LES TERMES QUI EXPRIMENT L’IDEE DE LOI
L'idée de loi est exprimée dans les hymnes védiques par quatre mots principaux : dhâman, dharman, ri la, et vrata.
Avant d’étudier l’emploi de ces mots dans le sens de « loi », nous chercherons à en préciser la signification primitive, tant par l’étymologie que par la comparaison des sens de différents mots de même origine.
Les deux premiers sont les noms d’action, formés avec le suffixe man, des racines dhà et dhri, signifiant, l’une « poser, instituer », l’autre « supporter, entretenir ». Le sens étymologique de dhâman est donc « institution1, » et celui de dharman « conservation ».
1. Ce mot a pris en sanskrit classique le sens concret de « demeure » par une modification semblable à celle qu’a subie en français le mot « établissement ». Mais il parait n’avoir dans le fiig-Veda, outre le sens de « loin, que celui de « nature, essence », qui peut se changer au pluriel en ceux de « forme, espèce, race ». La loi est 1* « institution », la nature d’une chose est « la manière dont elle a été instituée ». Les deux sens peuvent d’ailleurs souvent se confondre, la nature d’une chose étant en même temps sa loi. Ils se retrouvent, sauf certaines nuances, dans un mot tiré de la même racine, vidhi, qui signifie à la fois « règle » et a manière d’être ». Ce dernier sens est encore celui du mot vidhâ qui ne diffère du précédent que par l’absence de suffixe; dhûtu, venant toujours de la racine dhà, est la matière dont une chose est faite; enfin le composé svadhû signifie, exactement comme dhâman, « nature propre d’une chose ». Ce dernier forme avec la préposition anu la locution anu svadhârn « selon sa propre nature » dont nous avons l’equivalent exact dans la formule anu svam dhûma III, 7, G. Mais l’argument décisif en faveur de mon interprétation du mot dhâman dans le sens de « nature » et de « forme ou race », c’est la comparaison de ses emplois avec ceux des mots nûman, janiman , j'ûta, dont il est rapproché dans certaines formules, et qu’il remplace dans d'autres. Ainsi la nature, l’essence d’Indra , au vers I, 57, 3, désignée à la fois par les singuliers dhûma et nûrna. Les
Le mot r ita n’est autre chose qu’un ancien participe passé de la racine ri dont les sens peuvent se ramener à deux principaux, « s’élever » et « s’adapter », au causal « adapter » (Grassmann, s. v. cf. grec àpapwxw). C’est au second de ces
races des dieux le sont au vers VIII, 41, 7, et celles des hommes au vers VII, 60, 3, par le pluriel dhûmâni, construit parallèlement, dans le premier cas avec jûtâni , dans le second avec janimûni. On remarquera encore au vers X, 82, 3 le rapprochement de dhâmâni signifiant les races, les essences que connaît Viçvakarman, et qu’il a créées ou distinguées lui-mème en qualité de vidhâtri, et du composé nâmadhà h, désignant le même Viçvakarman, comme le créateur des races ou des essences des dieux. D’autre part, Soma reçoit la qualification de dhâmadhdh. IX, 86, 28, dans laquelle dhâ, man paraît remplacer nâman. L’équivalence des deux mots devient surtout évidente par la comparaison des locutions mârutasya dhâmnah I, 87, 6 et mârutam nâma VII, 57,1. Ajoutons que la nuance particulière que comporte le mot dhâman se retrouve, grâce à l’emploi de la racine dhâ, dans la formule nûma mârutam dadhândh. VI, 66, 5, signifiant que les Maruts prennent, littéralement instituent pour eux-mêmes, leur forme de Maruts, se manifestent comme tels. C’est ainsi qu’on dit encore des mêmes dieux qu’ils ont pris ( dadhire ) leurs formes ( nâma ) sacrées, précisément dans le vers I, 87, 5 qui précède celui où se rencontre la formule vidre priyasya mûrutasyo. dhûmnàh , « Ils ont acquis leur essence désirée de Maruts ». Le mot dhâman est construit lui-mème avec le verbe de même racine dans une formule analogue, portant que Vishwu prend ses essences, ses formes désirées et immortelles III, 55, 10. Il faut remarquer encore le parallélisme des formes adverbiales dhàmaçah et rüpopah au vers I, 164, 15, portant que lesbiens des sept rishis (ceux qu’ils donnent) sont distribués ( vihitâni ) par espèces et par formes.
