MONSIEUR. MADAME ET BEBE
RELIURE DE CUZIN (doublure)
sans compter, par cinq mille, par dix mille. Ils ne sont pas épileptiques, non! Mais ils sont résolus, résolus à froid, et les voici maintenant les bibliophiles, non pas les plus dépensants peutêtrg, mais dans une occasion donnée les plus payants qtion ait jamais connus, épileptiques compris. Les voici, ces amateurs qui naguère considéraient comme le suprême effort d'enlever pour cinq louis un Norvins non rogné, les voici ayant parcouru tous les stades de la passion bibliophile, et faisant pour leurs livres, par amour et par amour-propre, les sacrifices les plus considérables qui aient jamais été faits. Les voici arrivés à la recherche des dessins originaux des illustrations, prêts à payer, par exemple, vingt mille francs les dessins de iYofre- Dame de Paris par Luc-Olivier Merson, et faisant monter à soixante mille francs, en vente publique, les dessins de Maurice Leloir pour Manon Lescaut, à soixante mille encore les dessins du même pour les Trois Mousquetaires. La bibliophilie épileptique elle-même n'avait pas connu de tels prix. Et cela sans fracas, sans spéculation : la génération nouvelle ne
parle jamais du bénéfice possible sur un livre, et accepte même l'idée de sacrifice et de perte. Cette génération nouvelle fait du livre fermement et simplement, solitairement, sans qu'on la voie ; elle ne prête nullement à l'anecdote : rien de piquant à raconter sur elle.
Trois cents bibliophiles ainsi résolus et disposant ensemble de puissants moyens d'action constituent une force; et l'existence d'une pareille force ne va pas sans de prompts et considérables résultats.
C'est être une force que d'avoir fait entrer dans la matière bibliophilique toute la littérature du xix° siècle, des romantiques aux naturalistes.
C'est être une force que d'avoir fait enfin admettre dans la « curiosité » les admirables illustrateurs de notre temps : de Gigoux, de Johannot, de Rafiet à Meissonier, de Doré à Edmond Morin, à Yierge, à Lepère.
C'est être une force que, les livres illustrés existants étant épuisés, d'avoir dit : « faitesm'en », ou « faisons-en » [fais-les-toi toimême I) ; d'avoir inscrit dans les statuts des
sociétés de bibliophiles l'encouragement à la création du livre illustré, et de s'être rendu compte qu'il suffit de frapper du pied le sol de Paris pour en faire jaillir des légions d'illustrateurs admirables, bientôt interprétés par une élite de graveurs et de tailleurs de bois, eux-mêmes bientôt servis par une élite de typographes et de pressiers.
A l'appel des nouveaux bibliophiles, on répondit de toutes parts.
Certes, ce n'est pas à dire que sans eux le livre illustré eût cessé de vivre, non ! La librairie française, toujours en activité, n'a pas besoin d'être provoquée pour se lancer en tout temps dans les plus vastes entreprises : du Racine de Didot aux Voyages dam l'ancienne France du baron Taylor ; du Paul et Virginie de Gurmer et des Français peints par eux-mêmes au Musset de Charpentier et au Molière de Scheuring ; des livres de Doré aux Évangiles de Hachette, au Molière de Léman, au Victor Hugo de l'édition dite nationale, à V Armée française illustrée par Détaille. La librairie française, peut-on
dire, marque chaque année au moins par un chef-d'œuvre !
Mais les bibliophiles de 1900 ont été, auprès des éditeurs, les initiateurs de cette évolution très particulière, qui tend à faire du « livre de bibliophile », obtenu par des moyens d'art, une production à part, distincte du livre de production industrielle : une sorte de conservatoire de la véritable gravure, des vrais papiers et des tirages délicats, au milieu des procédés, des simili (la maladie simiUtique\) amenant fatalement à leur suite l'infamie du simili-papier, du papier « couché », des tirages mécaniques à haute pression. Exactement comme la reliure d'art reste un coin privilégié, un conservatoire des traditions, au milieu de l'immense production de la reliure industrielle.
