SY1.V1E
RELIURE DE CUZ IN (doublure)
Si la Société des Amis des Livres n'avait agi que par sa propre production, c'eût été relativement peu de chose (bien qu'à l'occasion elle ait obtenu des illustrations de premier ordre, comme les dessins de Dagnan gravés par Le Rat, pour Eugénie Grandet). Mais, par influence, elle renouvela les idées ; elle déchaîna la production et le collectionnisme du livre illustré.
Conquet entraîné s'y lança. L'idée lui vint que ce serait un livre typique à créer que Monsieur, Madame et Bébé illustré par Edmond Morin ; il communiqua cette idée à Gustave Droz, qui sauta dessus... et la fit réaliser par un autre éditeur. Conquet se rabattit sur Mon Oncle Benjamin, avec lequel il commença, en 1881, la nombreuse série de ses publications, conçues avec goût dans un style classique et retenu.
Conquet, lui, amenait au livre illustré ses légions, les nouveaux bibliophiles, clientèle la plus aveuglément fidèle, la plus disciplinée, la plus sûre qu'on ait connue.
En 1880, il avait quitté le boulevard Bonne- Nouvelle pour s'établir, 5, rue Drouot, dans celte librairie célèbre dont on peut dire que pendant
la fin du xix' siècle elle a été Je grand quartier général du livre contemporain, le lieu de réunion et de causerie quotidienne, le cercle des bibliophiles. Le libraire était de bon et avenant caractère ; son associé-caissier Poisson, de joyeuse figure, et à l'occasion, d'ailleurs, un humoriste. Et le nombre des bibliophiles-clients-causeurssouscripteurs ne peut s'évaluer à moins de deux ou trois cents. Yoilà l'armée nouvelle!
C'est un sentiment très humain que de ne pas aimer celui qui doit vous remplacer dans votre fonction. Le plus ordinaire des capitaines, dans l'armée, comme dans l'administration le plus mince des commis principaux, demeure convaincu que, lui mis à la retraite, personne ne sera plus capable « d'assurer le service ». Idem en bibliophilie. Le premier idéal des vénérants et des bibliophiles de 1875 avait été que, eux ayant recherché le Pastissier à dix mille francs, leurs neveux rechercheraient le Pastissier hqu'inze mille, leurs petits-neveux le Pastissier à vingt mille, et ainsi de suite. Ce calcul ayant croulé devant les faits, autre espérance : que la biblio-
philie finirait avec eux, vénérants, tout comme devait aussi finir la reliure. Quant à ces jeunes amoureux du livre, pratiquant la bibliophilie sous une nouvelle forme, les vénérants les regardaient de l'œil dédaigneux de Clavaroche toisant Fortunio. Ce qui, on le sait, est un tort. Ils appelaient les nouveaux venus, membres de la Société des Amis des Livres et autres : les minores.
Petit minor deviendra grand. — Il est certain que les minores eurent une période d'enfance, pendant laquelle ils bégayèrent la bibliophilie, ce qui était d'ailleurs leur droit de jeunes, comme celui des vieux de la gâtifier. Il y eut même, de ce fait, un moment très amusant. Les nouveaux bibliophiles, pleins d'une candide bonne volonté, ne demandaient qu'à s'instruire : ils avaient un besoin naïf et caractéristique d'être conseillés. On les conseilla donc, dans une pluie de publications biblio-pédagogiques : ce fut à qui enseignerait « la bibliophilie en vingtcinq leçons » : L'Art d'aimer les livres et de les connaître, — La Bibliographie instructive, petit manuel, — Connaissances nécessaires à un bibliophile, — Les Ex-libris, choix d'une marque
personnelle, classement d'une collection, — Les Livres à vignettes, idée d'une collection documentaire, moyens d'y parvenir, — Des Livres modernes qu'il convient d'acquérir, — De la Reliure, exemples à imiter ou à rejeter, etc. Il ne manquait plus que « Conseils aux bibliophiles affaiblis I »
Mais la bibliophilie ne s'apprend pas en allant à l'école : elle s'apprend en faisant des écoles, ce qui est bien différent. On devient bibliophile sur le champ de bataille, au feu des achats, au contact journalier des bibliophiles, des libraires et des livres.
Et puis, dans la nouvelle troupe, tout n'était pas conscrits. Elle avait des cadres solides, des chefs de file anciens et d'une expérience consommée. Elle avait, elle aussi, ses érudils et ses bibliographes. Elle avait ceux des bibliophiles rétrospectifs chez qui la connaissance du livre ancien n'a jamais exclu l'amour du livre contemporain : tel Eugène Paillel, toujours tenu, malgré sa vente, par l'indélébile passion de la bibliophilie. Elle avait des apôtres comme Giacomelli, si perspicace, si chaud, si communicatif, si
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