C’est pour avoir méconnu cet emploi si clair du mot <7/(d»z<m*queMM. Roth et Grassmann lui ont attribué le sens de « demeure » qu’il ne paraît pas avoir dans le /Îig-Veda, et celui de « troupe », de <r suite d’un dieu », que bien certainement il n’a eu dans aucune période delà langue. Insistons d’abord sur ce dernier point.
Nous savons déjà quel est le vrai sens de la locution mârutasya dhâmnah. En lui donnant celui de « troupe des Maruts », MM. Roth et Grassmann se sont vus obligés d’attribuer à la racine vid, pour un passage unique, celui d’ u appartenir à une troupe ». Mais leur erreur est bien plus grave quand ils croient que la combinaison du mot dhâman, construit, soit au singulier, soit au pluriel, avec le génitif indrasya, signifie « la troupe » ou « les troupes » d’Indra et désigne encore les Maruts. Il s’agit alors de l’essence, de la nature VIII, 81, 25; IX, 24, 5, des essences ou des formes diverses VIII, 21, 4; 81, 24 d’Indra lui-mème. Au vers III, 31, 21, les essences ou les races rouges, avec lesquelles Indra arrive au milieu des « noirs », peuvent être celles des vaches célestes. Les formes de Mitra, avec lesquelles Agni est invité à boire le Soma I, 14, 10, paraissent être les différents dieux bienfaisants, et particulièrement Indra et Vàyu, nommés dans le même vers. MM. Roth et Grassmann s’éloignent naturellement moins de l’interprétation exacte quand ils introduisent leur sens de « troupe » dans les passages où il s’agit des races humaines VII, 60, 3, de la race divine X, 76, 8, ou, ce qu’il faut sans doute entendre de même, de la race chérie V, 48, 1 **. Mais le vrai sens de
’ Il avait cependant été reconnu par Eugène Burnouf dans deux passages du Bhâgavata Purâna (B. et R., s.-v.).
** Ce dernier passage n'est pas cité par M. Roth.
sens que MM. Roth et Grassmann se sont arrêtés pour le mot rita, et je n’hésite pas à suivre ici leur exemple. Le rita est donc primitivement « ce qui est adapté ».
Reste le mot vrala dont la formation est moins régulière.
dhâman s’impose de nouveau au vers VII, 5, 18 où les Maruts sont appelés la « troupe de la race divine * ».
