L'ARITHMÉTIQUE MYTHOLOGIQUE
L*objet que nous nous sommes proposé jusqu'ici a été de constater successivement l'assimilation des divers éléments, mâles ou femelles, du culte à certains éléments correspondants des phénomènes célestes et l'identité des rapports conçus entre les éléments de sexe différent » soit dans les mondes supérieurs, soit sur la terre. Au cours de cette étude, nous ne pouvions manquer de rencontrer souvent des nombres dont Tusage devait s'expliquer par la multiplicité des formes, des séjours, etc., attribués à chacun des éléments qui se manifestent tour à tour ou à la fois dans des mondes différente. Mais nous avons dû nous borner provisoirement à relever ceux de ces nombres qui répondaient aux divisions primitives et naturelles de Tunivers en deux mondes, le ciel et la terre, ou en trois mondes, le ciel, la terre et Tatmosphére, ou encore en quatre régions cardinales. Â la fin du chapitre précédent, les mythes du père et du fils, de la mère et de la fille, nous ont paru opposer, non plus le ciel et la terre, mais le monde invisible au monde visible. Ils nous suggéraient une application nouvelle, quoique rapportée toujours aux divisions de Tespace, d'un nombre déjà étudié. Le moment est enfin venu de passer en revue les autres nombres employés dans les formules mythologiques du Aig-Veda et de montrer que, comme les nombres deux, trois et quatre, la plupart expriment, dans différents systèmes de division de Tunivers, une somme correspondante à la somme des mondes.
Pour cela , nouB allons avoir d'abord à constater Tetistence de nonvelles divisions de Tespace. Nous le ferons en étudiant successivement dans les deux premières sections de ce chantre deux procédés de formation des nombres mythologiques, dont Tun est la formation par multiplication, et l'autre la formation par addition d'une unité. Dans une troisième section, nous vérifierons la relation annoncée des différents groupes mythiques avec les divisions de l'univers.
SECTION PREMIÈRE
FORMATION DES NOMBRES BfTTHOLOGIQUES PAR MULTIPLICATION
La multiplication des nombres mythologiques paraît se faire principalement par l'application aux différentes parties d*un tout d'un système de division appliqué d'abord au tout luimême. C'est ainsi, par exemple, que la division en trois parties, justifiée pour l'univers entier par l'opposition da ciel et de la terre que sépare un monde intermédiaire, l'atmosphère, peut être répétée pour chacun de ces trois mondes, de telle sorte que le nombre primitif de trois mondes se trouvant midtiplié par lui-même, on arrive au nombre secondaire de neuf mondes, trois ciels, trois atmosphères et trois terres. En ce cas, la multiplication est une élévation au carré. Mais plusieurs systèmes de division ayant été appliqués à l'univers, les chiffres donnés par deux de ces systèmes peuvent aussi se multiplier l'un par l'autre. Ainsi, la division ternaire, étendue à chacun des deux mondes de la division binaire, donnera un nombre de six mondes, trois ciels et trois terres.
n ne faudrait cependant pas croire que dans tous les passages où se rencontre une formule telle que les « trois ciels » par exemple, il s'agisse en effet d*une division du ciel en trois parties, et, pour éviter tout malentendu, je dois commencer par signaler un usage grammatical qui doit, en certains cas, fournir l'explication des formules de ce genre.
Les noms des objets ou des êtres formant couple sont souvent, dans la langue védique, construits chacun pour leur compte avec les désinences de ce nombre. Les dwx duels, en
se juxtaposant, forment des composés impropres dont Tusa^e s*est conservé dans le sanskrit classique, comme miirdvarunaUj qui se trouve aussi dans Tancienne langue sous la forme milrâoariAuâ, Mitra et Varuna. Mais quelquefois aussi les deux duels restent séparés, mi/rayoh... varunayoh, VI, 51, 1. Ou bien Fun des deux noms seulement se construit au duel, tandis que Tautre est au singulier, et on trouve ainsi milrâ à côté de varuua\i\ VIII, 25, 2. Enfin, un seul des deux noms au duel, milrâ, peut désigner à la fois Mitra et Varuna, I, 14, 3; 36, 17; V, 65, 6. Le dernier fait prouve bien que remploi simultané des deux duels, ou d*un duel et d'un singulier des mêmes noms, constitue un véritable pléonasme, que milrâ,.. varunâ équivaut à «Mitra et Varuna... Varuna et Mitra » et milrâ.., varunah à « Mitra et Varuna... Varuna ».
