Sur le mot c/hdman, voir Cli. 111, sect. I
2. Peut-être doit-on expliquer dans le même sens le vers I, 21, 3 : « Nous invoquons Indra et Agni pour louer Mitra. »
3. Le second a se serait changé en u en sanskrit. Sur le rapport des lormes grecques oùpavo';, mpavo’ç, opavô;, cf. Curtius, Grundzüge, 4e édition, p. 570.
4. Voyez Westergaard, traduit par Spiegel, Incmche Studien de Weber.
vol. III.
de la notion du père aussi bien que de celle de la mère. Mais à vrai dire, la question ainsi posée n’a pour moi qu’un intérêt secondaire. C’est le numen et non le nomen qui fait l’objet de mon étude, et si ce dernier peut fournir une donnée importante pour la solution du problème, c’est par son sens radical, bien plus encore que par le sens appellatif qu’on lui assigne avec plus ou moins de raison. L’observation s’applique d’ailleurs en général aux noms des divinités védiques. Comme ces personnages se distinguent bien moins par la diversité des phénomènes qu’ils représentent que par le point de vue sous lequel ces phénomènes, base commune et complexe de la plupart des conceptions mythologiques, sont envisagés dans chacune d’entre elles, l’usage appellatif d’un nom de dieu quelconque, à supposer que ce nom ait en effet désigné un phénomène particulier, est aussi bien moins intéressant à connaître que son sens étymologique, par lequel nous est révélée l’idée essentielle qui a dû être primitivement attachée dans le mythe donné au phénomène, et par suite au dieu luimême.
Admettons que le mot varuna ait d’abord désigné le ciel. Le mot dyu aussi désigne le ciel, et il suffît de mesurer la distance qui dans la mythologie védique sépare Dyu de Varuna pour juger du peu d’intérêt qu’offre par elle-même, et quand elle n’est pas accompagnée d’autres considérations, l’identification d’un dieu avec tel ou tel objet ou phénomène naturel. Ce n’est donc pas dans le mot varuna le sens appellatif de « ciel » qui peut jeter la plus vive lumière sur le caractère du dieu: c’est la conception particulière du ciel qu’il implique, si tant est qu’il ait réellement désigné le ciel; c’est le sens antérieur en tout cas à la fonction appellative, celui que j’ai appelé plus haut le sens radical. Le mot dyu avant de signifier « ciel » a signifié «brillant ». Il désigne donc le ciel en tant qu’il éclaire les hommes. Aussi Dyu (au nominatif dyaus) est-il dans le Aig-Veda une divinité essentiellement bienfaisante, dont l'individualité d’ailleurs est très-peu arrêtée, et qui n’a pu devenir le Zeu? des Grecs qu’en héritant des attributs de plusieurs autres dieux. Cherchons donc, puisque c’est là décidément le point important, à découvrir le sens radical du mot varuna.
Il y a en sanskrit et dans toutes les langues indo-européennes deux racines vri. L’une, qui signifie « choisir, vouloir », est ici, de l’aveu de tous les mythologues, hors de
cause. Reste celle qui signifie « couvrir, envelopper ». Les interprètes qui ont surtout en vue le sens appellatif du grec oùpavo; ne semblent guère s’élever, pour ce mot comme pour le sanskrit varuna qu’on lui fait en quelque sorte traîner à la remorque, au-dessus d’une conception purement pittoresque du ciel considéré comme entourant le monde de sa demisphère. Mais on comprendrait tout aussi bien que la racine vr i exprimât, même dans le mot oûpavo'ç, cette idée que le ciel embrasse, contient, tous les dons que l'homme en attend, avant tout la lumière et les eaux, et qu’il les contient alors même qu’il ne les livre pas, c’est-à-dire en ce cas qu’il les enferme, les emprisonne, la lumière pendant la nuit, les eaux pendant la sécheresse.
Or, que le nom de Varuna ait eu ou non à une certaine époque le sens appellatif de « ciel », ce n’est pas le grec oùpavo:, soit comme nom du ciel désormais fixé dans cette fonction appellative, soit comme nom d’un dieu dont l’individualité est extrêmement peu marquée et la légende des plus brèves, qui peut nous révéler le sens radical du mot sanskrit. C’est plutôt la personnalité très-nettement accusée du dieu védique qui pourrait servir à éclaircir le caractère primitif d’Oùpavôç. Nous n’aborderons pas du reste ce dernier point qui est en dehors de notre sujet, et nous nous bornerons à chercher, puisque nous n’avons pas à attendre d’une autre source des données plus précises, quel sens les poètes védiques eux-mêmes, grands étymologistes comme on sait, devaient attacher à la racine vri dans le nom de leur dieu Varuna.