L'interpretation du mot dhâman dans le sens de « demeure », si elle ne peut être condamnée avec la même certitude, parait du moins inutile pour ie fiig-Veda. Dans un grand nombre de cas, ce sens doit ou peut être remplacé par celui de a nature, essence » ou de « forme, race ». J'ai déjà cité plus haut les vers I, 57, 3; III, 7, 6; 55, 10; VIII, 41, 7; IX, 86, 28; X, 82, 3. Il s'agit encore au vers VIII. 12, 32 de l’essence d’Indra, au vers X, 70, 7 des races chéries (des dieux), au vers IV, 58, 1 1 de l’essence du beurre sur laquelle tout repose, au vers IX, 97, 31 de i’essence ou de la race des vaches. L’être mythologique qualifié successivement d’ s amant des jeunes filles » et de a cheval » dont ii est question au vers I, 152, 4 et 5 est une forme de Mitra et de Varuna, une forme qu'on loue en Mitra et en Varuna (cf. l’identification du cheval du sacrifice à Varuna, p. 131). Varuna a toutes ses formes entre les deux mondes VII, 87, 2. Viçvakarman a des formes supérieures, inférieures et intermédiaires X, 81, 5. La forme (et non la demeure) brillante d’Agni fait le tour de l’espace I, 95, 9; ses formes sont dispersées en divers lieux X, 45, 2; 80, 4. Sonia coule sous sa forme désirée IX, 39, 1. Il conquiert sa troisième forme IX, 96, 18, comme ailleurs ii s'y reunit X, 56, 1, et annonce la quatrième, ibid., 19. Ses formes, et non ses demeures, entourent toutes le sacrifice 1,91,19. Il enveloppe lui-même toutes ses formes IX, 66, 3 dans son essence universelle. Il en a dans le ciel, sur la terre, dans les montagnes, dans les plantes, dans les eaux I, 91, 4, mais il en a particulièrement deux qui se font face l’une à l’autre IX, 66, 2, la terrestre et la céleste. On invoque toutes ses formes X, 25, 2. Aux vers IX, 28, 2 et 5; 109, 4, il ne s’agit, je crois, ni des demeures, ni même des formes de Soma, mais des formes ou des essences des dieux dans lesquelles il pénètre, qu'il connaît toutes, et vers lesquelles il coule. 11 faut peut-être interpréter dans le même sens le vers I, 121, 6".
J’ai réservé les deux passages qui pourraient sembler exiger le plus impérieusement le sens de « demeure ». Mais on comprend très-bien que le heurre soit appelé l’essence d'Agni II, 3. 11 qui est ailleurs encore assimilé à l'offrande, havir asmi nàma III, 26, 7. Peut-être même l’expression n’at-elle pas d’autre portée que celle d’ a âme d’Indra » appliquée au Soma**\ Quant à la construction du pluriel • dhâmâni divyâni avec le verbe â tasthuh au vers X, 13, 1, elle est identique à celle qu’on rencontre au vers III, 38, 4, â viçvarùpo amritâni taslhau. Or il n'y a aucune raison dans ce dernier passage, qu’on sous-entende ou non le mot nàma, de donner au pluriel amri-
• Aux vers VII. 66, 18; VIII. 52, 11, notre mot a probablement le sens de loi. M. Roth cite encore les vers VI. 2, 9; VIII, 90, 6; IX, 63, 14; 86. 5; X, 82, 3; 97, 1 et 2, où il parait signifier en etfet, sinon « troupe », du moins a forme t ou a race », tandis que M. (irassmann lui donne dans les mêmes passages le sens de « demeure », le vers I, 22, 16 et dubitativement le vers X, 122, 3, au sujet desquels les articles des deux lexicographes diffèrent de la même manière, enfin le vers I, 85, 11, où le mot dhâman a le sens de « loi » .
•* Sur les vers VI, 2. 9; VIII, 90, 6; IX, 63, 14; 86, 5; X, 82, 3; 97, 1 et 2, voir la note précédente.
’** C'est peut-être dans le même ordre d’idées qu'il faut expliquer les passages des autres Vedas et des Brâhmanas pour lesquels B. et R. proposent le seus d’a objet favori ».
mais qui vient en tout cas d’une racine vri. La signification étymologique n’en peut être établie avec la même certitude que celle des mots précédents, parce qu’il y a en sanskrit deux racines vri de sens très-différents. L’une signifie «choisir, désirer », l’autre « envelopper, couvrir ».MM. Roth etGrassmann dérivent le mot vrai a de la première, et lui attribuent par suite le sens primitif de « volonté ». Je crois au contraire avec M. Max Miiller ( Rig-Veda-Sanhilâ ... translated, p. 225), qu’il vient de la seconde, et qu’il a signifié d’abord, non pas comme l’entend ce savant « lieu clos », mais bien « garde, protection ». Mon principal argument en faveur de cette interprétation étant d’ailleurs tiré de l’étude des trois autres mots signifiant « loi», il convient de revenir à ceux-ci, et d’abord à leurs racines.