Ce qui vient d'être dit de Mitra et Varuna est applicable aux autres couples de dieux védiques, par exemple à ceux dlndra et Varuna, d'Indra et Agni, d'Indra et Pûshan. Les noms de ces dieux se construisent Tun et Tautre au duel, et les deux duels peuvent également être séparés, IV, 41, 6; VI, 57, 1 ; 59, 3. Mais le couple qui nous intéresse ici surtout est celui que forment le ciel et la terre. Il peut être désigné, soit par les duels des deux noms à la fois, réunis, dyâvâpvitlUvi, pvilhivi-dyâvâ , ou séparés*, soit par le duel du nom du ciel seul, dyàvâ, III, 6, 4 ; IX, 70, 2. Les deux duels ensemble constituent un véritable pléonasme équivalant à « Le ciel et la terre la terre et le ciel » .
Des particularités analogues à celles que nous venons de relever dans l'emploi du duel védique se rencontrent aussi dans l'emploi du pluriel. Le couple de, Mitra et Varuna, transformé en une triade par l'adjonction d'Aryaman, nous en fournira un exemple. Au vers VII, 38, 4, les noms de Varu/ia et d'Aryaman sont construits au singulier avec le
nom de Mitra au pluriel: varunah milrâso aryamâ. Ils
forment pléonasme avec ce pluriel qui, à lui seul, désigne les trois personnages. La triade des Aibhus nous offrirait les plus curieuses combinaisons du pluriel et du singulier des noms des trois personnages, sans parler de la désignation de
i . On pourrait expliquer de même la forme de vocatif mitràvaruiM à laquelle le padapâ/ha substitue, peut-être sans raison, la forme mitrâvttrwaâ^ 1, 15, 6.
a. Voir Graiwmann, Wcarteràuch.
ces trois personnages par le nom d'un seul d'entre eux au pluriel. Mais nous renvoyons l'examen de ces faits compliqués à rëtude spéciale que nous devons consacrer aux /?ibhus. Venons maintenant aux trois mondes. Il y a un exemple à peu près certain de la désignation des trois mondes composant l'univers entier par le pluriel du nom du ciel. J'emprunte cet exemple au vers I, 35, 6, où il est dit que des «trois ciels », deux sont les « girons de Savitri », tandis que l'autre est dans le séjour de Yama et conquiert, c'est-à-dire reçoit les héros (après leur mort). Les deux girons de Savitri doivent être, par opposition au séjour des morts, les deux mondes qu'habitent les vivants*, les «races» que le vers précédent place également dans le giron (au singulier) de Savitri, c'est-à-dire le ciel, confondu avec l'atmosphère, et la terre, les deux parties de l'univers entre lesquelles marche ce dieu, ibid., 9. Le troisième ciel, à la vérité, n'est plus une partie de l'univers visible, mais un séjour mystérieux. C'est une autre application de la triade, qui sera étudiée dans la deuxième section. Il n'en paraît pas moins résulter de notre passage, qu'une formule telle que « les ciels » peut désigner un ensemble de trois mondes comprenant la terre. Dans l'Atharva-Veda également, le troisième ciel « à partir d'ici», V, 4, 3, paraît bien être le plus élevé des trois mondes dont le plus bas est la terre. Il se pourrait enfin que, par les « trois ciels » que Narâçamsa égale en grandeur, l'auteur du vers II, 3, 2 du /fig-Veda entendît en réalité les trois mondes, son intention étant évidemment de dire que le dieu est grand comme Tunivers ^
1 . Soit les hommes et les dieux, soit les êtres qui marchent et ceux qui ▼oient.
