‹ La religion védique d'après les hymnes du Rig-Véda (volume 4)Chapitre 10 sur 83 · SECTION VIII LES ASURAS · texte numérisé non relu

SECTION VIII LES ASURAS

Dans toutes les sections précédentes, sauf deux exceptions, l’une dans la seconde où je n’ai pu séparer des textes relatifs au père de Bhujyu et à celui de Rebha ceux qui concernent les « amis méchants » de ces favoris des Açvins, l’autre dans la cinquième où l’indication du caractère malveillant occasionnellement attribué aux Maruts a formé le complément naturel de l’étude consacrée à Rudra leur père, je n’ai traité jusqu’à présent que de personnages mytholo-

giques isolés, portant chacun pour leur compte les divers attributs des dieux souverains ou des dieux pères, et pouvant être considérés comme les représentations successives d’un seul et même être divin. Au contraire, ceux qui feront le sujet de la neuvième section, bien que l’un au moins d’entre eux ait une individualité propre et bien tranchée, sont souvent réunis en couple, en triade, ou même en un groupe indéterminé.

Avant d’en venir à ces personnages nommés Adityas, par lesquels il importe de terminer notre énumération, le premier d’entre eux, Varuna, étant la personnification la plus haute du dieu souverain, et, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, de la Providence, j’étudierai dans la présente section un autre groupe de dieux, ou plutôt une autre appellation des dieux réunis en groupe, le terme d’Asura. A cette occasion du reste, j’aurai à citer d’autres passages où le nom générique des dieux, dcva, soit seul, soit dans la locution « les anciens dieux, » désigne pareillement les habitants du ciel en tant que souverains et opposés au dieu guerrier, avec lequel ils entrent même en lutte ouverte.

C’est un fait bien connu que le terme d ’asura, appliqué dans le i?ig-Veda à différents dieux, et surtout, comme nous le verrons, aux dieux revêtus de la dignité la plus haute, est devenu dans la mythologie brahmanique le nom des ennemis des dieux1, des adversaires que ceux-ci ont dû vaincre pour entrer en possession de l’autorité divine et de tous ses attributs. Cette évolution de la notion des Asuras a d’ailleurs commencé dès la période des hymnes. Dans le Xe manrfala, justement considéré comme le plus moderne, l’opposition des Asuras et des Devas semble déjà une idée courante X, 82, 5, ainsi que le triomphe des seconds sur les premiers X, 53, 4; 157, 4. Mais on rencontre des traces du même mythe dans le VIIIe et même dans les sept premiers mandalas. Indra est prié de chasser les Asuras auxquels on donne l’épithète adeva « non Devas, ou ennemis des Devas » VIII, 85, 9 ; le même dieu, accompagné de Vishnu VII, 99, 5 et de Brihaspati II, 30, 4, est invoqué contre les héros (les fils) de l’Asura; Vâyu protège ses suppliants contre tout être appartenant à la race des

1. L'opposition des Asuras et des Devas a même amené, par une fausse étymologie qui faisait de l'a de asura un a privatif et expliquait ce mot dans le sens de « non Sura. » la formation abusive d'un mot sura pour désigner les dieux.

Asuras I, 134, 5'. Comme le soleil levant, dans le Xe manrfala (170, 2), Indra est appelé dans le VIe asurahan « tueur d’ Asuras » (22, 4). La même épithète est attribuée dans le VIIe (13, 1) à Agni Vaiçvânara dont le poëte dit au vers suivant qu’il a délivré du mal les dieux, désignés par leur nom ordinaire de Devas. Les Devas sont donc ici aussi opposés aux Asuras, et comme dans la mythologie postérieure, ils ont failli être leurs victimes avant de l'emporter définitivement sur eux. De même que le célèbre mythe brahmanique du barattage de la mer de lait nous montre les Asuras en possession de l’ambroisie avant que les dieux ne s’en emparent, nous voyons dans le VIIIe mauc/ala (86, 1) Indra prendre aux Asuras les biens qu’il doit distribuer aux hommes 1 2.