Dans la cosmogonie des Vedas la racine dhâ « poser » exprime la création, et la racine dhri « soutenir » la conservation du monde. Dans l’ordre du culte, elles expriment, l’une l’institution, l’autre la pratique du sacrifice. Avec le préfixe vi, la première a les mêmes emplois, mais avec une
tâni un autre sens que celui d’ « essences immortelles ». J’en conclus que la racine sthd avec le préfixe à n'implique pas nécessairement l’idée matérielle de « se tenir sur » et peut prendre le sens d’ « entrer en possession de ». Les « fils de l’immortalité » dont il est question au vers X, 13, 1 sont entrés en possession de leurs essences divines, comme les Maruts de leur essence de Maruts.
Dans tous les autres passages pour lesquels MM. Roth et Grassmann adoptent le sens de « demeure »* le mot dhâman parait signifier a loi ». Il en est cependant plusieurs** où on pourrait hésiter entre ce dernier sens et ceux de « nature, essence, forme ». La même hésitation est possible au sujet de quelques autres*** pour lesquels M. Grassmann adopte le sens de « loi ».
* I, 43. 9; 123, 8; 153, 2; III, 51, 2 ; VII, 36, 5; VIII. 13, 20; IX, 86, 22; 94. 2; 97, 32; X, 10, 6; 122, 3; 189, 3, (cf. la note suivante), auxquels M. Grassmann ajoute seul VIII, 41, 10; X, 124, 3 (« loi » dans Roth) et I. 22, 16 ( troupe » il/id.), et M. Roth IX, 66, 5; 97, 5: 114, 1 (« loi » dans Grassmann).
** II, 3, 2; VII, 61, 4; IX. 69, 6; 86, 15; X, 56, 5; 65, 5, et même X, 67, 2; 181, 2. M. Roth avait du reste adopté le sens de « loi » pour les vers X, 67. 2; 181. 2. Pour le vers IX, 69,6 comme pour III, 37, 4 cité dans la note ci-après, pour I, 152, 5 expliqué plus haut, et enfin pour III, 3, 4, il avait imaginé le sens de « mode musical». Mais dans ceux de ces passages où le mot ne signifie pas t essence » il s’explique très-bien par le sens général de a loi ».
111, 3, 10; 37. 4; V III, 27, 15. Quant au vers I, 164, 15, il nous a servi plus haut à établir le sens de « forme, espèce ». Pour le vers III. 3, 10, M Roth avait imaginé le sens de « faculté, puissance », qu’il avait étendu au vers X, 81, 5 expliqué plus haut, où le mot signifie essence, au vers VIII, 19, 14 où M. Grassmann lui donne avec raison le sens de « loi », et enfin au vers X, 166. 4, pour lequel le même savant propose, avec hésitation, le sens de « violence », et où celui de loi » ou d' « acte conforme à la loi » est encore par faitement admissible.
modification du sens : le préfixe implique en effet l’idée de l’institution des diverses parties, de la disposition, de l’arrangement.
Rien ne peut faire mieux saisir les rapports et les nuances de ces différentes notions que la comparaison de trois noms d’agent dhâtri , vidhâtvi, dhartri. Tous les trois désignent la divinité, l'un en tant qu’elle crée, l’autre en tant qu’elle ordonne, le troisième en tant qu’elle conserve le monde (cf. Grassmann, s. v.) Les fondateurs du sacrifice sont aussi désignés par le nom de dhàtri IX, 10, 3 et par celui de vidhâtri IV, 55, 2 ; celui qui observe la loi du sacrifice l’est par le nom de dhartri II, 23, 17.