2. Les divisions de la durée dennent lieu à des observations analogies. Si on compare le vers I, 72, 3, portant que les Angiras ont honoré Agni c pendant trois automnes », au vers I, 110, 4, oii il est dit d^autres sacrificateurs divinisés, des Aibhus, qu'ils ont uni leurs prières u pendant Taobée », il paraîtra assez naturel d'interpréter les trois a automnes » dans le sens de • trois saisons » composant une année, ou au moins de rapporter aux trois divisions de Tannée Torigine du nombre mythologique de trois années. Comme Tannée était divisée en trois saisons, le jour était divisé en trois parties, le matin, le midi et le soir, temps des trois pressurages du Soma. De là la possibilité d'interpréter les trois aurores (voir 1, p. 314 et note 2; dans le sens de trois parties du jour. C'est ainsi que le duel ushasà désigne Taurore et la nuit (voir I, p. 248} . Les trois jours et les trois nuits que les Açrins emploient au sauvetage de Bhujyu, I, 116. 4, ont pu n*étre aussi à Torigine que les trois divisions du jour et trois divisions correspondantes de la nuit, ou tout au moins le mythe des trois jours et des trois nuits parait aToir pour origine la division du jour et de la nuit en trois parties, à peu
De ces emplois du mot dyu « ciel », on peut rapprocher des emplois analogues du mot rajas qui désigne proprement le monde intermédiaire de Tatmosphère situé au-dessous du ciel, I, 62, 5. D*abord, on le trouve souvent au duel, IV, 42, 6 ; VI, 9, 1 ; 15, 9 ; VII, 80, 1 ; IX, 68, 3, et les deux rajas, le rajas du ciel, I, 110, 6, et le rajas terrestre, I, 81, 5; EX, 72, 8 ; X, 15, 2, que les vers I, 90, 7 ; VHI, 77, 5, opposent directement au ciel, cf. I, 154, 1 ; IV, 53, 3 ; IX, 107, 24, paraissent être, non, comme le veulent M. Roth et M. Grassmann, les deux parties, Tune supérieure, l'autre inférieure de Tatmosphère, mais bien les deux mondes du ciel, confondu avec Tatmosphère, et de la terre elle-même ^ Le duel rajasi se rencontre, non seulement dans des formules analogues à celles où figurent ordinairement les deux mondes, mais dans des passages où ceux-ci sont expressément désignés par le duel rodasi, I, 160, 4 ; IV, 42, 3, ou mieux encore par le double duel dydvâprUhivi, IV, 56, 3, et où il remplace ces termes en qualité de synonyme dans une seconde proposition. Or, de même qu'il y a un troisième ciel, il y a un rajas suprême, cf. III, 30, 2, opposé, tantôt, comme au vers VU, 99, 1, aux deux rajas, tantôt comme au vers IX, 22, 5, expressément aux «deux mondes», rodasoh^ en sorte que le rapprochement de ces deux passagçs est on nouvel et décisif argument en faveur de Tidentification des deux rajas avec le ciel et la terre. Le rajas suprême est le monde invisible, celai que Vishnu connaît seul, tandis que les deux autres sont aperçus «de la terre'», VII, 99, 1, ce qui est naturel, puisque Tun est la terre même, l'autre le ciel visible confondu avec l'atmosphère. Le «troisième rajas n, IX, 74, 6; X, 45, 3; 123, 8, doit avoir la même signification.
Après les observations qu'on vient de lire, il peut ne pas sembler évident que les trois espaces désignés par le mot rocana, I, 149, 4 ; V, 81, 4 ; IX, 17, 5, même quand ce mot est accompagné de l'épithète dwya «céleste», II, 27, 9,
près comme celui des trois ciels et des trois terres, que nous allons constater plus bas, a pour origine la division ternaire de Tunivers. La multiplication répétée deux fois a donné les neuf jours et les neuf nuits du supplice de Rebha, délivré également par les Âçvins, 1, 116, S4 (sur la dixième nuit %t le dixième jour, voir la section suivante, p. 128, note 2).
1. Le vers X, 37, 3, cité par M. Grassmann, oppose, non pas les deux m^'aSf mais les deux splendeurs du soleil, cf. I, 115, 5.
