‹ La reliure du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 75 sur 103 · CUIR INCISÉ DE LEPÈRE ( RELIURE DE ^VIENER · texte numérisé non relu

CUIR INCISÉ DE LEPÈRE ( RELIURE DE ^VIENER

pu en dessiner les illustrations, les graver sur bois, et en graver quelques-unes à l'eau-forte, il faut pousser plus loin : il faut que l'illustra^ teur-graveur devienne son propre relieur. » Et il apporta à Lepère un morceau de cuir, en lui donnant le manuel opératoire.

On sait comme Lepère est l'homme des contrastes colorés ; on sait comme il est curieux des recherches de procédés. Du premier coup, il fut au fait, et en maître.

[254] Lepère. Cuir incisé pour Paysag^es ^ansiens, 1892, dans une reliure de Marins. Attachée à un pieu de l'Estacade, la Seine personnifiée; ses longs cheveux dénoués passent sur ses bras, puis, remontant vers le haut de la composition, vont ingénieusement y former les lettres du titre. Au fond, vue de Paris, Pont au Change, Palais de Justice, Sainte-Chapelle et la Tour Eifiel. Les colorations du cuir (que l'héliogravure ne peut pas rendre) sont superbes.

La reliure faite. Marins en fit un bond de joie. « Les bibliophiles rétrospectifs de notre siècle en grinceront, s'exclama-t-il, mais, sans

hésiter, les gens du xvi' l'acclameraient ! » El il dit h F;epère : « Vous avez atteint la perfection du premier coup. Yous ferez probablement aussi bien, jamais mieux! »

C'est par ce morceau précieux que débuta, comme nous l'avons dit, la reliure des peintres.

[255] Lepère. Cuir incisé pour ta Mer, de Richepin ; dans une reliure de Wiener. Exposé au Champ de Mars en 1894, avec un plein succès.

Voici le jugement que portait à ce sujet le critique du Temps :

« Tout n'est pas irréprochable, tant s'en faut, dans les vingt-cinq ou trente reliures en cuir mosaïque exposées au Champ-de-Mars : on voit sur les plats de certains livres des compositions qui seraient charmantes en affiches, mais dont le pittoresque outré n'a ni le calme ni la belle tenue qu'on exige impérieusement d'une reliure ; souvent les assemblages de tons sont criards, et je ne vois de véritablement supérieure, dans les compositions à figures, qu'une seule pièce, ta Mer, exécutée en cuir incisé par M. Lepère. La figure de femme qui symbolise la vague est

PARIS VIVANT: LE JOURNAL, lôSO

CUIR INCISÉ DE LEPÈRE (reliure. DEl/LARIUS MICHEL )

d'une exquise souplesse, et le ton, d'un brun mat, de son corps, forme avec le vert fonce de l'encadrement une belle et sévère harmonie. »

[256] Second plat du même livre. Cuir incisé représentant un crabe d'une très belle couleur.

Où est, disions-nous, la limite entre le cuir incisé du livre et le cuir incisé mural? Un morceau capital de Lepère est un grand panneau décoratif de cuir incisé : « l'Enfant au crabe ». C'est un chef-d'œuvre. (Voilà encore une pièce digne du Musée des Arts décoratifs!) Mais il passe le format possible du livre.

Autres cuirs incisés de Lepère :

Le Cantique des cantiques, édition Hachette, in-folio. La Sulamite, sur fond de paysage, d'un ton roux et chaud. Reliure de Marius.

Hérodias. Salomé dansant.

Les Trophées. Centaure enlevant une femme.

Les Gueux. Un gueux des champs, se chauffant à un maigre feu.

Bois et Eaux fortes d'Auguste Lepère, album

in-folio constitué pour un bibliophile et relié par Marins. Deux femmes qui gravent, et symbolisent le bois et l'eau-forte.

Porte-cartes. Petit cuir représentant deux femmes en toilette de 1896. Le porte-cartes est exécuté par Marins'.

Paris au hasard. Jeune Parisienne traversant le pont des Arts pendant une giboulée.

[257] Lepère. Paris vivant : le Journal, par Clovis Hughes, publication de la Société du Livre illustré, 1890; exemplaire manuscrit, in-4, contenant les croquis, les dessins originaux définitifs et les fumés. La Presse a été représentée par Lepère sous les traits peu flatteurs d'une vendeuse du journal la Révolte : au-dessus, plane une furie incendiaire. Reliure de Marius.

