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France l'École de Port-Royal, en fait de reliure, comme de tableaux et d'estampes, renient le culte de la forme au profit de l'idée. La Bruyère, janséniste jusqu'aux moelles quoiqu'il ne fît pas une profession ouverte de Jansénisme , n'est pas plus doux aux estampes qu'aux tanneries. N'a-t-il pas deviné le bibliophile d'aujourd'hui qui emplit, avant de le faire relier, son volume de quatre ou cinq suites de gravures, dans la bibliothèque duquel il y a autant d'albums et de cartons pleins de gravures que de volumes imprimes, qui paye cinq cents francs un recueil de gravures, destinées à illustrer un ouvrage, et l'ouvrage lui-même dix francs, La Bruyère, disons-nous, n'a-t-il pas deviné le bibliophile d'aujourd'hui dans son esquisse de l'abbé de Marolles ? « Damocôde — l'abbé de Marolles — vous étale et vous montre ses estampes. Vous en rencontrerez une qui n'est ni noire, ni nette, ni dessinée et d'ailleurs moins propre à être gardée dans un cabinet, qu'à tapisser un jour de fête le petit pont ou la rue neuve; il convient qu'elle est mal gravée, plus mal dessinée; mais il est assuré qu'elle est d'un Italien qui a travaillé peu, qu'elle n'a presque pas été tirée, et que c'est la seule qui soit en France de ce dessin. Il ajoute qu'il l'a achetée très cher et qu'il ne la changerait pas pour ce qu'il y a de meilleur. J'ai, continue-t-il, une pénible affliction et qui m'oblige à renoncer aux estampes pour le reste de
mes jours : j'ai tout Callot, hormis une seule estampe qui n'est pas à la vérité de ses bons ouvrages; au contraire, c'est un des moindres, mais qui m'achèverait Callot. Je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère enfin de réussir, et cela est bien rude. »
Cette plaisante dérision, il n'y a pas un amateur actuel qu'elle n'atteigne, qu'il collectionne Mérimée en éditions originales, ou les dessins de Gavarni ou les reliures de Padeloup. On pourrait citer plusieurs cabinets d'amateurs où le maître a dépensé une moitié de sa vie et les deux tiers de son revenu, à réunir des échantillons de toutes les reliures estimées, depuis François Ier jusqu'à nos jours. D'autres collectionnent un dessinateur comme ce pauvre abbé de Marolles. Il y en a qui veulent avoir toutes les suites des gravures de toutes les éditions des chansons de Béranger, depuis l'origine. Collectionner des reliures ou des suites de gravures, ce n'est plus être bibliophile. Jusqu'ici, on avait cru qu'être bibliophile, c'était aimer les livres. N'en rechercher que les gravures ou collectionner des reliures, c'est être ce qu'on voudra : ce n'est pas avoir une bibliothèque; ce n'est pas rechercher les livres.
Au dix-septième siècle, la polémique de Port- Royal a ruiné le goût de l'ornementation des livres, comme celui de les garnir de gravures. L'abus de
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142 et 143
RELIURE MAROQUIN
Branches et fruits mosaïqués, exécutés aux filets hors courbes et petits fers.
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ces deux choses n'avait pas été poussé au point qu'il l'est maintenant. Les dissertations des spécialistes sur la vanité du goût sont des considérations oiseuses. Le goût n'entre pas en ligne de compte dans ces variations. Le goût est le fait de quelquesuns dans tous les siècles ; la mode est le fait de tout le monde. Or, celle-ci dérive des mœurs. Ni l'art ni le génie artistique n'ont grand'chose à voir là dedans, comme on se plaît à le répéter chaque matin. C'est disserter à vide. Le dix-septième siècle a renoncé aux reliures ornées qui avaient charmé la Renaissance, par suite d'une révolution opérée dans les mœurs. Un retour offensif de l'austérité chrétienne des âges primitifs a proscrit alors l'imagerie à l'intérieur et à l'extérieur des livres. Le dessin, la gravure, la reliure, ont suivi le mouvement et ne l'ont pas déterminé. L'initiative ou le défaut d'initiative chez tel ou tel graveur, dessinateur, relieur, doreur, amateur, bibliophile, collectionneur qu'on voudra, ne sont de rien dans l'affaire. Il y a un vent qui souffle; tout le monde suit.
