Au vers VII, 87, 6, Yaruwa est comparé au ciel
2. Ailleurs il est dit de lui qu’il embrasse tous les mondes, les trois terres et les trois ciels, VII, 87, 5.
la Tai 1 1 i r iy a-Sa >n h i ta , VI, 4, S, où on lit : na vai idc/m din) na ncLblam usai avyulvitam — le de en milrnvarunâv abrnvan
iduva no uivâsayatam » ili... mitro ’httr ajanayad varnnu râlrim, « Le monde n’avait ni jour ni nuit, mais était (à cet égard) sans distinction. Les dieux dirent à Mitra et Varuna : « Faites une séparation »... Mitra produisit le jour et Varuna la nuit »
Je me propose de montrer que la distinction dont il s’agit était déjà présente à l’esprit des poètes védiques, sans avoir d’ailleurs pour eux rien d’absolu. Mitra et Varuna, réunis en couple, sont l’un et l’autre des dieux de la nuit et du jour, et Varuna,, même quand il est seul, conserve un côté lumineux : mais il a aussi un côté sombre, et si on le compare à Mitra, c’est incontestablement ce côté sombre qui s’accuse par opposition à la nature avant tout lumineuse de son compagnon.
Mitra et Varuna jouent ensemble le rôle de dieux du jour. « Vous placez le soleil dans le ciel comme un char brillant », leur dit l’auteur du vers V, 63, 7. Le soleil est l’oeil de Mitra et Varuna, qui surveille les hommes 1, 115, 1 ; VI, 51, 1 ; VII, 61, 1; 63, 1 ; X, 37, 1. C’est encore évidemment le soleil qui est représenté par cette roue unique dont il est question au vers 2 de l’hymne V, 62 à Mitra e^ Varuna1 2.
Mais le vers précédent prouve que ces deux divinités régnent sur la nuit comme sur le jour : V, 62, 1. a Votre loi durable (ou votre opération conforme à la loi, r ila) est cachée selon la loi, là où sont dételés les chevaux du soleil; mille autres se trouvaient avec elle, et je n’ai vu que cette lumière, la plus belle des lumières divines. » Le second hémistiche paraît faire allusion aux étoiles dont l’éclat est effacé quand le soleil reparaît. Remarquons à ce propos que Mitra et Varuna, outre l’œil du soleil, ont pour veiller sur les hommes des espions appelés spaça h VI, 67, 5, sur lesquels nous reviendrons au chapitre II (section V), et qui dans l’ordre naturaliste représentent peut-être, ainsi que nous le montrerons alors, les étoiles. Dans un vers où le poëte s’accuse de fautes commises envers Aditi, Mitra et Varuna, il de-
1. Quant au passage du Çat. Br. XII. 9, 2, 12 « Ce monde-ci 'le terrestre; est Mitra, celui-là (le celeste est Varuna », nous le retrouverons plus bas, E.
2 Comparez les rapports de Mitra et Va rima avec le cheval mythologique I, 152, o, et particulièrement avec Dadhikrâvan IV, 39, 2 et 38, i, puis avec l’amant des jeunes femmes I, 132, 4. Le soleil est certainement l’une des formes de ce cheval et de cet amant.
mande à voir la lumière et à n'être point enseveli dans les ténèbres, et c’est évidemnent de la part des divinités invoquées qu’il croit avoir à redouter le prolongement des ténèbres en punition de sa faute : 11,27, 14. « Aditi, Mitra, Varuna, aie (ayez) pitié de nous si nous avons commis quelque faute envers vous. Puissé-je, ô Indra, obtenir l’espace, là sécurité, la lumière ! Que de longues ténèbres ne s’étendent pas sur nous ! » Dans ce dernier passage, Indra est nommé avec les Adityas. Mais son nom, et nous aurons l’occasion de revenir sur ce fait en même temps que sur d’autres analogues, ne figure que dans la formule de demande, et non dans la formule de déprécation.
Si Mitra, en tant qu’il forme couple avec Varuna, règne sur la nuit aussi bien que sur le jour, personnellement il paraît jouer un rôle exclusivement lumineux. Cette interprétation de ses fonctions diurnes, qui a été comme nous l’avons vu celle des Hindous eux-mêmes, n’est du moins contredite par aucun des passages, à la vérité peu nombreux, où il est nommé seul. Elle semble confirmée au contraire par un ou deux de ces passages. Ainsi nous lisons au vers IX, 97, 30: « Du ciel se sont en quelque sorte épanchés les torrents des jours ; le sage roi (Soma) ne viole pas (les lois de) Mitra. » C’est conformément aux lois de Mitra que Vishnu a fait pour Indra ses trois pas, c’est-à-dire que le feu caché s’est manifesté sous ses trois formes, et particulièrement sous sa forme de soleil, Vâl. 4, 3.