Les formes conjuguées des mêmes racines ont des emplois analogues. La question de la création est soulevée en ces termes dans un hymne d’ailleurs vraisemblablement assez moderne : X, 129, 7. « D’où ce monde (littéralement cette émission, visrishtih) est venu, s’il a été créé ( dadhe ) ou non, celui-là le sait, qui surveille le monde au plus haut du ciel, ou peut-être lui-même ne le sait-il pas. » Peu nous importe d’ailleurs le doute exprimé dans ce passage ; nous ne voulons établir ici que l’attribution du sens de « créer, fonder » à la racine dhâ. Cette même racine exprime l’institution du sacrifice au versIII,29,7, d’après lequel les dieux ont établi, adadhuh, Agni comme porteur d’offrandes (cf. passim). Elle est employée avec le préfixe vi au vers VII, 66, 11, portant que les Adityas ont disposé, ordonné, vi...dadhuh, la saison, le mois, le jour, la nuit, le sacrifice et la prière. Un autre poëte insiste sur le sens du verbe en l’accompagnant d’un nom d’action formé de la même racine et du même préfixe : IV, 51, 6. «Où est-elle, l’ancienne aurore? Quelle était-elle, celle où ont été disposées les dispositions des //ibhus, vidhdnâ vida dhuh? » Quant à la racine dhvi, on la rencontre à chaque pas employée pour désigner l’acte des dieux soutenant, étayant le ciel, la terre, tous les mondes ou tous les êtres, et elle sert aussi à exprimer l’entretien du feu sacré par les prêtres III, 2,7.
L’idée de l’arrangement et celle de la conservation, littéralement de l’étaiement du monde, en appellent une troisième, celle de l’adaptation des différentes parties. Sans cette adaptation en effet, le monde n’offrirait, ni l’ordre qu’implique le verbe vi-dhâ, ni surtout la solidité qu’implique le verbe dhri. Nous savons déjà que la racine ri signifie
« être adapté » et au causal « adapter ». Or le participe de cette racine, identique à notre mot r ita, mais accompagné du préfixe sam , sert d’épithète à l’étai « bien adapté » qui soutient le cielIV, 13, 5 Au contraire, avec le préfixe, nih marquant la séparation, la racine ri prend le sens de « se dissoudre », et le nom d’action nirvili désigne la Destruction personnifiée. L’idée de l’adaptation des différentes parties du monde entre elles a trouvé son expi’ession la plus frappante dans le grand hymne de Dirghatamas I, 164, où Tordre universel, désigné par le mot ri ta, est symbolisé sous la figure d’une roue. C’est encore la racine ri qui a donné le nom des rayons, ara, et qui exprime leur adaptation à la roue dans ce même hymne (vers 48) et celle de l’essieu aux deux roues I, 30, 14, et 15. — Dans Tordre du culte, peut-être la racine r< accompagnée du préfixe sam exprime-t-elle l’adaptation du feu et de la prière, c’est-à-dire de deux des principaux éléments du sacrifice, III, 11, 2, cf. 2, 1.
Ainsi donc, fondation, étalement, adaptation, telles sont les significations primitives d’où est sortie celle de loi dans les trois mots dhâman, dharman, r ita. Ils expriment à l’origine, non une idée morale, mais telle ou telle des conditions matérielles de l’existence et de la stabilité du monde. C’est une première raison de douter que le sens étymologique du mot vrala ait été « volonté ». L’objection devient plus grave si Ton remarque que d’ailleurs, en dehors des emplois du mot en litige, les formules qui font de la volonté des dieux le principe de Tordre du monde sont rares dans le /Jig-Veda, et que là même où on rencontre cette idée, elle est exprimée, non par la racine vvi, mais par la racine vaç, VIII, 28, 4, « Ce que veulent les dieux arrive nécessairement », cf. VIII, 20, 17 ; 50, 4; 55, 4. La racine vri n’a pas même en sanskrit, comme elle Ta en grec dans le verbe gouXouai, et en latin dans le verbe volo, le sens propre de «vouloir», mais seulement ceux de «choisir, désirer ». C’est ce que reconnaissent MM. Roth et Grassmann, et ce que confirme l’examen des différents mots formés de cette racine, dont toutes les acceptions se ramènent à ces deux sens. Il est vrai que, selon une conception philosophique exprimée déjà dans un hymne du Æig-Veda X, 129, 4, le désir (d’un premier être) aurait été le principe des choses.
