, est, je le répète, un usage de la langue védique, et il n’est pas impossible qu’inversement, le jour et la nuit soient désignés aux vers III, 31, 17; IV, 48, 3, par le duel kvishne vasudhitî « les deux bienfaitrices noires », pour « la noire et la brillante 1 ».

Les différentes représentations de l’aurore sont étendues à la nuit et au couple de la nuit et de l’aurore. Nous avons déjà remarqué que les vaches ornées d'étoiles du vers I, 87, 1, sont les nuits, et nous avons vu l’auteur du vers X, 61, 4, opposer aux vaches rouges la « noire ». L’aurore et la nuit sont ensemble comparées à une vache bonne laitière, VII, 2, 6, (cf. I, 186, 4?). Elles reçoivent elles-mêmes la qualification de bonnes laitières, IL 3, 6. Les vaches « crues » (froides, fraîches), dans lesquelles Indra a déposé un lait brillant et cuit (chaud, la lumière du soleil), et dont les unes sont noires et les autres rouges, I. 62. 9, représentent évidemment les nuits et les aurores.

L’aur >re et la nuit sont aussi des jeunes femmes divines, VII, 2, 6 ; X, 110, 6, et souriantes, III. 4, 6, les filles divines du ciel, X, 70, 6, comparées au vers I, 122, 2, à deux épouses. Ces jeunes femmes, dont l’une a une forme noire, tandis que l’autre, l’aurore, a une forme brillante, et qui marchent l’une après l’autre, sont d'ailleurs des « revenantes », I, 62, 8. Elles sont aus.G appelées les mères de la loi, 1, 142, 7 ; V, 5, 6, et la chaîne tendue qu’elles tissent, II, 3, 6, peut faire songer au sacrifice céleste.

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