Cette application du mot Asura aux ennemis des dieux, seule conservée dans une période postérieure, et peu compatible en apparence avec les autres emplois védiques du même mot comme épithète de différentes divinités, n’a d’autre cause, selon la plupart des mythologues, que l’indétermination du sens primitif. Désignant d’une façon générale les êtres mythologiques qui jouent un rôle dans les phénomènes célestes, ce terme aurait pu dès l’origine s’appliquer également bien aux dieux et aux démons, et ne se serait fixé que plus tard dans la seconde acception. Cette explication renferme une grande part de vérité ; mais elle demande à être précisée, et les résultats déjà obtenus dans les sections précédentes nous tracent la voie dans laquelle nous devons essayer de le faire. Ce n’est pas le dieu guerrier, ce sont les dieux souverains ou les dieux pères, qui offrent dans le Aig-Veda un caractère équivoque propre à les faire confondre à l’occasion avec les démons. Or, c’est aussi à ces dieux qu’appartient, non pas sans doute exclusivement, mais du moins principalement, le nom d’Asura. La transformation des Asuras en démons semble donc n’ètre qu’un nouvel exemple du fait que nous avons constaté déjà sur un personnage unique, Tvashfri, et que nous verrions se reproduire ici pour tout un groupe mythique, à savoir la dé-

1. Je ne crois pas qu’il faille interpréter le vers IX, 71, 2, comme le veulent MM. Roth et Grassmann : s II détruit la race asurienne s> (voir plus loin). Le passage I, 108, 6 me semble obscur.

2. La forme asurebhyàh pourrait être aussi prise pour un datif; mais l'interprétation qu’on tirerait de cette construction « Les biens que tu as apportés aux Asuras » ne se justifierait ni par le contexte, ni par les rapports ordinaires d’Indra avec les Asuras, même avec les Asuras conservant encore le caractère de dieux.

termination dans le mauvais sens du caractère équivoque propre aux divinités de ce que j’appelle la conception unitaire, par opposition à celles de la conception dualiste. Ainsi s’explique la souveraineté attribuée aux Asuras avant la victoire des Davas, que dis-je ? le culte que les seconds rendent aux premiers, et dont témoigne ce vers d’un hymne à Çraddhâ « la loi ou le culte fidèle » : X, 151, 3 « Comme les Devas ont rendu un culte fidèle aux Asuras puissants. » Ce texte où l’opposition des termes (leva et asura détermine évidemment le second dans le sens qu’il a définitivement gardé, rappelle le culte rendu par le fils au méchant père (voir plus haut p. 041 h Au vers X, 124, 5, il est dit au contraire des Asuras. oui ici semblent bien être des dieux (cf. vers 3 le père Asura), qu’ils sont devenus « sans puissance ».

Le terme d' Asura se rencontre aussi dans le /Îig-Veda joint au nom d'un démon véritable, Pipru, X, 138, 3, et celui d’àsura, signifiant peut-être fils d’Asura, est appliqué aux démons Namuci X, 131, 4 et Svarbhânu V, 40, 5. Il est à remarquer que deux de ces noms, Pipru et Namuci, s’opposent l’un à l'autre à peu près comme nous verrons plus loin que le nom de Mitra s’oppose à celui de Varuna. Si namuci signifie « qui ne lâche pas, » pipru ne paraît avoir d'autre sens que « qui remplit, qui donne en abondance. » Ces deux mots représenteraient donc bien les deux faces d’un être équivoque semblable aux dieux souverains. Il est bizarre que Pipru, en dépit du sens favorable de son nom, soit devenu un démon comme Namuci. Mais après tout TvashP’i qui, sans devenir un pur démon, a pris plus d’une fois, ainsi que nous l’avons vu, un caractère démoniaque, semblait aussi appelé par son nomd’ « artisan » à représenter plutôt dans son action bienfaisante la puissance suprême d’où vient le mal comme le bien.

Avant d’aller plus loin dans le détail des arguments qui paraissent confirmer ma conjecture sur l’application primitive du terme d’Asura, il sera utile d’étudier la signification propre de ce terme lui-même. Pour bien l’établir, les emplois du dérivé asurya comme substantif abstrait désignant la qualité d’Asura nous seront d’un grand secours. Ce mot signifie « pouvoir suprême, souveraineté universelle», comme le prouvent les textes suivants : Indra exerce l 'asurya parmi les

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