On est revenu, à l'heure qu'il est, précisément au point où l'on en était à la fin du dix-huitième siècle, à la veille de la Révolution et de l'éclosion romantique, alors que Turgot composait son catalogue imaginaire. Alors aussi, le livre n'était plus qu'un prétexte à gravure et à reliure. Les maîtres de la reliure étaient
Dubuisson et Derome, — il y a quatorze Derome. — Dubuisson « inventait les ornements des blasons, composait des modèles de fers à dorer, que ses confrères lui prenaient à qui mieux mieux. Dubuisson avait des rapports avec Eisen, le vignettiste délicat, et les conseils d'un artiste de cette valeur ne devaient point lui être inutiles. Chose extraordinaire, toutefois ! dans ce monde d'imprimeurs célèbres, de financiers amateurs, de peintres et de graveurs émérites, il ne se rencontra pas un homme pour donner à l'art dont nous parlons — la reliure — une impulsion réelle. Sans doute les dentelles de Derome avaient un certain air de gaieté dont les livres du dix-huitième siècle s'accommodaient à ravir; les fers de Dubuisson prenaient une allure assez agréable ; mais les vieux, les grands relieurs étaient bien disparus à jamais. Derome d'ailleurs massacrait sans pitié les ouvrages les plus rares. Il avait l'amour des tranches bien régulièrement coupées, et il ne manquait pas d'abattre les marges opposées à ses goûts. Il grecquail en outre, c'est-à-dire, qu'au lieu de coudre les cahiers sur nerfs, en saillie, il pratiquait une entaille dans le dos où les nerfs s'emboîtaient. Les livres n'y résistaient pas*. »
Mais c'était joli et coquet. Les pamphlétaires se moquaient des amateurs et des relieurs, et les amis de la reliure répondaient en vers :
* Bouchot, Paris, Quantin, 1887, 1 vol. in-18, p. 296.
Pl. XL.
RELIURE MAROQUIN
Exécution aux filets droits et courbes.
Compartiments aux petits fers, fleurs des angles et chiffre mosaïqués.
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Mercier, en déclamant contre la reliure, Pour sa peau craindrait-il un jour?...
Que le brave homme se rassure :
Sa peau n'est bonne qu'au tambour!
La Terreur dispersa toutes ces reliques. On recommença. Maintenant les vrais livres sont délaissés pour la gravure et la reliure. La gravure! On sait ce qu'elle est. La gravure sur bois, la gravure creuse, l'héliogravure Dujardin, la phototypie, la photoglyptie , le gillotage en relief, le gillotage en couleur, déparent les produits de l'imprimerie, et ne résisteront pas au temps, non plus que le papier de coton sur lequel tout cela s'étale. « Le livre, le vrai livre n'a que faire de toutes ces inventions, et il s'en peut tenir au burin et à la taille d'épargne. Peut-être cependant en mentionnerons-nous ici un fort amusant, imprimé ces années dernières avec des illustrations en couleur de Gillot, le Conte de F Archer, mais les éditeurs n'ont pas retrouvé la bonne manière; le Voyage de Saint- Cloud en est la preuve irréfutable Il est à remarquer que les ouvrages les moins destinés à demeurer dans les bibliothèques, ces milliers d'opuscules boiteux sur les questions de petite érudition provinciale, ou ces romans de cape et d'épée tard venus, sont d'ordinaire les mieux imprimés et les plus soignés*. » C'est aussi eux qu'on relie le mieux, qu'on se dispute
* Bouchot. Id., p. 238.
dans les ventes, qui encombrent les catalogues des marchands de livres anciens. Que dire, en outre, de livres plus importants, des éditions originales des grands écrivains du dix-neuvième siècle, dans lesquels on accumule des autographes, des articles de journaux, des gravures découpées dans les journaux de mode, des suites venues après coup et de tous les points de l'horizon et sur lesquels on prostitue des reliures merveilleuses, somptueuses, qu'on refuse aux livres rares ? Tout cela sera un jour jeté au panier et la reliure cassée. C'est déshonorer une édition originale de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny ou d'Alfred de Musset, que de lui accoler ces élucubrations artistiques étrangères à l'esprit qui règne dans l'ouvrage. Provisoirement, cela se paye cher. D'ici à peu, on tâchera de sauver l'exemplaire en le débarrassant de ces scories, et en lui donnant une nouvelle reliure.
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RELIURE MAROQUIN
Dentelle exécutée aux fers gravés et fers ajoutés.
