LES OFFRANDES
Le sacrifice védique comprend des offrandes de diverses sortes. Elles sont implicitement divisées au vers X, 179, 1, cf. 2 et 3, en offrandes cuites et offrandes non cuites. Il n’y a d’ailleurs qu’une seule espèce d’offrandes non cuites ; comme l’indique le même vers, c’est celle avec laquelle on « enivre » Indra, c’est-à-dire le Sonia, opposé en effet sous son nom propre dans les vers X, 116, 7 et 8, aux offrandes cuites. Quant à ces dernières, elles peuvent, selon le vers X, 179, 3, avoir été cuites sur le feu ou dans la mamelle. Les offrandes cuites dans la mamelle sont naturellement le lait, et tous les produits du lait dont le principal est le beurre. Les autres comprennent principalement les grains grillés, dhànd, la bouillie de grain, karamhha, les gâteaux, apùpa, puroViç, (voir l’hymne III, 52), sans compter le lait chaud, c/ltarma, (Grassmann, s. i\), puis les animaux sacrifiés, taureaux, X, 27, 2 et 3; 28, 3, béliers, X, 27, 17. Au premier rang des sacrifices d’êtres vivants il faut placer le sacrifice du cheval, et le sacrifice humain auquel parait faire allusion le sacrifice mystique du Purusha.
Nous avons déjà consacré une longue étude au Sonia, en présentant cette offrande comme un élément mâle du sacrifice, aussi bien que le feu qui la consume ainsi que toutes les autres. C’est que le Sonia, distingué du feu sur la terre, se confond avec lui sous ses formes supérieures, excepté bien
entendu dans le mvthe du sacnficc céleste où il doit conserver son caractère de breuvage et d’offrande. Le rôle de mâle attribué au Sonia dans les phénomènes célestes, reste celui du suc de la plante dans la cérémonie du pressurage qui est une imitation de ces phénomènes. Mais, en tant qu’offrande, le Soma peut aussi, comme nous l’avons vu, être comparé à des êtres femelles, particulièrement aux vaches. Le sexe féminin est en effet celui des autres offrandes principales, comme la preuve en sera fournie surtout dans la partie du chapitre IV qui sera consacrée aux relations des offrandes avec Agni et Soma.
Les différentes espèces d’offrandes, si elles ont toutes leur importance dans le rituel, y ont une importance très-inégale. La plus fréquente est celle du beurre. Elle doit précéder et suivre immédiatement toutes les autres : c’est ce qui fait dire que les sacrifices ont pour vêtement le beurre, IV, 37, 2. et que les gouttes de beurre portent le sacrifice aux dieux, IV, 58, 10. L’attribution de ces dernières fonctions au beurre l’assimile passagèrement à Agni. C’est encore dans le même ordre d’idées que peut s’expliquer l'application étrange qui lui est faite de la qualification de « langue des dieux », IV, 58, 1 : on se rappelle qu’Agni est ainsi appelé comme véhicule de la nourriture offerte aux dieux dans le sacrifice. Si l’offrande du beurre est la plus fréquente, celle du Soma est incontestablementlaplus précieuse : les sacrifices du Soma ont en effet dans le rituella prééminencesurtous les autres. Le lait enfin, indépendamment des rites où il est sacrifié seul, emprunte quelque chose de son importance au Soma avec lequel vjii le mêle. La dernière observation est applicable aux eaux qui servent à l’opération du pressage. Quant aux offrandes « cuites sur le feu», elles varient dans les différents sacrifices, et n’ont pas, soit l’universalité d’emploi de l’offrande du beurre, soit la valeur supérieure de l’offrande du Soma.
Mais c’est surtout au point de vue des mythes du sacrifice que les offrandes diffèrent considérablement entre elles d’importance, ou pour parler plus exactement, d’intérêt.
On savait déjà, et je viens de rappeler encore que le Soma représente le feu céleste, ou plutôt qu'il lui est identique par sa nature et son origine. Avec Agni, il tient la première place dans cette partie de notre étude consacrée à la correspondance des éléments du culte avec les corps et phénomènes célestes. Ce qui a été fait pour le Soma, à savoir le rappro-
chement de l’élément terrestre et de ses prototypes dans le ciel, l’a été aussi pour les eaux qu’on mêle au Soma en le pressurant. La connaissance de l'identité des eaux terrestres et des eaux célestes pouvait d’ailleurs a priori être attribuée aux Aryas védiques, et n’avait pas besoin, comme les mythes véritables, d’être constatée par des citations de textes.