Ce sens n’a pas échappé aux commentateurs hindous avec lesquels je suis heureux de me rencontrer cette fois. Le scoliaste de la Taittirîya Samhitn (I, 8, 16, 1) dit en effet que le mot Varuna désigne « celui qui enveloppe comme l’obscurité » varuim-çabdasydnclhakàra-vacl-âvaraka-uàci-lvât (Muir, Sanskrit Texts, V, p. 59). Mais un témoignage plus précieux pour nous serait naturellement celui des poètes védiques euxmêmes. Or au vers 6 de l’hymne VII, 82 à Indra et Varuna,
« L’un a vaincu l’assaillant étranger, l’autre, avec une troupe peu nombreuse, enveloppe une troupe nombreuse », le verbe pra vrinoti est choisi à dessein, par allusion à l’étymologie du nom de Varuna, pour désigner ce dieu par opposition à Indra, et c’est dans le sens d’ « envelopper, emprisonner 1 » que la racine un est ainsi employée.
1. Le sens d’« écarter » proposé par M. R. et admis par M. Gr. 11e peut Blrgaigne, Dieux souverains. 8
Au surplus l’argument décisif en faveur de cette interprétation de notre racine dans le nom de Varuna, c’est, en attendant l'analyse détaillée du personnage où elle se trouvera confirmée à chaque pas, l’attribut particulier qui paraît l’avoir suggéré aux scoliates hindous eux-mêmes. Le fait est hors de doute pour Sâyana qui, dans son commentaire sur le vers I, 89, 3, donne eu ces termes l’étymologie du mot : vvinoti, pàpakvilah svaliyaih pàçair âvvinoti, « Il enveloppe, c’est-à-dire il emprisonne les méchants dans ses lacets ». Cette fonction de Varuna est peut-être en effet celle sur laquelle les poètes védiques insistent le plus souvent, et l’attribut en est resté attaché à la représentation plastique de Varuna dans la mythologie brahmanique, alors qu’il était descendu du rang de Providence vengeresse à celui d’un simple dieu des eaux. Varuna est en effet toujours figuré avec une corde à la main (Wilson, Théâtre indien, Tr. fr. de Langlois, Table alphabétique des noms propres, s. v.). Quant aux nombreux passages du /tig-Veda où il est question des lacets de Varuna, on les trouvera cités plus bas dans le chapitre IL Un autre en sera rapproché, où à l’idée de lacets est substituée ’lidée très-voisine de digues avec lesquelles Varuna arrête l’impiété. Mais, dira-t-on, cet attribut de Varuna est, d’après l’interprétation de Sâyana qui sera d’ailleurs entièrement confirmée par l’exposé auquel je renvoie, un attribut tout moral, où Ton ne peut chercher l’explication étymologique du nom de Varuna sans enlever à la conception de ce personnage toute base naturaliste. Aussi ne veux-je garder des formules auxquelles il vient d’être fait allusion que l’idée de lacets, de digues et plus généralement d’emprisonnement, sans en retenir les applications morales. J’en tire uniquement cet enseignement que la valeur étymologique du mot varuna « qui enveloppe » doit être précisée dans le sens de « qui emprisonne, qui enferme, qui retient », lequel n’aurait d’ailleurs, ainsi que je l’ai remarqué déjà, rien d’incompatible avec le sens appellatif de « ciel ».
Il reste à chercher à quoi peut s’appliquer dans Tordre purement naturaliste, et par conséquent dans l’acception pri-
étre aisément rattaché au sens du verbe simple. L’emploi du préfixe pra n’est pas plus contradictoire avec le sens que je propose qu’il ne l’est avec celui de « couvrir » dans le participe prâvtita pour praviita I, 162, 2, et dans les mots pravara , pravàra « couverture » ; cf. encore IX, 21, 2 « Enveloppant pravrnvantnh les ennemis, donnant l'espace à l’homme pieux ».
mitive du mot, cet acte d’un dieu qui enferme et emprisonne. Supposera-t- on qu’il enferme les démons des ténèbres ou de la sécheresse ? Mais ce serait là une conception peu conforme à l’esprit général de la mythologie védique. Les démons sont vaincus, frappés, foudroyés, déchiquetés par leurs adversaires: il n’est pas ordinairement 1 question de les enfermer. Ce sont eux au contraire qui enferment, retiennent, emprisonnent la lumière et la pluie. Nous sommes ainsi amenés à assimiler Varuna, non pas aux vainqueurs des démons, mais aux démons eux-mêmes, ou plutôt à reconnaître qu’il appartient à cette catégorie des dieux souverains dont l’action est tour à tour bienfaisante et malfaisante, avec cette particularité que c’est l’aspect sévère de la divinité que son nom accuse par avance, comme celui de Mitra, qui en qualité d’Aditya rentre aussi dans la même catégorie, en accusait au contraire l’aspect propice.