Quant à Varuna, j’ai déjà dit que, même lorsqu’il est nommé seul, il est souvent présenté comme un dieu du jour. Tel est le cas dans les textes suivants : VII, 87, 1, « Varuna a ouvert les chemins au soleil... il a fait de vastes lits aux jours (comme à des fleuves) » ; I, 24, 8, « Le roi Varuna a fait au soleil une large route pour qu'il la suivît»; V, 85, 1, « ... (Varuna) qui a détaché la terre1 comme un boucher détache une peau, pour l’étendre sous le soleil » ; V, 85, 5, « Lui qui se tenant dans l’atmosphère a mesuré la terre avec le soleil comme avec une mesure»; I, 123, 8, « (Les
1. C’est-à-dire, qui l’a séparée du ciel avec lequel elle est confondue pendant la nuit. Cet acte, attribué en des termes plus ou moins variés à tous les dieux du jour, est aussi plus d’une fois rapporté à Varuna: « Le ciel et la terre ont ete étayés et séparés l’un de l’autre selon la loi de Varuna » VI, 70, 1 et passim.
aurores), toujours semblables, aujourd’hui et demain, suivent la loi éternelle de Varuna. » Au vers 5 du même hymne I, 123, l’aurore est nommée la sœur de Varuna. Le soleil est l’œil par lequel il voit I, 50, 6.
Mais si Varuna préside au jour, il préside aussi à la nuit. Ce second rôle que nous avons vu rempli par Mitra et Varuna réunis, mais auquel Mitra, considéré isolément, nous a paru étranger, semble donc bien n’avoir été assigné au couple qu’à cause de Varuna auquel il appartient en propre. On lit en effet au vers VIII, 41, 3 « Il a embrassé les nuits, il a caché (ni dadhe) les jours par sa magie », et au vers I, 24, 10 : « Ces ours (les étoiles de la Grande Ourse) qu’on voit la nuit fixés là haut, où sont-ils allés pendant le jour? Les lois de Varuna sont immuables. La lune s’avance, brillante dans la nuit. » Nous avons dit déjà que les espions de Mitra et Varuna représentent peut-être les étoiles. Ces espions sont aussi attribués à Varuna seul I, 25, 13 ; VII, 87, 3; IX, 73, 4 et 7. Mais le côté ténébreux du personnage de Varuna s'accuse particulièrement au vers VIII, 41, 10 : « Lui qui, selon la loi, a rendu noirs ceux qui étaient blancs, couverts de vêtements brillants. » Enfin dans l’hymne IX, 73, où l’action bienfaisante des Somas est opposée à la sévérité de Varuna, après le vers 3 portant que Varuna a caché la mer (voir plus bas D, p. 128 ) et le vers 4 où sont mentionnés ses espions, ses digues et ses lacets, on lit au vers 5 que les Somas, assimilés à des chantres, chassent de la terre et du ciel par leur magie la peau noire haïe d’Indra. Il semble bien naturel de croire que l’auteur de l’hymne attribue ici l’obscurité à Varuna comme il lui attribuait au vers 3 la sécheresse ; il résulterait de là entre Varuna et Indra une opposition que nous trouverons amplement confirmée plus loin '.
Nous arrivons enfin aux textes les plus intéressants, c’està-dire à ceux où Mitra et Varuna paraissent opposés comme dieux du jour et de la nuit. Tout d’abord il faut tenir compte de ce fait que les nshis attribuent au soleil lui-même deux formes, l’une brillante pendant le jour, l’autre obscure pendant la nuit, I, 115, 5, cf. X, 37, 3. On comprendrait donc trèsbien que le cheval solaire fût présenté comme brillant le jour,
1. Au contraire le nom de mitra-kru « qui meurtrit Mitra », donné aux démons contre lesquels on invoque Indra X, 89, 14, semble bien indiquer que Mitra est comme Indra un dieu essentiellement bienfaisant.
et noir ou sombre la nuit. Or c'est précisément ce qui semble être dit de^Dadhikrâvan au vers VII, 44, 3 « Brillant pour Mâmçcatu, brun 1 pour Varuna, » ou encore « Cheval brillant de Mâmçcatu, cheval brun de Varuna ». M. Grassmann suppose que mâmçcatu (a irai- sîpriuévov) est une épithète de Varuna. Mais la construction semble impliquer une opposition, et si le mot de sens douteux signifie comme il le veut « qui chasse la lune » (en faisant apparaître le soleil), c’est une raison de croire qu’il désigne Mitra, et notre texte peut passer, non sans vraisemblance, pour une allusion à la doctrine qui partage entre Mitra et Varuna la souveraineté attribuée au couple sur le jour et sur la nuit.