Les textes cités dans le chapitre consacré aux eaux étaient en revanche nécessaires pour constater l’assimilation des eaux et des rivières, soit terrestres soit célestes, à des vaches dont le lait ou« le beurre » n’est autre que l’eau elle-même. — Il suffît maintenant de nous les rappeler pour comprendre que les offrandes de lait et de beurre peuvent représenter les eaux célestes.
Mais ces eaux ne sont pas les seules vaches du ciel. Nous avons constaté aussi l'assimilation des aurores à des vaches dont le lait est la lumière. Ce lait des aurores, et les aurores elles-mêmes peuvent donc être représentées aussi bien que les eaux du ciel par le lait et le beurre du sacrifice. La couleur blanche du lait, et surtout la couleur dorée du beurre semblaient même les destiner à représenter particulièrement la lumière, d’autant plus que les eaux du ciel tombées sur la terre figurent dans le sacrifice sous leur forme réelle. Jli en est ainsi du moins dans la préparation du Soma, et nous verrons en traitant de l'union de Soma avec ses femelles, c’est-à-dire avec l'eau et le lait, qu’on peut en effet, dans ces conditions, découvrir des traces d’une assimilation particulière du lait aux aurores. Du vers X, 181, 3, d’après lequel l’offrande de lait chaud, appelée g karma, est venue du soleil, on peut conclure au moins qu’elle représente la lumière. Les vaches que Brihaspati a délivrées, et qui, d’après le vers IV, 50, 5, fournissent une Offrande agréable, havyasûdah (pour le sacrifice céleste), peuvent être identifiées de préférence aux aurores, tant à cause du nom d 'usriyâ (voir section VI) sous lequel elles sont désignées, qu’en vertu d’autres passages relatifs au même mythe où les aurores sont expressément nommées, X, 67, 4 et 5 (cf. p. 133). Il est probable qu’une allusion à l’aurore est renfermée dans le nom d 'usriyâ donné à la vache dont Mitra et Varuna sont invités à boire le lait, I, 153, 4, cf. encore I, 93, 12.
Cependant, dans leurs rapports avec le feu du sacrifice où ils sont versés, il paraît certain que le lait et le beurre représentent, non-seulement les aurores, mais les eaux, qui
malgré leur familiarité avec Agni dans le ciel, ne sauraient, sous leur forme vulgaire, s’unir à lui sur la terre. En fait, d’après l’hymne IV, 58, consacré tout entier aux louanges du beurre « sur lequel le monde entier, ou tous les êtres, reposent » (vers 11), le flot savoureux du beurre est sorti de la mer (vers 1, cf. 11).
De plus, il est dit du beurre dans le même hymne, comme illeurs de l’offrande en général, I, 34, 8, qu’il est partagé en trois, IV, 58, 4, et la triplicité du beurre, comme celle de tant d’autres éléments dans la mythologie védique, trouve, en dépit des origines attribuées assez arbitrairement à ses trois formes dans le même passage, son explication la plus satisfaisante dans une répartition primitive des trois formes entre les trois mondes. Remarquons aussi dans l’énumération des personnages divins auxquels est rapportée l’origine du beurre, à côté de ceux d’Indra et du soleil, celui de Vena. Nous verrons plus tard que Vena représente le Soma. Or, c’est encore, soit Soma, soit Agni (p. 231), qui, sous la figure d’un taureau « lié triplement», de même que le cheval du sacrifice dont il sera question tout à l'heure, et « ayant pénétré chez les mortels », est représenté dans les vers précédents, IV, 58, 2 et 3, comme ayant « vomi le beurre ». Nous avons déjà dit d’ailleurs (p. 231) que les « sept mains » de cet être lié triplement, aussi bien que ses deux têtes, ses trois pieds et ses quatre cornes, correspondent à différents systèmes de division de l’univers. C’est une raison de plus d’attribuer aux trois mondes du ciel, de l’atmosphère et de la terre, les trois formes de ce beurre qui a été « vomi par lui 1 » .