2. Prithivydh, à Tablatif. Les a deux rqfas de la terre » (Grassmann) ne représenteraient rien de connu.
V, 29, 1^ soient réellement trois divisions du ciel. Le pluriel de la locution roeanam divyam n'aurait-il pas pu, comme celui du mot dyu lui-même, désigner les trois mondes? Enfin un emploi analogue du mot prithivi « terre » était-il impossible ? Ne comprendrait^on pas, à la rigueur, qu'au vers VU, 104, 11, où le poète demande que le démon soit préci pité au-dessous des « trois terres », le pluriel du mot « terre» désignât les trois mondes, et que ce mot eût été choisi dans cet exemple pour éveiller l'idée de profondeur, comme dans l'exemple cité plus haut, où la grandeur de Narâçamsa est comparée à celle des «trois ciels », II, 3, 2, le mot «ciel» aurait été choisi pour éveiller Tidée de hauteur ?
Ainsi, de même que le duel d'un seul nom de monde peut désigner deux mondes différents opposés, le pluriel d'un pareil nom (la chose est prouvée au moins pour les mots dyu et rajas) peut désigner trois mondes différents et non trois divisions d*un même monde. Allons plus loin. Ne se pourrait-il pas aussi que, comme les duels, les pluriels des noms de mondes eussent été employés ensemble par pur pléonasme? Si les duels dyâvd et ptithivt, par exemple, ont pu s'ajouter Fun à Tautre comme deux expressions équivalentes du couple « ciel et terre », la succession des pluriels dyàvah,., anlarikshdni... bhûmayahy VUI, 6, 15, est^elie une preuve formelle de la division effective de chacun des trois mondes en trois ou plus généralement en plusieurs parties ?
U nous reste encore à faire une observation qui n*est pas sans importance. Le pléonasme peut être, dans remploi du duel, plus fort encore que je ne l'ai indiqué jusqu'ici. Au vers m, 8, 8, le double duel dyâvâ-kshdmdj exprimant deux fois le couple «ciel et terre », est encore suivi d'un synonyme du mot terre, soit au singulier, soit au duel, pvilhivt, auquel s'ajoute le nom de l'atmosphère au singulier, ania-^ rikêham.
Remarquons aussi qu'à cette redondance s'opposent, dans d'autres passages, des énumérations incomplètes. Ainsi, aux vers 1, 154, 4 et VII, 5, 4, l'expression iridhdtu désignant les trois mondes*, est suivie d une énumération qui ne comprend que le ciel et la terre*. C'est peut-être un fait analogue que
u Cf. IV, it, k, La chose est tout à fait certaine au vers VII, 5, 4, a cause du pluriel sacanta.
S. Au vers I, 34, 7 (si le mot tridhâtu y a le même sens, et ne doit pas être pris adverbialement), elle est suivie du nom de la terre seule.
présente la formule deux fois répétée trUhv à rœane cUvah, I, 105, 5 ; YIII, 58, 3, où la locution rocanam divah « espace du ciel)), équivalente à rocanam divyam, est construite au singulier avec le nom de nombre trois ; il ne faudrait pas voir là un emploi irréguiier du singulier pour le pluriel, mais une désignation générale des trois mondes par le nom de nombre, suivie du nom particulier d'un seul d'entre eux. Ces ébauches d*énumération, restées inachevées, sont la contre-partie des énumérations pléonastiques. Pour en revenir i celles-ci, il ne viendra à personne Fidée de compter, dans le vers III, 8, 8, cité plus haut, six ou même sept mondes, non plus que d'en compter cinq dans les passages, II, 15, 2; X, 88, 3, où aux noms du ciel, de la terre et de Tatmosphère, pris au singulier, le poète ajoute encore le duel rodasi « les deux mondes».
Serait-il plus sage d'invoquer Ténumération du vers IV, 53, 5, irir antariksham. ,.. irî rajdmsi. . . . trini rooand. , . .
iisro divah piilhivîs tisrah, à Tappui d*une division de
Tunivers en quinze mondes ? Je ne le crois pas. Ce vers et tons les passages analogues S où rénumération des mondes paraît faite d'une manière plus ou moins capricieuse, peuvent s'expliquer tous* par un emploi pléonastique des synonymes pareil à celui dont nous avons donné déjà divers exemples. Au vers IV, 53, 5, en particulier, le mot rocana peut être considéré comme un synonyme de dyu, et le mot rajas comme un synonyme de anlariksha.