1. Cf. X, 170, 2 « La vérité (ou la lumière véridique) adaptée a l’étaiement [dharman) solide du ciel ».
Mais outre que l’idée de désir y est exprimée par une autre racine, la racine kam, cet hymne, auquel nous avons emprunté plus haut une citation relative à la création du monde, est, comme je l’ai dit alors, un de ceux qui peuvent le plus justement passer pour relativementmodernes, et il n’est pas probable que personne songe à dériver de spéculations philosophiques aussi raffinées le sens de « loi » couramment attribué dans les hymnes les plus divers au mot vrata. Ces différentes considérations, mais surtout la parfaite analogie de notre mot avec ceux qui ont été précédemment étudiés, m’ont déterminé à en rapporter plutôt l’origine à la racine mi « envelopper, couvrir ». De ces sens on passe aisément à celui de « protéger, garder » que la racine a pris en effet dans les mots varûtha et varman «protection». Si le mot vrata a eu primitivement la même signification que ces derniers, il s’est trouvé ainsi à peu près synonyme de dharman « étaiement, conservation », et a pu, comme lui, arriver avec le temps au sens de « loi ». Cette conjecture sera du reste confirmée par les ressemblances toutes particulières que nous remarquerons dans l’emploi des deux mots.
Le mot ri ta est encore employé comme adjectif dans le sens d’ « apte, capable », aux vers VI, 67, 4; VIII, 49, 5; IX, 62, 30; X, 106, 5, où il est appliqué à Mitra et Varuna, à Agni, à Soma, aux Acvins.
Le sens primitif des mots dhâman et dharman est bien présent à l'esprit des rishis védiques, comme le prouvent les jeux étymologiques que renferment, sur le premier le vers VI, 67, 9 à Mitra et Varuna « Les dhâman institués par vous, yuva-dhila » b sur le second les vers I, 22, 18 « Maintenant, dhvi, les dharman », II, 13, 17 (à Indra) « Tu as maintenu, entretenu, dhvi, les rivières selon le dharman », IX, 35, 6 (de Soma) « Lui, le maître du dharman , sous la loi (vrata) duquel tous les hommes maintiennent, dhvi ».
Dharman garde même évidemment sa valeur de nom d’action au vers X, 88, l,où il est construit au datif, parallèlement au datif cle bharman, nom d’action de la racine bhvi « porter » qui n’a pas pris d’autre sens : « Pour qu’il porte et pour qu’il soutienne le monde. »
Cet emploi du mot dharman, comparé à ceux du mot
1. Cf. les passages cités plus haut, p. 211 en note, 1, lü'», 15 ; 111, 35, 10 ; X, 82, 3.
dhartvi, rappelle ceux du nom d’action savîman et de ses synonymes sava, prasava, comparés au nom d’agent qui dé signe le dieu Savitri, et le rapprochement peut être étendu au locatif du mot dharman, ainsi qu’aux mêmes cas des autres termes dhàman, mata , r ita.
Tenons-nous en d’abord au datif. Comme le datif du mot sava signifie aux vers I, 113, 1 : II, 38, 1 ; III. 56, 7 ; IV, 54, 5, « pour que l’acte de Savitri, » l’acte consistant, au moins primitivement, à enfanter « s’accomplisse », de même le datif du mot dharman signifie proprement « pour que l’acte consistant à soutenir, à maintenir, s’accomplisse ». S’il peut souvent, comme au vers X, 50, 6, que nous retrouverons en temps et lieu, se traduire « pour l’observation de la loi », il garde, comme on vient de le voir, son sens étymologique au vers X, 88, 1. Quant au rapprochement avec les noms d’action de la racine s à, il s’impose au vers IV, 53, 3, où le datif de dharman désigne l’acte de Savitri lui-même, comme le mot savîman, qui se rencontre précisément dans le même vers. Nous aurons à constater des emplois analogues des datifs de dhàman VIII, 52, 11, de mata II, 23, 6, et surtout de vital, 137, 2; 151, 3 et 6; 153, 3; IV, 3, 8; 23, 10; V, 20,4 ; IX, 17, 8 ; 97, 23; X, 8, 4, mais dans un sens plus récent « pour l’observation de la loi ». Il faut encore remarquer pourtant que le datif de r ita remplace au vers I, 34, 10, comme le datif de dharman au vers IV, 53, 3, un nom d’action de la racine sû, et désigne l’œuvre de Savitri.