Mais ce qui, dans le nom de Varuna, mérite surtout d’attirer l’attention, c’est qu’il suggère un rapprochement avec le démon, non-seulement par l’idée qu’il implique, mais parle choix même de la racine qui exprime cette idée. La racine vri a donné aussi en effet le nom du démon par excellence, de Vritra qui a enveloppé les eaux, ajto vavvivâmsam, de telle sorte que Vritra pourrait passer pour une forme de Varuna devenue exclusivement démoniaque dans la conception dualiste, comme Varuna pour une forme de Vritra élevée à la dignité divine dans la conception unitaire. L’équivoque dont nous avons poursuivi l’analyse dans les chapitres précédents se présente ici sous sa forme la plus frappante et la plus significative. Vritra et Varuna qui, dans les idées religieuses des Aryas védiques, représentent le plus détesté des démons et le plus auguste des dieux, semblent, à un point de vue exclusivement naturaliste, susceptibles d’être assimilés l’un à l’autre.
Avant de chercher dans l’analyse des fonctions divines de Varuna la confirmation de ces vues, je citerai encore, à propos des lacets de Varuna, un détail de la mythologie brahmanique qui s’y trouve entièrement conforme. Wilson, dans
1. On lit, il est vrai, au vers II, 30, 2, qu’Indra a apporté un lien (sina, voir plus haut, p. 97, note 1) pour Vritra, au vers II, 13, 9 (cf. I, 63, 4), qu’il l’a lié sans se servir de cordes. Mais ce n’est là évidemment qu’un développement secondaire du mythe, dont le sens est qu’Indra retourne contre le démon ses propres ruses (cf. plus haut, p. 82).
l’article déjà cité, remarque que l’attribut des cordes est commun à Varuna avec les démons appelés Râkshasas.
J’ajouterai, qu’après avoir déterminé le sens radical du mot varuna sans tenir compte de son emploi possible comme appellatif dans le sens de ciel, je trouverais dans l’hypothèse de ce dernier emploi une explication très-satisfaisante, et entièrement conforme à ma thèse, du vers X, 132, 4 : « Cet autre ciel ( dyu ) a enfanté, ô Asura : quant à toi, ô Varuna, tu es le roi de l’Univers, etc. » Le ciel désigné par le nom de dyu serait ici opposé au ciel désigné par le nom de Varuna1, comme celui qui enfante à celui qui retient.
Plus exactement, le monde auquel, dans les idées védiques, Varuna peut être quelquefois assimilé, celui qui en tous cas passe pour son séjour, est le monde invisible, le monde situé au-dessus, non-seulement des trois terres, mais des trois ciels, le septième monde, celui d’Aja Ekapàd, du non-né qui n’a qu’un séjour. Ce sont en partie des citations concernant Varuna qui nous ont servi (p. 21 et 22) à déterminer le caractère d’Aja Ekapàd et la signification de son nom, et nous y avons vu Varuna comparé, ou même assimilé à ce personnage. Dans l’hymne VIII, 41, auquel ont été empruntées ces citations (vers 8 et 9), on lit encore au vers 4 que Varuna a mesuré, ou construit le séjour antique, qui lui appartient et qui est le septième 2. Aussi connait-il les formes cachées des vaches, ibid., 5, les trois fois sept formes de la vache, qui sont les secrets du séjour mystérieux VII, 87, 4.
M. Muir, au début du chapitre qu’il consacre à Mitra et Varuna (Sanskrit Texls V, p. 58), rappelle comment les interprètes hindous eux-mèmes cherchaient à formuler la différence qu'ils reconnaissaient entre les deux divinités. L’explication la plus ordinaire était celle qui faisait de Mitra le dieu du jour et de Varuna le dieu de la nuit. Elle est adoptée expressément en plusieurs passages par Sàyana et par le commentateur de la Taittiriya-Samhità ; mais elle n’appartient en propre ni à l’un ni à l’autre. Ils l’appuient eux-mêmes sur un texte du Taittirîya-Brâhmana I, 7, 10, 1 qui porte mai tram vai ahah « Le jour est à Mitra » et varuni râtrih « La nuit est à Varuna ». M. Muir cite en outre un texte de