Ces dernières remarques n'avaient d'ailleurs pour objet que de prévenir l'objection qu'on aurait pu tirer de certains textes contre notre tentative de ramener à des lois simples la formation des nombres mythologiques et particulièrement de ceux qui expriment les divisions de l'univers. Elles ne tendent pas, non plus que celles qui les ont précédées sur la possibilité d'expliquer, par un pur pléonasme, l'accumulation des pluriels de différents noms de mondes, à écarter l'idée d'une multiplication effective du nombre des mondes. Qu'il faille ou non voir des exemples de cette multiplication dans plusieurs des passages déjà examinés (et je suis, pour mon compte, tout
1. Ils sont cités par M. Max MûUer dans Je premier volume de sa traduction du /Kg-Veda, p. 36 et 37. Voir en particulier V, 69, 1.
S. Il se pourrait cependant qu'au vers X, 190, 3, le mot svar désig[nât, après les trois mondes visibles du ciel, de la terre et de Tatmosphère, le monde invisible.
disposé à le faire)» elle est mise hors de doute par ceux qui restent à citer, c'est-à-dire par les formules comme « les trois espaces suprêmes >>, El, 56, 8, et «le triple firmament, le triple ciel du ciel », IX, 113, 9, qui ne peuvent désigner que trois mondes célestes ; ou par celle du vers I, 34, 8, qui oppose les « trois terreci » au ciel ; enfin, et surtout, par les textes où intervient un nombre nouveau, produit de la multiplication.
Le nombre six est déjà donné par l'addition du nombre de «trois ciels» et de celui de «trois terres», dans tel passage où ces formules sont, non seulement rapprochées, I, 102, 8, mais réunies parla conjonction «et», II, 27, 8, ce qui met hors de doute la distinction efi*ective des deux triades. Aux vers Vn, 87, 5, où il est pareillement question de « trois ciels » et de «trois terres », Tépithète shaàvidhânâh, «de six sortes», doit être appliquée, non pas aux terres seules, mais aux six mondes dont trois sont des terres et les trois autres des ciels ; elle équivaut à une addition des deux nombres. Lies «six» fardeaux que porte le dieu célébré dans le vers III, 56, 2, ne diffèrent évidemment pas des « trois pères » et des « trois mères » que le vers I, 164, 10 nous montre également portés par un être unique, c'est-à-dire des trois ciels et des trois terres. Tr(»is de ces six fardeaux, ceux qui sont placés « au-dessous » des autres, uparâ\i, c'est-à-dire les trois terres, cf.* Vil, 87, 5, sont représentés comme des «cavales arrêtées », dont deux sont invisibles et une seule visible. La représentation de la terre comme une cavale arrêtée par le dieu qui a organisé l'univers se rencontre aussi ailleurs, X, 149, 1, cf. II, 15, 5. Elle est étendue ici aux trois terres dont une seule est visible, les deux autres étant apparemment situées au-dessous du soP. Ce sont encore les six mondes qui sont appelés au vers II, 13, 10, les six vishiir, c'est-à-dire les six régions «distinctes», et dans plusieurs passages, les six urvt. Le dernier mot est le féminin d'un adjectif uru, «large», devenu, comme son synonyme prithivi^ un nom de la terre. Il a pu, même dans ce second sens, et par une application nouvelle de l'usage signalé plus haut, devenir le nom, soit des deux mondes, VI, 10, 4 ; X, 12, 3 ; 88, 14, soit des six mondes, X, 128, 5. Il est dit au vers VI, 47, 3, qu'aucun être « n'est loin » de ces six mondes, c'est-à-dire qu'ils em-
l.-Sur les trois tetres, cf. I, i 08, 9 et 10.
brassent tous les êtres, qu'ils composeQt ensemble Tunivers. Nous verrons toutefois, dans la section suivante, qu'un septième monde mystérieux a été ajouté aces six. urvi, X, 14, 16, ainsi qu'aux six rajas, I, 164, 6. Car le mot rajas, nom de l'atmosphère confondu avec le ciel, que nous avons vu plus haut désigner le ciel et la terre, peut désigner aussi les farcis ciels et les trois terres * .