Les emplois du locatif des mots savîman, sava, prasava, ne jettent pas moins de lumière sur ceux du locatif des mots dhàman, dharman, vrata et r ita. Le mot savîman est ainsi construit au vers IV, 53, 3 déjà cité, cf. VIII, 18, 1, et ses synonymes le sont aux vers I, 159, 5; III, 33, 6; V, 82, 6 ; X, 139, 1, cf. V, 42, 9, dans ce sens ; « Alors que l’acte de Savitri s’accomplit ». Le locatif de savîman régit le nom de Savitri au génitif dans la formule « Puissions-nous être dans le meilleur savîman de Savitri » VI, 71, 2; X, 36, 12, cf. X, 64, 7. Ici l’acte de Savitri est la protection qu’il étend sur les créatures, et nous serions d’autant mieux autorisés à traduire « sons la protection de Savitri » qu’au vers X, 36, 12, le locatif du mot çarman est construit parallèlement à celui de savîman « sous la protection d’Agni ». Ailleurs le génitif construit avec le nom d’action de la racine sû, qui est cette fois prasava, doit être pris au sens passif : on dit de
Savitri qu’il est dans le niveçana et le prasava de toutes les créatures, VI, 71, 2, c’est-à-dire qu’il est occupé, selon la formule qui a été commentée plus haut (p. 56), à les faire « rentrer » et « sortir » .
Cette dernière construction est répétée pour le locatif du mot dharman dans des passages où, comme le datif du même mot dans le vers X, 88, 1, il conserve sa valeur étymologique de nom d’action de la racine dhvi « soutenir » : 1, 159, 3, « En soutenant les êtres mobiles et immobiles» ; — V, 15, 2, « Les héros assis dans le dharman solide 1 du ciel », c’est-à-dire « occupés à soutenir solidement le ciel - ». Au vers X, 170, 2, le locatif n’est pas construit absolument, mais il dépend du participe arpita : « La vérité » ou « (La lumière) véridique adaptée à l’étaiement solide du ciel. » La construction absolue se retrouve au contraire aux vers IX, 7, 1 ; IX, 110, 4, pour l’expression dharman du r ita, signifiant « alors que le r ita est maintenu » ou « dans la loi de l’ordre ». Ailleurs, le locatif du mot dharman, et aussi celui de son proche parent dharîman, sont employés, soit sans régime dans ce sens « alors que le dharîman, la loi, s’accomplit » IX, 86, 4, soit avec un génitif construit dans le sens actif « alors que s’accomplit le dharman » ou « sous la loi d’Agni X, 20, 2, cf. III, 38, 2, de Sonia IX, 86, 4 ». Du sens d’ « acte consistant à soutenir » on a pu passer aussi à celui de « protection », et le locatif de dharman, comme celui d esavîman dans les vers VI, 71,2; X, 36, 12, cités plus haut, paraît le prendre au vers X, 167, 3 « sous le dharman du roi
1. Dharuna : jeu étymologique à rapprocher de ceux qui ont été relevés plus haut, p. 216. Remarquez encore dans le même vers l’emploi du verbe dhri.