Je crois toutefois trouver une preuve beaucoup plus sûre de l’antiquité de cette doctrine dans le rapprochement de deux textes empruntés à des vers difficiles, VI, 62, 9 ; X, 8, 4 et 5, mais dont je ne désespère pas d’éclaircir le sens. Cependant la traduction à laquelle je dois m’arrêter paraîtrait trop bizarre au premier abord pour que je croie devoir la donner avant d’y avoir amené graduellement le lecteur. Je commencerai par le rapprochement annoncé. Nous lisons au vers X, 8, 4, adressé à Agni « A chaque aurore, ô dieu, tu vas en avant, tu as en brillant divisé les deux jumeaux », et au vers VI, 62, 9, tiré d’un hymne adressé aux Açvins, mais venant à la suite d’un vers où déjà sont invoqués d’autres dieux « Celui qui a selon le temps partagé les deux rois... ». Si dans le premier passage, on pouvait songer à assimiler les deux jumeaux au ciel et à la terre, le second nous oblige à chercher une autre interprétation, le ciel et la terre ne recevant jamais le titre de « rois ». Ce titre est au contraire couramment donné à Mitra et Varuna, et c’est déjà une raison d’écarter l’idée qu’il désigne les Açvins "2 au vers 9 de l’hymne VI, 62, dont la plus grande partie est cependant consacrée à la louange de ces derniers. Mais la raison décisive est que les noms de Mitra et de Varuna se rencontrent dans le même vers, comme ils se rencontrent dans les vers X, 8, 4 et 5. A
1 . Proprement « rouge brun » ; mats l'opposition de bradhna « brillant, lumineux u montre bien qu’ici le mot babhru. implique avant tout l’idée d’une couleur sombre.
2. Au vers X, 39, 11, le rapprochement du nom d’Aditi prouve que la qualification de « rois », si elle doit vraiment être rapportée aux Açvins, ne leur est donnée qu’à cause de leur identification passagère avec Mitra et Varuna.
la vérité c’est, précisément leur emploi qui crée les difficultés auxquelles j'ai fait allusion. Mais ces difficultés pouiTont être levées si l’on admet qu’Agni, ainsi que je compte le prouver plus bas (E), est quelquefois identifié, soit à Mitra, soit à Varuna, soit à l’un et à l’autre à la fois. L'identification d’Agni avec Varuna est même expressément formulée dans l’un des vers en question : X, 8, 5. « Deviens l’œil, le gardien de la grande loi, deviens Varuna, puisque tu aimes la loi. «Quant au second hémistiche du vers précédent, dont la traduction littérale est «Tu prends sept places pour que la loi soit observée, engendrant Mitra pour toi-même », il est maintenant aisé de l’interpréter. Les sept places que prend Agni sont ses différents séjours dans les sept mondes. C’est d’ailleurs le dernier trait qui nous importe seul ici. Or, qui ne voit qu’engendrer Mitra pour soi-même, n’est qu’une autre forme mythologique de l’idée que nous trouvons aussi exprimée sous la forme « devenir Mitra » ? Mais l’ensemble des deux vers ne s’expliquera complètement que par la comparaison du premier hémistiche du vers VI, 62, 9, qui lui-même eût été inexplicable sans les observations précédentes : « Celui qui a selon le temps partagé les deux rois, et qui, étant Mitra et Varuna, a observé l’espace. » Bien que le personnage 1 auquel on attribue ces actes ne soit pas autrement désigné, il ne nous est pas difficile maintenant de dire son nom. Ce personnage est Agni, identifié à Mitra et à Varuna, et partageant ces deux rois ou ces deux jumeaux, c’est-à-dire prenant tour à tour la forme de l’un et de l’autre. L’adverbe r itulhâ « selon le temps » au vers VI, 62, 9, et au vers X, 8, 4, les premiers mots « A chaque aurore, Ô dieu, tu vas en avant » ne permettent guère d’ailleurs de douter que le partage en question ne corresponde à celui du jour et de la nuit2.
1 . Il est invoqué à la seconde personne dans le second hémistiche par un changement de tour assez fréquent dans le Eig-Veda : « Lance ton trait contre le Rakshas caché dans les profondeurs, etc. »
2. Nous verrons au chapitre II (section V) que la triade I, 136, 3 et le couple V, 63, 3; 72, 2: VI, 67, 3, d'.ddityas surveillent ( yat ) les hommes. Mais cette fonction est au vers VII, 36, 2 attribuée en propre à Mitra, et y sert à le caractériser par opposition à Varuna : « De vous deux, l'un est le gardien infaillible, tandis que Mitra surveille les hommes et parle (révèle leurs actions,', n L’espion des hommes étant ordinairement le soleil, on pourrait chercher dans ce passage une nouvelle indication de la nature exclusivement lumineuse de Mitra par opposition à la nature en partie ténébreuse de Varuna. Mais Mitra pourrait aussi, comme on le verra plus loin (E),
D. — Rôle de Mitra et Varuna dans l’ordre des phénomènes