Au reste, de quelque façon que l’on interprète des citations empruntées à un hymne difficile, on ne peut contester, ni le mythe de l’origine céleste du beurre, rangé encore au vers
1. Il est vrai que le beurre vomi par un taureau représentant Soma pourrait n’étre autre que le Soma lui-même dont nous avons constate (p. 172, 209) l’assimilation passagère au lait et au beurre. Dans cet hymne IV, 58 en particulier, le mot « beurre » a des acceptions très-figuiées, et aux vers 5 et 6 par exemple, les gouttes de beurre semblent, comme nous le verrons plus tard, désigner les prières. Elles sont comparées au vers 6 à des animaux qui fuient l’archer, ce qui rappelle le mythe de Soma-oiseau frappé par un archer céleste (Quatrième partie, ch. I. sect. V.) Le cheval brillant auquel elles sont comparées au vers suivant, en tant que volant plus vite que le ven\, et s’ouvrant elles-mêmes une voie, parait être le Soma lui-méme. Je crois cependant qu'il vaut mieux dans leurs rapports avec un être représentant Soma, les considérer comme distinctes de lui et représentant elles-
X, 90, 8, parmi les produits dus au sacrifice divin du Purusha, ni la possibilité d’une double signification de cet élément essentiel du sacrifice terrestre, en tant qu’il était naturellement appelé à représenter la lumière de l’aurore aussi bien que l’eau des nuages.
Ainsi, comme l’offrande du Sonia, celles du lait et du beurre, pour ne rien dire des eaux mêlées au Soma, avaient leur place marquée dans le système général d’assimilation des rites et des phénomènes célestes qui forme le caractère propre du culte védique. Peut-on en dire autant des autres offrandes, de celles qui, selon la définition donnée plus haut, sont « cuites sur le feu » ? Il parait certain du moins, comme je le montrerai tout à l’heure, que si elles étaient primitivement étrangères à ce système, on les y a fait rentrer. Mais je serais très-disposé à croire qu’en effet elles n’en faisaient pas d’abord partie intégrante. Je n’entends pas par là qu’elles aient été introduites après coup dans les cérémonies réglées par les rishis. Il semblerait beaucoup plus naturel au contraire que ceux-ci ou leurs prédécesseurs, en un mot les initiateurs quelconques des conceptions religieuses que nous étudions, se fussent vus contraints de respecter dans certains rites, soit le prestige d’une haute antiquité, soit l’attachement des différentes familles à leurs usages particuliers. Si d’ailleurs je distingue les offrandes en question de celles qui ont été étudiées les premières, ce n’est pas que pour les sacrifices d'êtres vivants par exemple, le zoomorphisme et l’anthropomorphisme mythologiques ne pussent fournir des modèles célestes. Ce n’est, pas non plus que l’hypothèse d’une adaptation secondaire des rites antérieurs au système général de la religion védique, doive, dans ma pensée, être exclusivement réservée pour les offrandes de gâteaux et les sacrifices d’êtres vivants, et ne puisse être étendue à d’autres offrandes, à celles du beurre et du lait par exemple. Je m’attache uniquement à cette idée que les eaux, le lait, le beurre, sont, comme le Soma et le feu, les éléments indis-
mêmes les éléments femelles qui sont tantôt ses épouses, tantôt ses mères ou au contraire ses filles, c'est-à-dire les aurores ou les eaux célestes, quanti elles ne sont pas les eaux mêmes ou le lait qu'on mêle sur la terre au breuvage du sacrifice. Au vers IV, 58, 5, le roseau d’or placé au milieu d'elles est peut être le Soma. Nous lisons dans le même hymne que le flot savoureux ;du beurre] a atteint l’immortalité avec la plante (du Soma) (vers 1), et que lorsqu’on exprime le Soma, les gouttes de beurre coulent (pour s’y mêler, vers 9).
pensables du sacrifice entendu comme l’entendaient les rishis védiques, le beurre étant pour le feu ce que les eaux et le lait sont pour le Soma, le représentant des femelles qui correspondent dans le ciel aux formes supérieures du mâle. Les autres offrandes au contraire pourraient être supprimées sans qu’aucune pièce essentielle manquât au système. En fait la place qu’elles tiennent dans le rituel est hors de toute proportion avec celle que les rishis leur font dans les hymnes du Æig-Veda. Ce monument des conceptions religieuses d'une élite sacerdotale, s’il ne les passe pas entièrement sous silence, se contente pour la plupart d’entre elles de quelques mentions aussi sèches que rares, et réserve ses spéculations théologiques ou ses effusions lyriques pour les offrandes du beurre et du Soma.