Le nombre de neuf mondes n'est nulle part expressément indiqué. Mais il est naturellement donné par la division de chacun des trois mondes en trois parties, et il parait supposé, comme nous le verrons dans la troisième section, par certains emplois du nombre neuf analogues à ceux qui expriment, dans différents systèmes, l'ensemble des divisions de l'univers.
Les « vingt et une places » qu'Agni embrasse dans son immensité, I, 72, 6, paraissent bien être vingt et un mondes, et la même interprétation est possible pour les « trois fois sept plateaux » du vers VIIl, 85, 2. La littérature postérieure connaît vingt et un mondes, à savoir : sept ciels, sept terres et sept enfers. Mais, selon toute vraisemblance, le nombre de vingt et un mondes aura été obtenu d abord comme celui de six mondes par la combinaison de deux systèmes de division de l'univers. A chacun des trois mondes^ de la division ternaire aura été appliquée une division septénaire dont Texistence peut d'ailleurs être directement prouvée. Elle le sera dans la section suivante par plusieurs formules, I, 164, 6 et 7 ; VIII, 41, 9; X, 14, 16, où le nombre sept apparaîtra comme formé par l'addition d'un septième monde aux trois terres et aux trois ciels. Nous verrons de plus, dans la troisième section, qu'elle est impliquée par la plupart des emplois du nombre
1 . Au vers VIII, 41, 9, les six mondes, auxquels s'ajoute également un septième monde, sont expressément classés en deux groupes comprenant^ Tun trois terres, Tautre trois mondes supérieurs. Le rapprochement de ces trois passages, sur lesquels nous reviendrons dans la section suivante, suffirait pour écarter, du moins au vers X, 14, 16, le sens de a points cardinaux.» que M. Rolh donne à la formule shad urvih. Si elle a réellement eu ce sens, si elle a désigné les quatre points cardinaux, plus le zénith et le nadir, c^est sans doute par une application secondaire comme ceUes que le dictionnaire de Pétersbourg relève dans les Bràhmanas (ciel et terre, jour et nuit, eaux et plantes). En tout cas, les vers de TAtharva-Veda cités par M. Roth ne sont pas en faveur do son interprétation. Le vers IX, 2, 11, où les six untf figurent à côté des quatre points cardinaux, pradiçah (cf. R. V. II, 13, !•, les aix vishiir et les cinq points cardinaux), montre bien qu*aux vers X, 7, 3& et XIII, 3, 1, le mot pradiçah doit être séparé de urvfh»
2. Au vers IX, 114, 8, les « sept régions ayant des soleils divers » sont probablement sept ciels.
sept, et avant tout, par les formules concernant les sept places d'Agni, X, 8, 4, cf. IV, 5, 6, les sept places de la nourriture, VIII, 61, 16, les sept assemblées, VIII, 81, 20, et les sept races, les sept collioes que Soma franchit en s'élevant au ciel, IX, 54, 2, les sept collines sur lesquelles s'étend le serpent, FV, 19, 3, et les sept forteresses où ce démon retient les eaux, etc.
Ainsi, chacun des nombres de six, de neuf, de vingt et un inondes, est le produit de deux facteurs donnés par deux sjstèmes différents de division, appliqués d*abord à Tunivers entier.
SECTION II
formation des nombres mythologiques par addition
d'une unité
Plusieurs des nombres mythologiques du /Rg-Veda paraissent s*être formés par addition d'une unité à un nombre déjà consacré, ou sont du moins, ce qui revient au même pour l'étude des conceptions religieuses des /fishis, décomposés dans certains passages en deux parties, dont Tune est un nombre consacré et l'autre l'unité.
L'addition d'une unité (j'emploie ce terme pour être plus bref, et sous la réserve qui vient d'être indiquée), a le plus souvent pour objet d'introduire, dans un système quelconque de division de l'univers , la notion d'un monde invisible , ou dans un groupe quelconque de personnages ou d'objets, la notion d'un personnage ou d'un objet de même espèce, mais distingué des autres par une sorte de mystère dont il reste enveloppé. La notion d'un monde invisible nous est déjà familière ^ Celle d'un objet ou d'un personnage quelconque, également mystérieux, parait se rattacher étroitement à la première, au moins dans les cas où elle est susceptible d'une détermination un peu précise.