Faut-il citer l'éditeur Jouausl, imprimant force livres pour sa clientèle, qu'il tenait en haleine par des bulletins d'un style étonnant? (Oh ! les boniments d'éditeurs ! Au moins Conquet, lui, nous en a-t-il fait grâce !) Son succès a été considérable. Imprimeur fort ordi-
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naire, ne tirant pas deux pages de suite du même ton, Jouaust eut la main heureuse avec les dessinateurs et les graveurs ; il publia quelques-uns des meilleurs livres qu'ait produits l'illustration à l'eau-forte. Mais sa donnée elzévirienne, de tout imprimer sur un type unique, est fatigante et inacceptable. De plus, excité par le succès, il publia, publia, publia; et surtout il tira, tira, tira. Il eut cette conception étrange, aussi irréalisable que la quadrature du cercle : le livre rare tiré à nombre illimité. On sait la fin. Un jour l'éditeur « solda » sa librairie : il y avait là pour cinq ou six millions de livres, au prix fort. On vendit le tout deux cent mille francs, et les Jouaust — du moins les exemplaires ordinaires — tombèrent à rien. Et l'on appelle cela un « krach » de la librairie ! C'est simplement la juste liquidation d'une opération abusive, la loi naturelle qui veut qu'après les prix d'émission il y ait baisse. — Mais ceci n'entame en rien la valeur d'art des livres : quand vous les auriez pour un franc, les volumes illustrés par les Beaumont, les Louis Leloir, les Bédouin, les Boilvin, les Lalauze, n'en compte-
ront pas moins dans l'histoire du livre à figures, dont ils forment un chapitre, comme des morceaux exquis.
La véritable donnée nouvelle, c'est le livre d'art tiré à nombre restreint, et exécuté spécialement en vue de la nouvelle armée bibliophile.
C'est Conquet, poursuivant ses publications.
C'est Launette, tempérament ardent, énergique et artiste ; aimant le livre grand et somptueux, et marquant sa trop courte carrière par une série de productions remarquables.
C'est Testard, entreprenant, intelligent et fin, ajoutant au fond du livre illustré français quelques morceaux de premier ordre.
C'est Ferroud, trouvant avec Hérodias une très belle formule de livre.
C'est Quantin, c'est Gillot, c'est Boussod, c'est Hachette, etc., etc., s'efforçant tous, à un moment donné, de mettre au jour un livre « de bibliophile » capable de conquérir la clientèle des « Trois Cents ».
C'est la Société des Amis des Livres. Mais cette société de soixante-quinze n'est plus assez éten-
due pour englober tous les nouveaux passionnés du livre. II se forme donc, à son image, d'autres sociétés : les Amis des Livres de Lyon, présidés par Gustave Rubattel ; puis, plus tard, les Bibliophiles Contemporains, fondés par Octave Uzanne.
Uzanne, qui rédigeait une très intéressante revue spéciale, le Livre, avait été un des ferments les plus actifs pour faire lever la nouvelle couche de bibliophiles. On peut différer avec lui sur certains points, mais il faut lui reconnaître cette qualité : d'avoir toujours combattu pour les contemporains et de n'avoir jamais reculé devant l'emploi des artistes d'aujourd'hui.
Un tel service rendu à la bonne cause méritait sa récompense. Lorsque Uzanne voulut créer la société des Bibliophiles Contemporains, sur le modèle des Amis des Livres, dans une donnée plus pi'ogressiste, avec le sous-titre d'académie des beaiix livres, et à cent soixante membres, ce qui n'est pas peu, il eut la satisfaction de se voir immédiatement suivi par cent soixante bibliophiles pleins de confiance en leur chef. La société nouvelle débuta par la pleine prospérité.
En même temps, Uzanne supprimait sa revue
le Livre, el la remplaçait par le Livre moderne, qui a été certainement la plus verveuse des publications de l'espèce. Quels abatages aux bibliophiles récalcitrants, fermés à l'idée des œuvres contemporaines, aux traditionnaires monochromes, pessimistes, perruques, pompiers et comateux ! Quel brio dans les variations sur l'art du livre et le livre d'art : Bibliographie-express, Excursion aux frontières des nouveautés littéraires, le Petit Quérard des publications récentes, la Nouiielle Flore littéraire, la Bibliothèque tournante. Envolée de nouvelles bouquinières, le Bibliophonographe, etc., etc. Ah! nous voici loin de la savante et traditionnelle bibliographie, raide comme un pal, qui ne se déride jamais ! Seulement, ce n'est point une mince affaire pour un homme seul que de fabriquer tous les livres publiés par une société de bibliophiles. Bientôt, le fondateur des Bibliophiles Contemporains — des Biblio-Contempo — fut excédé, et il invita purement et simplement l'académie des beaux livres à se dissoudre. Ce qui fut fait, en pleine vitalité. Mais la plupart des membres , d'abord suicidés par obéissance, devinrent des
HehoS.Bordier