[258] Lepère. Paris vivant : le Théâtre, par Francisque Sarcey. Seconde publication du Livre illustré, 1893, exemplaire manuscrit, in-4, avec croquis, dessins et fumés. Le cuir repré-

\. Colleclion de Mme Henri Beraldi.

PARIS vivant: LE THEATRE, 1893

CUIR INCISÉ DE LEPÉRE ("reliure de MARIUS MICHEL)

sente trois masques, se détachant sur un fond très sombre : le premier est rouge brun, le second jaune foncé à reflets d'or, le plus éloigné est vert. Ce morceau est un chef-d'œuvre, les colorations en sont admirables. Voilà un exemple saisissant de la transformation d'une matière vulgaire en « belle matière » par la main de l'artiste. La matière première est ici, sauf votre respect, du vulgaire cuir de semelle ; et la matière obtenue est une sorte d'émail translucide ! Reliure de Marins.

En préparation, trois autres cuirs : deux pour la Légende dorée ; un pour la collection des fumés de Paris au hasard.

De tels objets sont de hautes curiosités, des raretés. Avec les cuirs incisés de Lepère, comme avec ceux de Marins, nous connaissons ce que la reliure des peintres a donné jusqu'ici de plus précieux.

Citons cependant deux volumes des Affiches, édition Boudet : les Affiches françaises ont un cuir incisé de Pierrre Yidal, les Affiches

étrangères un cuir de Thiriel. Reliure de Marius.

Mais qui ne sent que le genre est exceptionnel et limité? Marius lui-même, en ce qui le concerne, est aujourd'hui près d'en être excédé. Vous représentez-vous une bibliothèque de mille, deux mille, dix mille cuirs incisés..., ou seulement de cent? A qui demander le dessin? Les artistes de la valeur de Lepère sont rares : il faudrait descendre à des hommes de bonne volonté, mais de second ordre... ou de dixième !

Encore une fois, si j'ai à relier mon Corneille, mon Molière, mon Racine, mon La Fontaine, ou mon Voltaire, ou mon Dumas, mon Augier, mon Maupassant, en un mot, ma bibliothèque, à qui m'adresserai-je ? au relieur-illustrateur, sculpteur, au dessinateur d'affiches, à l'orfèvre, au bronzier, au joaillier, au pyrograveur sur cuir, etc., etc. ? Non.

A qui donc? Au décorateur normal de la reliure, au relieur-doreur.

LY

Mercier.

Mercier, âgé de trenle-six ans quand il prit la succession de Cuzin, — il est né à Paris en 1855, — avait tout ce qu'il faut pour réussir : doreur admirable; pour les différents détails de la reliure, très au courant (heureusement ! car pour lui comme pour tout autre c'est le point capital); comme artiste, désireux du nouveau, capable d'en trouver, et sachant dessiner un ornement; comme chef d'atelier, calme, méthodique, ordonné, assidu; lui-même travailleur infatigable, passant ses journées à pousser les fers; de plus, par ses ressources personnelles.

à l'abri de l'inquiétude du lendemain; enfin, facile et agréable de relations.

Nous avons peu parlé de lui jusqu'ici; cependant le rôle qu'il jouait chez Cuzin était considérable. C'est lui qui traduisait en dessin les ornements demandés et arrêtés pour les reliures, lui qui les décomposait en fers et en rectifiait la gravure, lui qui exécutait ensuite les dorures et les mosaïques. C'est de sa main que sont sortis les décors du « genre Cuzin », dont nous avons montré quelques riches spécimens, et les dorures nouvelles à filets et guirlandes sur les livres du xix'. A première vue, Mercier semble être tout, et pourtant nous l'avons à peine nommé !

Nous ne l'avons pas nommé parce qu'il n'était pas tout, et parce que lui-même n'avait pas le désir qu'on le nommât. Il n'a point l'orgueil du doreur.

Un fait pourtant est notoire dans la reliure : la rivalité entre doreurs et relieurs proprement dits. Au contact de l'or, l'ouvrier se croit d'une autre essence que celui qui ne touche que le carton, la colle, le fil et la peau; dès qu'il appuie sur un fer, il croit entrer dans une

-Z' Ch WitliuaTin .

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