Quand l'univers visible n'est divisé qu*en deux parties, le ciel, confondu avec l'atmosphère, et la terre , le troisième monde est déjà le monde invisible. J'ai eu l'occasion de citer à l'avance, dans la section précédente, des exemples de cetto
i. Voir pluB haut, p« 76 et sniv*
formation ou de cette décomposition du nombre trois. Les « trois ciels » , dont deux « sont les girons de Savitri, » tandis que Tautre « est dans le monde de Yama receyant les héros » (après leur mort), I, 35, 6, sont, comme on Ta vu, le ciel et la terre, plus un séjour mystérieux. C'est peut-être ce même séjour qui est appelé le troisième Yajas aux vers IX, 74, 6 ; X, 45, 3 ; 123, 8. C'est lui, en tout cas, qui est opposé sous le nom de rajas suprême aux deux mondes, IX, 22, 5^ ou aux deux rajas «aperçus de la terre», c'est-à-dire encore au ciel et à la terfe, tandis qu'il n*est lui-même connu que de Vishnu, VII, 99, 1. De ce dernier passage, il faut rapprocher le vers 5 de l'hjmne I, 155, portant que le mortel voit « deux pas » de Vishnu, mais que le « troisième » nepeut être atteint.
Le vers 3 du même hjmne oppose à la forme inférieure et à la forme supérieure du père sa troisième forme au-dessus du ciel. Cette troisième forme doit être cachée comme. Test, au vers IX, 75, 2, la troisième forme des parents placée également au-dessus du ciel. J'en dirai autant de la troisième «splendeur» du cheval opposée à celle qui est «ici» et à celle qui est «au-dessus», X, 56, 1. Citons encore, dans le même ordre d*idées, les trois roues du char de Sûryâ conduit par les Açvins : l'une de ces roues est cachée; les deux autres sont seules connues du commun des prêtres , X, 85, 15 et 16.
Lorsque l'univers visible est déjà divisé en trois mondes , le ciel, l'atmosphère et la terre, le monde du mystère ne peut plus être quun quatrième monde, et la forme cachée d*un diexi multiple ne peut plus être que sa quatrième forme. Les textes où je crois rencontrer cet emploi du nombre quatre ne sont pas, à la vérité, très nombreux, et deux d'entre eux, où il est question des quatre formes, X, 54, 4, ou de la quatrième forme d'Indra, VIII, 69, 9, concernent un personnage divin pour lequel la' multiplicité des formes, et leur attributioR aux différentes parties de l'univers, est moins bien établie que pour Agni par exemple, ou pour Soma. Nous verrons pourtant que la puissance d'Indra a été dans un texte non équivoque, I, 103, 1, divisée en parts correspondantes aux divisions de l'univers. Le nombre ordinal « quatrième » joint au nom de Dravinodas, qui parait désigner Agni, 1, 15, 10, a peut-être une signification analogue ^ Mais le texte décisif
1. Trois dieux ont, il est vrai, été invoqués avant lui dans le même hymne^ inais à plusieurs vers de distance, et Tun de ces dieux Ta été deux fois dans
86 rencontre aux vers 18 et 19 de Thymne IX, 96, où nous voyons tour à tour Soma « chercher à conquérir la troisième forme» et annoncer «la quatrième forme*». Il s*agit là de Faction d\i Soma terrestre sur la forme « cachée » qu'au vers 16 du même hymne il est prié de faire apparaître. Cette forme cachée est une forme céleste, soit de Soma luimême, soit du père avec lequel il est quelquefois confondu'. Elle est appelée successivement la « troisième » et la « quatrième», et il semble que nous saisissions ici directement le procédé de formation du nombre quatre par addition d*une unité au nombre trois. Le nom de «.troisième forme » étant équivoque à cause de l'application possible du nombre trois aux divisions de l'univers visible, on y substitue celui de «quatrième forme » pour mieux exprimer Tidée d'une forme cachée. Nous verrons que la quadruple division de Tunivers figurée dans la légende du jRibhus par le partage d'une coupe en quatre parties paraît trouver aussi sa meilleure explication dans la conception d'un séjour mystérieux situé au delà des trois mondes visibles.
