‹ La reliure du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 22 sur 39 · I.F.TTRE DE l.ESNÉ A DIBDIN · texte numérisé non relu

I.F.TTRE DE l.ESNÉ A DIBDIN

KELliiE HAR THOUVKNIN.

eût dégagé, lui aussi, une idée de reliure, il eût créé un style et laissé le décor à la Thouvenin , pour faire suite aux fanfares , aux pointillés et aux dentelles. Mais déjà il est dans le génie de notre siècle de ne pas se fixer sur une idée, même sur une trouvaille, et de vagabonder d'une tentative à l'autre.

La lutte tourna à l'aigre. Il y eut échange de lettres. Les Anglais se défendirent dans la Revue d'Edimbourg. Lesné, alors, fit feu de toute son artillerie contre eux, dans son Épître à Thouvenin, cette fois, toute en vers :

Vous croyez que Dibdin s'en tient à ses missives?

Il sait par cent moyens vomir des invectives

Je vois qu'il a recours à des auxiliaires. Le journal d'Edimbourg peut me vilipender, Par des sarcasmes vains croit-il m'intimider? Il se trompe : jamais je ne perdis courage, Je demeure tranquille au milieu de l'orage. Non, tout l'or de Dibdin ne saurait me salir; Il peut m'invectiver, mais jamais m'avilir !

Et après avoir poursuivi une série d'arguments poétiques et victorieux, Lesné termine dans le

style du temps en mant à son cher Thouvenin :

Je voudrais qu'un Français fût vraiment un Français.... Montrons donc aux Anglais une noble assurance : Vit-on jamais broncher les enfants de la France?

C'est le pendant de la légende de Charlet, où un vieux grenadier dit à un jeune soldat : Souviens -toi que jamais l'Anglais ne pourra rivaliser le Français sur l'arme blanche I Non! jamais! — Jamais l'Anglais ne pourra nous rivaliser sur la reliure !

Et, à propos de l'exposition de 1825, Lesné, dans son Epître à Simier père, envoie une dernière bordée aux Anglais.

L'anglomanie est définitivement vaincue....

Ici notre lecteur nous interrompt pour nous dire : « Voici bien longtemps que vous nous parlez de Lesné et de sa lutte contre l'anglomanie. Mais qu'est-ce que cela? un combat de pygmées, un épisode comique, une tempête dans la jatte à colle. En vérité, ce n'est rien! »

Mais, lecteur, on ne peut pourtant pas, à propos de reliure, vous raconter la bataille

d'Austerlitz ! L'histoire de la reliure, c'est cela : batailles pour le corps d'ouvrage ou batailles pour la dorure. Voilà pourquoi vous devrez vous contenter du l'écit de ce petit Fontenoy bibliopégique, gagné avec honneur par Lesné sur un Anglais qui , d'ailleurs , avait tiré le premier. Ce n'est rien, dites- vous? Ce n'est rien, la question de prééminence pour le morceau de carton recouvert de maroquin qui s'appelle une reliure? Ce n'est rien aussi, à ce compte-là, une assiette de faïence ou une tasse de porcelaine. Rien, une pièce de soie ou de coton. Rien, un morceau de papier peint. Rien, un flambeau ou une pendule, un rideau ou un canapé. Et la France qui parlerait ainsi en arriverait, au bout de tous ces ce n'est rien de détail, à perdre en gros la grande bataille dans le struggle for life des nations : la suprématie séculaire et jusqu'ici incontestée dans les industries d'art.

Dans une dernière œuvre assez délayée, une Satire à mon esprit (oh!), le relieur versificateur combattit un ennemi nouveau, le genre gothique et moyen âge, ce que nous appelons I. H

aujourd'hui la reliure à la cathédrale. Mais ceci est un point à traiter à part.

Lesné se complaisait à écrire, évidemment fier d'avoir plus de français que la généralité de ses confrères. On le saisit très bien grand tourneur de phrases dans la Satire, et même déclamateur; il se proclame ennemi de l'adulation; il refuse de ramper (qui le lui demande?) ; il déclare ne pas vouloir monseigneuriser :

D'un mot un roi peut faire un duc, un chevalier,

Il faut dix ans et plus pour faire un ouvrier

... J'aime la bonhomie.

Et je ne puis souffrir les gens dont la manie Est de traiter l'artiste avec ignominie. . . .

(En voilà assez ! Ceci est déclamation pure et besoin de ronfler : par artiste, il faut entendre ici relieurs ; or les relieurs sont précisément traités par leur clientèle bibliophile avec une considération toute particulière. Demandez plutôt à Thouvenin, à Bauzonnet, à Duru, à Cape, à Trautz, à Chambolle, à Marins, à Cuzin, à Mercier, etc.)

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— SS- II semble aussi que notre homme soit devenu maniaque et mélancolique. Voyez la curieuse et étrange lettre que nous reproduisons ici en fac-similé*. Lesné est mécontent de son fils, de ce fils auquel naguère il dédiait son poème. Il l'adresse à un client (M. Lucas-Montigny), pour être morigéné et remis dans la bonne voie. Ce fils a le goût de l'indépendance, il n'écoute pas son père, il tourne mal. Il pousse les filets de dessus les plats « à vue d'oeil » et non à la règle ! Plus encore, ce fils dénaturé tombe dans le travers de mettre dans les angles de ses filets une perle ! ! Passe avec un filet, mais avec un filet double ! Enfin, scandale atroce, il a poussé sur des doublures des roulettes à froid 1 1 Pour le coup, c'est trop. En vain sa prétendue et sa mère se sont jointes à son père pour le supplier de ne pas pousser à froid à l'intérieur : il n'a jamais voulu se rendre à l'évidence ! ! ! Quel tableau de famille! (Et quel amour du métier!)

Lesné fut professeur de reliure à l'école des

i. Collection d'autographes de relieurs réunie par M. Léon Gruel.

Sourds-Muets. Lorsqu'il fut remplacé, en 1834, il adressa à ses élèves une sorte de proclamation assez mélancolique.

Le 4 janvier 1859, il s'était fait inscrire pour l'exposition de l'industrie, où il voulait montrer un nouveau procédé de dorure sur soie. Il paraissait gai.

Le lendemain, il alla livrer un atlas chez M. Jacoubet, dans l'île Saint-Louis. Il en sortit à dix heures du soir. On ne le revit plus.

Son corps ne fut retrouvé que le 19 février, dans la Seine, près du pont d'Arcole, tout défiguré, et porté à la Morgue. Sa mère le reconnut à un signe à la joue gauche.

S'était-il suicidé? Avait-il été attaqué en passant le soir sur le pont Marie? On ne sait.

Il laissait une dernière poésie : A la gloire immortelle des inventeurs de l'Imprimerie, et, en préparation, un traité de reliure.

Et maintenant que nous avons tué l'infortuné relieur didactique, reprenons la reliure de la Restauration.

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CKUVRES DE SCHILLER. 1821

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