‹ La reliure de luxe. Le livre et l'amateurChapitre 14 sur 27 · DOUBLURE DE HAUTE FANTAISIE · texte numérisé non relu

DOUBLURE DE HAUTE FANTAISIE

Dentelle au fer ajouté, contournant la couverture du livre (L'Éventail).

CHAMPS, RELIEUR

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consiste pas à pousser des filets droits ou cassés. Elle consiste à faire en sorte que le doreur-décorateur soit un véritable artiste, c'est-à-dire un peintre, un dessinateur, un graveur, avec un atelier et une école, voire même un orfèvre. Le numéro 505 du catalogue Libri de 1859 mentionne un livre de Canisius {De Maria Virgine incomparabili , Ingolstadt, 1577, in-folio), ayant appartenu au duc Albert de Bavière, sur les plats duquel la madone est entourée de figures d'oiseaux peintes, œuvre d'un orfèvre. Charles-Quint faisait inscrire sa devise sur ses livres, accompagnée de son portrait et de ses armes. Ce n'était pas le doreur-décorateur polisseur de filets qui aurait pu s'acquitter de cette tâche. Il y fallait un artiste véritable. Il en a fallu un tant qu'on s'est entêté à mettre sur les plats de la reliure des livres le symbole d'une idée, d'une espérance, d'une ambition, d'un regret, d'un désir à satisfaire. Le propriétaire d'un volume intitulé : Le martyre de la roi/ne d'Ecosse (Marie Stuart), l'avait fait relier en maroquin noir et doubler de maroquin couleur de sang. On a fait cela au dix-neuvième siècle ; un Book of comrnon prayers, appartenant à Morcl-Vindé, était orné de peintures symboliques sur les plats et sur les tranches. Devéria faisait de la gravure sur les livres de sa petite collection. M. d'Ourches empruntait au même usage le burin des meilleurs graveurs.

Une autre décadence de la Reliure, à laquelle il serait aisé de remédier, qui dépend en réalité de l'amateur plus que du décorateur de la reliure, mais à laquelle celui-ci pourrait veiller par état, ce qu'il ne fait pas parce qu'il est dépourvu d'une éducation littéraire suffisante, consiste dans l'abandon de la couleur affectée à chaque genre littéraire et à chaque sujet traité. Cette habitude d'attacher un sens symbolique aux couleurs, habitude qui subsiste dans l'Orient asiatique, était pratiquée chez les Grecs. Le rouge était voué aux récits de guerre, le bleu aux aventures maritimes. Les rapsodes récitaient VIliade en manteau rouge et Y Odyssée vêtus de bleu. Dans un but d'utilité qui n'est pas étranger au sens symbolique des couleurs, les conservateurs du British Muséum font relier l'histoire en rouge, la théologie en bleu, la poésie en jaune, l'histoire naturelle en vert. Il y a, tout système mis à part, une convenance entre le sujet d'un livre et la reliure dont il doit être couvert. Beaucoup d'amateurs actuels sont de cet avis, mais ils négligent de s'entendre ensemble et chacun dans le choix des couleurs agit à sa fantaisie. En Orient, il n'y a point d'accord à faire. Le sens symbolique des couleurs, et en particulier des fleurs de telle ou telle nuance, est indiqué et fixé par la tradition.

On ne peut guère introduire cette tradition parmi

Pl. XXXlll et XXXIV LA RELIURE DE LUXE 124 et

CARTONNAGE MAROQUIN JAPONAIS Dessins polychromes, en relief.

El). ROUVEYRE, RELIEUR.

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les bibliophiles. Il y a pourtant des points établis de longtemps et auxquels les connaisseurs se tiennent. Ainsi, on relie en maroquin blanc les livres offerts au Souverain Pontife*. Quelques pessimistes de l'école de Léopardi et de Schopenhaiïcr font relier en maroquin noir semé de lames d'argent ou de têtes de mort de même couleur les produits littéraires de l'école pessimiste moderne, Sénancour, Petrus Borel, Prosper Mérimée. Il a été longtemps de règle de relier en maroquin jaune la littérature légère, le conte, l'anecdote grivoise, Boccace, le Pogge, l'Arétin, La Fontaine, Tabourot, les romans de l'école du trottoir. Ce sont des essais ou des réminiscences. Ambroisc Didot proposait une ébauche de règle générale dans un rapport sur l'Exposition universelle de 1851 : « Depuis quelque temps, écrivait-il, mais pour les cartonnages seulement, on a. adopté des ornements se rapportant par le dessin au sujet traité dans le livre qu'ils recouvrent. 11 est désirable que les relieurs, sortant de leurs habitudes routinières , cherchent désormais à donner à leurs reliures un caractère plus particulier. Principe général : le choix des couleurs, plus ou moins sombres, plus ou moins claires, doit toujours être approprié à la nature des sujets traités dans les livres. Pourquoi ne réserverait-on pas le rouge pour

* Le blanc est la couleur pontificale. Le Pape porte une soutanelle blanche.

la guerre, et le bleu pour la marine, ainsi que le faisait l'Antiquité pour les poèmes d'Homère, dont les rapsodes vêtus en pourpre chantaient Y Iliade, et ceux vêtus en bleu chantaient Y Odyssée? Je me rappelle avoir eu un magnifique exemplaire d'Homère de Barnes; le volume de Y Iliade était relié en maroquin rouge, tandis que Y Odyssée était en maroquin bleu. On pourrait aussi consacrer le violet aux œuvres des grands dignitaires de l'Eglise, le noir à celles des philosophes, le rose aux poésies légères. Ce système offrirait dans une vaste bibliothèque l'avantage de guider les recherches en frappant les yeux tout d'abord. » Ce serait un avantage. Il y a un point à considérer qui, pour être moins matériel, mérite qu'on s'y arrête avec plus d'insistance : c'est l'harmonie de la reliure avec la pensée du livre qu'elle recouvre. Là est un des principaux objets de l'Art de la Reliure. Le doreur décorateur ne devrait pas perdre ce point de vue. Il est pourtant le moindre de ses soucis, et c'est la cause de l'infériorité relative de la reliure actuelle. Elle est terre à terre; elle n'a pas d'inspiration. La faute, il est vrai, en est plus à l'amateur qu'à elle. Il est vulgaire dans son goût, il n'est plus hanté par les hauts sentiments qui présidaient à la conduite des collectionneurs d'autrefois. Selon leur rang, leur éducation, leur position de famille, leur caractère, leurs passions, leurs croyances, ils s'arrangeaient pour que

Pl. XXXV. LA RELIURE DE LUXE

CARTONNAGE A LA CARAYON

Dos et coins de maroquin.

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tout ce qui les entouraient, et leur bibliothèque s'ils en avaient une, répondissent à leur état d'esprit. Il y a des individus qui ont une physionomie à part, comme il y a des maisons qui ont des armes. Jadis le propriétaire d'un livre aimait à mettre sur la reliure de ce livre les insignes qui au dehors le désignaient aux regards de tous, soit par sa fonction, soit par ses qualités, ou les actes qui avaient mis sa personnalité en relief. Ce ne sont ni des filets droits, ni des compartiments qui peuvent traduire cela. Le relieurdoreur d'aujourd'hui, afin de justifier ses prétentions, aurait besoin d'un peu plus de fantaisie et d'imagination. Il serait nécessaire en un mot qu'il fût un artiste. La cathédrale de Thouvcnin était plus satisfaisante à cet égard et la fantaisie romantique moins stérile.

Pi. XXXVI. LA RELIURE DE LUXE

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