J’ai dit pourtant qu'il les fait aussi rentrer dans un système qui serait d’ailleurs complet sans elles. Le moyen est simple et consiste à les introduire dans le sacrifice céleste, prototype de celui qui s’accomplit sur la terre. C’est ainsi que le repas d’Indra dans le ciel, outre le breuvage de Soma, a compris, par les soins de Vishnu, une nourriture cuite, pacatam, 1,61 , 7. Levers I, 164, 43, place également dans le ciel un sacrifice de taureaux. Nous avons vu déjà (p. 244) que les aurores peuvent y représenter les poteaux auxquels on attache les victimes. Mais c’est surtout le sacrifice du cheval, c’est aussi, s’il y est fait allusion, comme je le crois, dans le sacrifice du Purusha, le sacrifice humain, qui a été étroitement rattaché au système général de la religion védique. Nous allons voir en effet que le cheval du sacrifice et probablement aussi le Purusha sont considérés comme des symboles de l'offrande par excellence, à savoir du Soma. L’étude que je leur consacre ici nous fait sortir du sujet propre de ce chapitre pour nous ramener à un élément mâle. Mais cette dérogation au plan que je me suis tracé m’était en quelque sorte imposée par l'avantage que je trouve à réunir ici les différents genres d’offrandes.
Nous savons que le cheval est une des représentations les plus ordinaires du Soma. Au vers X, 101 , 10, où les dix doigts sont assimilés à dix sangles qui le serrent, après ces mots « Versez-le bai dans le sein de la cuve » , on rencontre ceux-ci: « Façonnez-le avec des haches faites de pierre », cf. X, 53, 10. Ces haches qui sont les pierres du pressoir elles-mêmes, et qui servent à «façonner» le cheval-Soma,
suggèrent naturellement l’idée du cheval du sacrifice. Ailleurs l’allusion particulière au cheval fait défaut, mais l’assimilation du pressurage du Soma à un sacrifice d’êtres vivants est plus formelle encore: les deux bras qui tiennent la pierre sont appelés les égorgeurs du Soma, V, 43, 4. Car la citation précédente, en nous montrant comment cette qualification d’égorgeurs du Soma a pu être donnée aux bras qui tiennent les pierres servant à l’exprimer, enlève tout fondement à l’hypothèse d’après laquelle le mot çamitri, qui a incontestablement déjà dans le Æig-Ve dason sensjtechnique de « prêtre égorgeur », devrait être pris ici simplement dans son sens étymologique de « préparateur de l’offrande » (voir Grassman, s.v.). Il est possible qu’au vers V, 44, 5, le personnage mystérieux auquel est appliquée l’épithète susvaru « qui a un beau poteau » c’est-à-dire sans doute « qui est attaché à un beau poteau », représente Soma. Remarquons encore que les pierres à presser le Soma, dont onditindifféremment qu’elles portent sur le dos le Soma, somaprisht/iâso adrayah, VIII, 52, 2, ou le cheval,
gràvànam açvaprishtham, VIII, 26, 24, sont, d’après le
vers X, 94, 3, avides de « chair cuite » : cette chair ne diffère sans doute pas de « la branche de l’arbre brillant » qu’elles dévorent, ibid., c’est-à-dire du Soma lui-même.
Ajoutons qu’Agni, auquel la qualification de somaprishtha « portant le Soma sur son dos » est également appliquée au vers VIII, 43, 1 1, en même temps que celles de ukshànna, vaçânna , « qui a pour nourriture des taureaux, des vaches » , cf. X, 91, 14, parce qu’il reçoit l’offrande du Soma comme toutes les autres, est représenté au vers X, 20, 6, armé de haches, qui sans doute sont ses flammes, mais qui n’en assimilent pas moins le feu qui dévore l’offrande au prêtre qui égorge la victime. En fait c’est Agni' , comme le reconnaît M. Grassmann (Wœrterbuch, s. v.) quiest appeléle çamitri, c’est-à-dire selon moi, 1’ « égorgeur» divin dans le dixième vers, consacré aux poteaux du sacrifice, des hymnes Apra II, 3; VII, 2, et Aprî III, 4; X, 110. Ce qui a échappé à M. Grassmann, outre l’emploi du mot çamitri dans son sens technique, (emploi qui parait hors de doute dans des vers consacrés aux poteaux du sacrifice), c’est que dans les vers II, 3, 10; III, 4, 10; VII, 2, 10, et par conséquent aussi dans le vers correspondant (1 1) de l’hymne Aprî I, 142, bien que l’assimilation d’Agni à