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NÉANMOINS LA RELIURE A TROUVÉ UN THÈME FÉCOND ET UNE RESSOURCE, CE SONT LES LIVRES ROMANTIQUES : ELLE N'EN A PAS PROFITÉ JUSQU'ICI.
'amateur d'hier qui sera celui de demain a fait ces dernières années une découverte surprenante et qui promet de beaux jours à la Reliure d'Art : il s'est avisé de l'existence de la Littérature Romantique. Il s'est jeté là-dessus comme sur une proie. On pourrait croire le zèle exagéré. 11 ne l'est pas pour le fond. Il l'est seulement dans l'empressement qu'on apporte à surcharger le fond de pièces intéressantes, sans doute, mais que l'avenir appréciera peu. Que dirait-on d'un ama-
teur du Cid qui se serait plu à entourer l'édition originale de 1637, non du jugement de l'Académie qui en semble un appendice utile, mais des trois ou quatre cents pamphlets et pièces volantes qui accompagnèrent la représentation ? En ce qui concerne les débuts de Victor Hugo et de son École, il n'est pas étrange qu'on s'efforce de réunir aux premières poésies la Musc française, le Conservateur littéraire, les Annales romantiques . Il n'y a même pas d'inconvénient à ce qu'on y joigne des extraits de la Psyché, du Kecpsake français, et plus tard pour les Petits Romantiques le Monde dramatique, histoire des spectacles, revue fondée par Gérard de Nerval, le Parnasse Satirique du dix-neuvième siècle, le Nouveau Parnasse Satirique. Qu'importent en revanche ces centaines de pièces, articles de journaux, de revues, brochures, gravures non signées, portraits divers, morceaux autographes ou considérés comme tels, affiches du temps, caricatures insignifiantes? Tout cela est bon dans un dépôt public ; cela pourra servir un jour à la critique. Dans un cabinet d'amateur d'étendue restreinte cela dépasse la mesure. A propos de Victor Hugo, cela tourne à la superstition. Ses odes, publiées une à une de 1819 à 1821, se comprennent en regard de son premier volume de 1822, parce que l'auteur en a remanié plusieurs, allongé ceci, coupé cela. Qu'on fasse la même chose pour ses autres recueils de poé-
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RELIURE MAROQUIN
Dix filets à coins parallèles à coins brisés.
Aux angles, branches aux filets courbes, feuilles et points posés un à un.
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sie, même pour les moindres. Destiné comme il est à passer à une longue postérité, on tiendra toujours à être au courant de ses tâtonnements poétiques, de ses changements à vue. Là où on comprend moins, c'est la manie de collectionner ses clucubrations politiques, qui n'ont plus de valeur et n'en auront jamais; ses articles de journaux, ceux qu'il a inspirés , ses communiqués à la presse, ses discours d'aventure, les variantes de ceux qu'il a prononcés à la Tribune, retouchés ensuite avant de les présenter au public du dehors. Où on ne comprend plus du tout, c'est le même système appliqué aux infiniment petits de l'Ecole Romantique. Ce qu'en ont dit Sainte-Beuve et Asselincau ne suffit-il pas ? Si on voulait agir de même pour Balzac, George Sand, Alexandre Dumas, dix maisons à cinq étages ne suffiraient pas à contenir les pièces réunies.
On s'est donc mis à recueillir les Romantiques. C'était bien. Beaucoup de leurs œuvres menaçaient de ne pas survivre. On les avait imprimées à petit nombre ; on en avait encore moins vendu qu'on en avait imprimé. On avait mis beaucoup d'exemplaires au pilon ; les autres gisaient oubliés et moisis dans les arrière-boutiques de libraires et les boîtes du quai. Ce fut un sauvetage. Leur prix a centuplé en quelques années; puis il s'est agi de la reliure. La difficulté a commencé là. Le sentiment romantique très original et
très peu répandu au moment où il faisait le plus de bruit dans le monde était mort; peu de gens l'avaient connu; on n'en avait plus conscience. L'amateur et le relieur furent également pris au dépourvu. Le relieur a l'habitude d'obéir aux ordres qu'il reçoit. Il aurait peut-être travaillé sans conviction, si on lui avait fourni des motifs romantiques à interpréter; mais il aurait essayé et aurait sans doute réussi dans une certaine mesure. Or l'amateur n'avait pas de motifs à indiquer; il n'en a pas encore. Il n'est que surpris ou stupéfié. Il voit bien que le Romantisme a été une grande Ecole littéraire, qu'il a laissé des chefs-d'œuvre en divers genres, que ces chefs-d'œuvre resteront, qu'il importe de les conserver. Il a été tout de suite d'accord avec lui-même dans le dessein d'en soigner les vestiges, d'envelopper les éditions originales de Hugo, de Lamartine, de Vigny, de Musset, dans une riche houppelande. Quels dessins placer sur cette houppelande? On s'est ingénié en vain à en trouver. De guerre lasse, on s'est décidé à adopter la reliure janséniste, verte, rouge, La Vallière, blanche, tout ce qu'on voudra. D'ornements point; on n'en imaginait pas : on a pris le parti d'avoir une reliure janséniste.