2. Cette explication rend inutile l’attribution au mot dharman du sens d’ « appui », que M. Grassmann croit trouver encore, je ne sais pourquoi, au vers I, 22, 18 (le vers VIII, 6, 20 est obscur). Le mot vi-dharman, qui est à dharman ce que vi-dhartri est à dhartri, a les mêmes emplois. Au locatif il signifie, lorsqu’il est seul « alors que s’accomplit l’acte qui consiste à soutenir ►m séparant » ou « dans l’observation de la loi » IX, 4, 9; 64, 9; 100, 7; X, 123, 8, cf. III. 2, 3, avec les épithètes satya, yrathama, « selon la loi qui s’accomplit » IX, 109, 6 (remarquez le rapprochement de dhartri), a dans l’observation de la première loi » ou « en faisant pour la première fois l’acte appelé mdhannan » IX, 97, 40, avec le génitif rajasah. « en soutenant et partageant l'espace » VI, 71, 1 ; IX, 86, 30. Les cinq régions sont sous le vidharmnn, sous la loi, de Soma IX, 86, 29, cf. I, 164,36. Les rivières cèdent au vidharman, à la loi, des Maruts VIII, 7, o. Agni agit selon le vidharman, selon la loi X, 46, 6. Au vers V, 17, 2, vidharman est un nom d’agent comme le mot dharman oxyton.
Soma, de Varuna » (cf. IX, 97, 22, sous le dharman de l’aîné), où il est également construit parallèlement au locatif de earman « protection ». Mais au vers I, 128, 1, ce n’est évidemment pas « sous la protection de Manus », c’est « alors que Manus accomplit l’acte qui consiste à maintenir, dhariman, à observer les rites», qu’Agni sacrifie lui-même selon 1 errata des Uçij, selon son propre vrata.
Le mot vrata > que nous venons de voir rapproché de dhariman , a au locatif des emplois tout à fait analogues à ceux de ce mot et de dharman. Il est construit avec un génitif au sens passif dans le vers V, 46, 7, qui distingue les déesses terrestres, et celles qui sont dans le vrata des eaux, c’est-à-dire d’après le sens étymologique proposé pour ce mot, qui enveloppent, qui retiennentles eaux. Il l’est beaucoup plus souvent avec un génitif pris dans le sens actif « dans le vrata d’Agni I, 31, 1, de Soma X, 57, 6, de Pushan VI, 54, 9, de Parjanya
V, 83, 5, d’Indra I, 101, 3 », c’est-à-dire « alors que tel ou tel de ces dieux accomplit l’acte désigné par le mot vrata », ou peut-être, a sous sa protection », ou encore « sous sa loi ». Le rapprochement du mot vrata et de sava, nom d’action de la racine sû, s’impose au vers X,36, 13, où le vrata est attribué à Savitri, qui reçoit en même temps l’épithète satya-sava , cf. V, 82, 7, d’ailleurs évidemment équivalente à satyadharman « dont la loi s'accomplit ». Le locatif singulier de vrata est employé sans régime au vers III, 38, 6 « dans l’observation de la loi ». Il en est de même du locatif pluriel aux vers III, 54, 5; X, 114, 2, où il est du reste accompagné de l’épithète guhya « sous les lois secrètes ».
Les emplois équivalents du mot dhâman, s’ils sont moins nombreux, ne sont guère moins significatifs. Dans l’expression sva r itasya dhâman VII, 36, 5, le pronom possessif remplaçant un génitif, nous trouvons réunies les deux constructions au sens actif et au sens passif « dans leur dhâman du r ita », c’est-à-dire « dans le maintien du rita qui est leur œuvre ». La seconde se rencontre seule au vers I, 43, 9 « dans le dhâman suprême du r ita ». Aux vers VIII, 13, 20 ; IX, 86, 22, nous trouvons le locatif pluriel, sans génitif, mais avec un adjectif « sous les lois anciennes », et « sous les lois divines ».
Le locatif du mot vita paraît signifier « dans l’observation de la loi » aux vers I, 141 , 1 1 ; II, 29, 4 ; IV, 33,11; V, 44, 2 ;