Le nombre quatre a en outre, dans la mythologie védique, une valeur indépendante et primitive. Il est donné par une division très naturelle de l'univers visible en quatre régions délimitées par les points cardinaux. Sans parler des énumérations comme celles des vers X, 27, 15; 36, 14, etc., le nombre de quatre points cardinaux figure en divers passages, I, 164, 42; VII, 35, 8; X, 51, 9; 58, 4; 128, 1. Mais on trouve aussi celui de cinq points cardinaux, IX, 86, 29, cf.n, 13, 10'. Or les Hindous, plus tard, en ont compté dix, eB ajoutant aux huit points constituant la rose complète des ▼entSy et déjà connus du reste dans le Aig-Veda, 1, 35, 8, le zénith et le nadir. On pourrait conclure de là que le zénith a dû être aussi l'un des cinq points cardinaux des /fishis. Nous
d0az vers différents. Nous n'avons donc pas affaire à une énumération régulière et suivie, qui puisse justifier une indication numérale dont l'usage ii*est d'ailleurs pas familier aux auteurs des hymnes.
1. Sur les sens védiques de dhâman^ voir III, p. 210, note 1.
1. Voir plus haut, p. 107 et suiv. Cf. encore les vers I, i55, 3 et IX, '75, % précédeiomeni cités.
3. Nous avons déjà signalé (p. 122, note 1) le rapprochement dans ce psuage de six vishiir représentant les trois ciels et les trois terres et des cinq samdriç, C*est peut-être aussi de cinq sources correspondant aux cinq points cardinaux qu'il est question dans Tenigme suivante, VIII, 61,7 : « Deux en font couler cinq. > Les a deux » peuvent être les deux mains dn sacrificateur ou 1m deux races des hommes et des dieux, cf. IX, 86, 42.
Qe BOUS écarterons pas beaucoup de cette explication^ et cependant nous interpréterons, je crois, plus âdàlement la formule védique, en considérant, ainsi que dans tous les cas analogues, Tunité ajoutée comme représentant le monde invisible.
On comprendra dès lors pourquoi le père qui habite ce séjour mystérieux a, tantôt un seul pied sous le nom d*Aja Bkapâd S tantôt cinq pieds, I, 164, 12. Le pied unique correspond au monde invisible, et les quatre pieds qui peuvent s*7 ajouter aux quatre points cardinaux : la première formule insiste sur Tinvisibilité, l'autre sur le don d'ubiquité également attribué au père. Du père aux cinq pieds comparé à Âja Ekapâd, il faut rapprocher les cinq places de la rup^ comparées é la place unique de la rup ou de la Wp', dont nous avons constaté Tidentité avec la place cadiée de la vache ou de l'oiseau '. A la rup aux cinq places, le vers X, 13, 3, oppose d'ailleurs «celle qui a quatre places», c'està dire probablement la terre, qui n'a en effet que quatre points cardinaux, X, 19, 8, cf. 58, 3, tandis que le ciel en a cinq, si l'on compte le monde invisible. Je citerai encore le vers IX , 70, 1 , opposant les quatre mondes , apparemment les quatre parties de l'univers correspondant aux quatre points cardinaux, dont Soma se a revêt», c'est-à-dire qui le renferment, au ciel « antique » où il Q&i allaité^par des vaches mythiques, et le vers IX, 74, 6, opposant au «troisième monde», c'est-à-dire encore au monde invisible, les quatre sources qui distillent le beurre au bas du ciel. Au vers VIU, 89, 10, où le poète, après avoir dit de la parole sacrée « reine des dieux » , qu'elle a fait couler le lait de « quatre » femelles, ajoute : « Mais où est passée sa forme suprême? » Ici encore nous trouvons au moins une allusion au monde du mystère, formellement opposé dans les deux citations précédentes aux quatre points cardinaux. Ajoutons que cette opposition était là d'autant plus significative qu'il est dit ailleurs que les «cinq » points cardinaux sont sous la loi de Soma, IX, 86,29.
La formation du nombre cinq par addition d'une unité au nombre de quatre points cardinaux est clairement indiquée encore au vers VII, 72, 5 : « Venez, ô Açvins, de Toccident ! Venez de l'orient, du sud et du nord ! Venrz de toutes les