C'était à la fois prudent et saugrenu. Y a-t-il quelque chose de plus contradictoire avec l'Idée Romantique que l'austérité et la nudité Jansénistes? Quelques-uns
PI XLIII et XLIV. LA RELIURE DE LUXE
160 et 161
RELIURE MAROQUIN
Quatre filets parallèles et quatre autres aux coins et milieux, filets courbes et hors courbe.
Fleur mosaïquée.
Branches aux feuilles exécutées aux filets droits, courbes et hors courbe et points posés un à un.
AMANI), Rlil.IEUR.
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l'ont senti, ils se sont résignés à copier soit sur la couverture romantique d'il y a soixante ans, soit sur le titre, soit à l'intérieur, les ornements du temps, la cathédrale des éditeurs, la vignette de Boulanger, de Jean Gigoux, d'Alfred et de Tony Johannot, de Devéria, de Porret, de Marckle. L'exécution n'a pas répondu à l'intention, et on en est revenu vite à la reliure janséniste.
Cependant la réflexion avait produit un résultat. Il fut convenu que, puisqu'on ne parvenait pas à relier le Romantique d'une façon acceptable, au moins on ferait quelque chose. Il y eut le mot d'ordre, de conserver la couverture originale, le dos de la couverture, d'attacher un prix infini à la pauvre vignette, hors texte, placée en tête du volume ou sur le titre du volume et que sans ladite vignette, celui-ci ne vaudrait rien. Tout le monde se le tint pour dit. Une gravure ou une vignette romantique du temps, faite pour illustrer le texte, a pris la valeur d'un trésor. On paye une couverture romantique cent francs, une gravure romantique le double. On a gardé sous la reliure la couverture romantique; souvent on l'a réimprimée; on en a collé le dos aux conlrcplats de la reliure; on a réimprimé aussi des titres, des vignettes. Ce sont des contrefaçons, car on ne l'avoue pas; on a imité le papier, l'encre; on n'a pas oublié un point sur un t dans le nom de l'imprimeur. Bref, on a fait du plus
petit détail de l'édition originale une affaire d'Etat, une superstition que l'amateur d'aucune époque n'a connue.
La fortune inouïe et hors de saison de la reliure janséniste du dix-neuvième siècle vient du soin qu'on a eu de «rester neutre en présence du phénomène romantique. Qu'on aille dans un cabinet d'amateur, qu'on consulte un catalogue de vente, on ne rencontrera sur les livres romantiques, qu'ils soient ou non en éditions originales, que des reliures Jansénistes. Chose plus étrange, trois ou quatre grandes maisons de librairie, qui ont la spécialité de vendre des Romantiques, ont obéi à ce principe de ne point défigurer le livre à l'extérieur, quel qu'il soit; il est revêtu d'une splendide reliure romantique, c'est-à-dire neutre. Eh bien ! les mêmes maisons font exécuter, à grands frais, des suites de gravures romantiques, destinées à illustrer, elles n'osent pas dire les éditions originales, mais des éditions de livres romantiques. Les amateurs, encore moins susceptibles, font intercaler ces gravures après décès dans les exemplaires qu'ils possèdent en éditions originales. En même temps, il est vrai, ils les recouvrent d'une reliure janséniste. Pour eux, comme pour les susdites maisons de librairie, il n'y aurait qu'une excuse et elle n'est pas valable : ce serait que les gravures ne traitassent que le sujet et ne fussent pas une illustration du livre. Il n'en est pas ainsi. De
Pl. XIV.
DOUBLURE (papier) DU CARTONNAGE MAROQUIN JAPONNAIS
(Voir Planches XXXIII et XXXIV).