CONTES DE LA FONTAINE
RELIURE DE CUZIN
irrésistible dans ses enthousiasmes pour les
illustrateurs du xix° siècle
Mais, plus que tout, la pression des circonstances, le milieu ambiant, la situation générale dû marché aiguillèrent les bibliophiles « dernier train » sur une voie nouvelle. Cette voie suivie, rapidement ils se formèrent, sachant nettement ce qu'ils voulaient, prenant une physionomie très tranchée.
Dirigés vers les livres de leur siècle, ils contractèrent la passion de la production contemporaine en toutes choses; la passion de ce qui nous touche, de ce qui nous entoure, de ce qui vit en même temps que nous. Ceci suffit à les faire contraster avec la génération de collectionneurs qui les avait précédés.
Plus particulièrement, dans la production contemporaine, ils se spécialisèrent sur le livre illustré. A cela rien d'étonnant. L'illustration, toujours vivace, toujours merveilleusement renouvelée, est chez nous de tradition nationale et séculaire : nous en avons le goût chevillé dans l'âme, tout comme la passion du théâtre. IV. 5
Mais vivre avec une bibliothèque de livres illustrés, c'est vivre dans un musée de dessins, c'est vivre constamment ouvert à la question d'art. Autre contraste avec les bibliophiles précédents, hermétiquement fermés à l'art.
Les nouveaux bibliophiles n'eurent pas, il est vrai, certaines notions bibliographiques, ce coin d'érudition spéciale dont les rétrospectifs étaient si fiers. En revanche, ils n'eurent point la morgue des « grands bibliophiles » et cette méprisante ignorance de toute œuvre de notre temps. Donc l'avantage leur reste, comme largeur d'esprit : il y a là un angle d'ouverture qui se mesure mathématiquement : les rétrospectifs ne tolèrent que trois siècles, xvi° h xvni"; la nouvelle génération, ajoutant le xix'', en admet quatre. (Mais, pour dire vrai, elle n'en cultive et par suite n'en connaît bien qu'un seul, le xix% ce qui est insuffisant.)
Les nouveaux bibliophiles ne furent pas épileptiques. Après tout, l'épilepsie est-elle le souverain bien? cette ardeur convulsive, cette piaffe en salle de vente, ces bouquins de cinq cents francs portés à vingt mille, quitte à
retomber à dix le lendemain, cette surchauffe de tout pour aboutir à de désastreuses chutes? C'est même précisément par terreur de l'épilepsie et pour s'en garer que les derniers arrivants s'étaient réfugiés dans le xix" siècle. Mais modérez donc la passion ! Une fois mordus, ils devinrent à leur tour des enragés du livre. Ces livres du xix° siècle, qu'ils recueillaient d'abord avec facilité, se raréfièrent. Il fallut les payer. Et comme toujours, plus on paya, plus on voulut pur, et plus on voulut pur, plus on paya.
On voulut exclusivement intact, non entamé, dans la fraîcheur d'origine, non coupé, avec la couverture. (Par parenthèse, ce critérium de virginité cherché dans la présence de la couverture déchaîna les sarcasmes des rétrospectifs, de ceux qui faisaient des folies pour un millimètre de marge de plus à un elzévir. 0 la paille et la poutre!)
On voulut les fumés des bois, les états des gravures, les papiers exceptionnels; on ne parla plus que chine, japon, eaux-fortes, tirages hors texte.
On voulut, illustrés, même les livres qui ne
l'étaient pas : on les fit orner de dessins originaux sur les marges. Les rétrospectifs — les mêmes qui couvraient d'or un petit livret de Salon avec griffonnis informes de Gabriel de Saint-Aubin — pouffèrent de cet « enfantillage ». Encore la paille et la poutre! Des livres à aquarelles marginales, il en a été fait, certes, une infinité de médiocres. Mais les bibliophiles rétrospectifs du xx" siècle et suivants s'arracheront, vraisemblablement, des livres comme cet exemplaire des Fleurs du mal que Paul Gallimard a fait annoter d'énergiques croquis par le sculpteur Rodin; eiles Trois Mmisquetair es a. élégantes gouaches marginales de Maurice Leloir: et ces volumes où Giacomelli a semé à profusion les aquarelles placées avec tant de distinction et d'àpropos; et ces livres sur le Paris du xix' siècle commentés avec tant d'esprit, sur les marges, par les Pierre Vidal, les Robaudi, les Jouas!
Que disons-nous? Point n'est besoin d'attendre les futurs siècles : c'est dès aujourd'hui que, pour le régal de leur œil, et pour l'orgueil de posséder des exemplaires uniques, les nouveaux bibliophiles prodiguent l'or et le sèment