PI XLVI
DEMI -RELIURE MAROQUIN
Fantaisie xixe siècle.
CHAMPS, REL1SUR
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ON NE RELIERA QUE DES ROMANTIQUES ET DES LIVRES FRANÇAIS D'ICI A LONGTEMPS J MAIS L'AMATEUR DEVRA MODIFIER SES PROCÉDÉS.
'ingrate! disait Nodier de la Reliure en 183 \ : elle réserve ses magnificences à Homère et à Virgile. Que l'ombre de Nodier soit consolée; on ne fait plus guère les frais d'une reliure d'art au profil d'Homère, ^ de Plutarque, ni de Virgile ; on ne la
r%/^ fait plus guère au profit d'Horace. On le fera de moins en moins. On a fait du chemin en ce sens depuis 1834. Les Classiques anciens s'en vont; on n'en a plus le goût; on ne les édite pas plus qu'on ne les reliera désormais. Ils sont con-
testés jusque dans l'enseignement, où on les tolère, plus qu'on n'en encourage l'intelligence. Ecoutez; c'est un Helléniste qui le reconnaît: « Le latin, dit Egger *, a opprimé et détruit bien des idiomes en Occident. Il a dû de traverser le Moyen Age à ce qu'il était resté l'idiome de l'Eglise et de la Jurisprudence. » La Renaissance lui a donné un regain de crédit. Il a empêché les idiomes nationaux d'arriver à la virilité. Il a tenu notamment l'allemand à l'état de patois jusqu'au dix-huitième siècle. C'est fini. S'il n'était pas toujours la langue de l'Eglise, on l'enterrerait demain. Il sert encore aujourd'hui, constate Egger, pour tous les actes de la chancellerie pontificale ; il s'est maintenu dans la liturgie et les prières de l'Eglise. La traduction latine de la Bible, par saint Jérôme, devenue la Vulgate, ou traduction officielle des Livres saints, garde l'autorité d'un texte original. Longtemps aussi l'étude du Droit et la pratique judiciaire, fondées sur les lois romaines, ont perpétué, dans les écoles et dans les tribunaux, l'usage de la langue des jurisconsultes romains. L'ordonnance de "Villers-Cotterets, qui décida que dorénavant tous les actes judiciaires seraient rédigés en français, ne date que du règne de François Ier (août 1539), et cependant les avocats continuèrent assez longtemps
* Histoire du livre, 1 vol. in-12, Paris, Hetzel, sans date, p. 204 et suiv. de la 2e édition.
ri.XLVIl. LA RELIURE DE LUXE
RELIURE MAROQUIN
Exécutée aux filets droits et petits fers. Au centre, médaillon aux filets hors courbe.
AMANO, REMEUR.
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encore à plaider en latin. Ce fut l'Humanisme qui en refit, durant deux siècles, la langue de la poésie, de la philosophie, de la morale, de l'histoire, de l'érudition. Ce fut cette circonstance qui nécessita, en plein dix-septième siècle, la publication en latin, des œuvres de polémique religieuse et politique, des écrits de Hobbes, de Jansénius, de Saint-Cyran, de la Méthode de Descartes, des Provinciales de Pascal, et même au dix-huitième siècle du Traite des études de Rollin. Si le Droit Romain et les sciences naturelles n'en exigeaient encore l'emploi, il disparaîtrait tout de suite des écoles. Il n'y a plus de Latinistes, pas plus dans l'enseignement qu'ailleurs. Même là. observe Eggcr, ceux qui le professent « ne l'ont pas appris de leurs parents ou de leurs nourrices; ils l'ont appris après l'idiome national et dans les écoles. Ne confondons pas cet usage artificiel avec la pratique naturelle des idiomes, qui se perpétuent et se développent aujourd'hui par l'éducation domestique o. Et puis, les professeurs ne le sachant plus, l'élève le sait moins, l'étudié comme une corvée, l'oublie aussitôt qu'il est entré dans la vie active, ou qu'il est de retour dans sa famille. Aussi les gens du monde et les amateurs, se recrutant là, l'ont chassé de leur cabinet. Les éditeurs ont dû l'abandonner, parce qu'ils ne le vendaient plus. Comme on n'imprime plus les livres latins que sur du papier de coton, et en éditions à bon mar-
ché réservées aux écoliers, on ne les relie plus. Le Grec est encore plus malade. Il subsiste en Orient. Le gouvernement grec essaye de perpétuer ou de ressusciter la langue de Démosthènes par l'école, même ar l'école primaire. C'est la plus grosse affaire d'archéologie qu'on ait jamais risquée. Il est plus que probable qu'elle n'aboutira pas. En France, en Angleterre et en Allemagne, on peut affirmer sans crainte qu'il n'y a pas trois cents personnes, même parmi les savants et les professeurs, qui soient en état de lire Pindare et Aristote à livre ouvert. Il n'y a d'avenir que pour les œuvres écrites en langue moderne et chez nous en français. On a même cessé de relier les exemplaires de luxe sortis des presses des Aide et des Estienne, puis des Elzévirs et des grands éditeurs français du règne de Louis XIV. On conserve les exemplaires des livres grecs et latins, surtout des livres latins reliés jadis par des maîtres à titre d'échantillons de l'art typographique ou de l'art de la reliure. On en rencontre peu en France qui aient été reliés par les maîtres du dix-neuvième siècle. Ce n'a pas été la spécialité de Trautz, ni de Lortic, ni de Thibaron. Le prix de ceux qui ont été reliés autrefois d'une manière luxueuse a même diminué des trois quarts quand ils apparaissent par hasard dans une vente. On ne les trouvera bientôt que dans les bibliothèques publiques. Les amateurs qui en possèdent les rélèguent
Pl.XLVIIIetXLIX. LA RELIURE DE LUXE
RELIURE MAROQUIN
Exécutée aux filets droits et hors courbe. Feuillages et attributs fers gravés.
DAVID, nKLIEUR.
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dans un coin. Il n'est plus de bon ton de les citer ni dans un livre, ni dans une revue, ni dans un journal, beaucoup moins dans la conversation. Janinest le dernier, parmi les lettrés de race, qui n'ait pu écrire une page sans y intercaler un vers d'Horace. Même à la Sorbonne, on n'entend plus un professeur s'écrier comme il n'y a pas vingt ans : Qui n'a pas fait sa traduction d'Horace ? On traduisait Horace au sortir de l'école normale, comme au sortir du lycée on faisait une tragédie. La jeunesse pratique de nos jours n'écrit d'ailleurs plus de tragédies, non plus qu'elle ne traduit Horace.
Dans les bibliothèques contemporaines, quand il se trouve des éditions de luxe des auteurs latins et grecs, on les aperçoit à première vue et sans consulter le titre; elles sont toutes rognés, témoignage de vieillesse. On ne rogne plus les livres. On regrette que nos grands écrivains nationaux, ceux qui sont antérieurs aux Romantiques, aient pris cette livrée en édition originale. Il n'y a pas moyen de revenir làdessus. Lorsqu'on en découvre un, qui d'aventure n'a pas été rogné par le relieur, c'est une bonne fortune ; on en fait une relique : « Non rogné ! » crie le commissaire-priseur avec orgueil, dans une vente.
La plupart des Romantiques reliés avant 1850 sont affligés de cette infirmité du rognage : ils ont été rognés par le relieur. Cela ne fait pas leur éloge aux
yeux de l'amateur, qui n'en veut pas. Les Romantiques rognés * sont pourtant ceux auxquels on a pris garde au moment de leur apparition, et ceux qui ne sont pas rognés ne le sont pas parce qu'on n'a pas cru qu'ils valussent la peine d'une reliure. Nodier, à qui il faut toujours en revenir en cette matière , se plaignait avec amertume du dédain des relieurs de son temps pour les Romantiques : « Les Romantiques sont condamnés à mourir brochés, clamait-il en 1834, dans le Bulletin de Téchener ;. ils n'auront même pas un tombeau de basane où attendre la poussière et les vers. »
Ils ont gagné à cela un bel habit de maroquin rouge qu'ils n'auraient pas eu si le relieur de 1834 eût daigné s'occuper d'eux, car il les aurait rognés. Ceux d'entre eux dont on avait eu pitié sont maintenant exclus du cabinet des amateurs, parce qu'ils sont rognés, ce à quoi ils ne s'attendaient pas : Sic vos non vobis. Ils ont été punis d'avoir été distingués une première fois, ce qui est une nouvelle édition de l'apologue de l'ouvrier de la onzième heure, qui reçoit un plus gros salaire que celui de la première heure. Un romantique rogné vaut à peu près le quart de ce qu'il vaudrait s'il ne l'était pas.
Ceci ne fait pas trop d'honneur au goût moderne. Pourquoi rognait-on les livres depuis l'origine de
* A moins qu'ils n'aient une reliure de maître, car alors on les accepte rognés.