LE LIVRE DE RUT H RELIURE DE MARIUS MICHEL
allait faire de lui l'agent le plus influent de la rénovation du décor à la fin du xixe siècle. . . .
N'anticipons pas. Nous sommes en 1876, Marius est un débutant relieur qui a sa position à faire, et qui est plein d'ardeur, plus même, de flamme, et d'une telle flamme... qu'elle lui fait le plus grand tort.
Nerveux, agité, fiévreux au travail et ayant le travail facile, Marius avait la manière d'opérer des nerveux : beaucoup de dépense de tête, puis des coups de collier; après quoi, un invincible besoin de se dégourdir, d'aller renouveler ses idées, de discuter sur son art, de déverser ce qu'il avait dans l'esprit. Il s'installait de longs moments chez les libraires, et, devant les bibliophiles assemblés, avec une facilité intarissable, il partait en guerre contre la dorure enfoncée, contre le livre trop bloc, contre le maroquin trop poli, contre le papier peigne, contre les décors copiés, contre l'abus de l'admiration des anciens. Sous tout cela, peut-être sentait-on chez lui quelque amertume, légitime d'ailleurs, à l'idée que Trautz était tout, alors qu'il y avait de par le monde un doreur merveilleux qui n'était pas m. 14
loué suivant son mérite. Marius avait pour son père une véritable adoration, et les éloges, à la fin excessifs, décernés toujours au même nom, lui semblaient un peu un vol commis au détriment de la gloire paternelle. Il aurait voulu gagner sa cause, convaincre; il redoublait d'arguments, d'autant plus que, étant fort attaqué en dessous, il se défendait
Et il parlait, l'imprudent, devant les trautzolàtres; il les heurtait de front, et poussait la controverse jusqu'à l'esprit de contrariété. Les orthodoxes, à entendre prêcher ce réformateur, le prirent en grippe. Il sentait le fagot. Marins, dit une bonne langue de bibliophile, Marins est l'homme qui parle le mieux sur la reliure. Inutile de faire ressortir l'arrière-pensée du trait. Ou encore : Marius a les plus belles peaux de Paris. C'est dommage qu'il ne sache pas s'en servir! Marius, en effet, choisissait des maroquins de toute beauté; il aimait les laisser dans tout leur grain et se refusait obstinément à les écraser au polissage, sans vouloir faire là-dessus aucune concession.
Et cependant il était déjà bien intéressant à
suivre — en dépit des erreurs possibles — ce relieur ménageant le livre avec un soin et un respect extrêmes, ce décorateur plein d'idées, plein aussi d'illusions généreuses, croyant, dans son amour-propre d'artiste, qu'un relieur peut aller de l'avant, couvrir, proprio motu, des in-folio de mosaïques superbes, et que le client se trouvera ensuite.
Au moment où il s'établit, l'exposition universelle de 1878 approchait. Il était indispensable d'y figurer avec éclat.
Marius revint donc à la grande idée, celle qui, prématurément reprise par Rossigneux en 1848, était passée inaperçue : retrouver le grand décor ornemental comme l'avaient pratiqué les artistes du xvie; ne pas le chercher de hasard, mais suivant des principes certains, et le renouveler par l'adaptation d'un élément nouveau, la flore ornementale, se développant autour d'une « carcasse » de dessin ferme et logiquement tracée. Delà, depuis 1876, une série d'oeuvres de premier ordre, nouvelles, et d'un grand effort d'art magnifiquement développé.
[129] Esther, édition Hachette, 1882. In-fol. Mosaïque des mêmes couleurs que le Livre de Ruth ci-dessous, n° 151. Nous en donnons le tracé.
Autre Esther : décor rouge sur rouge .
[130] Joseph, Hachette, 1885. In-fol. Rinceaux, bourgeons décoratifs, mosaïque'.
[151] Le Livre de Ruth, Hachette, 1876. In-fol. Fond tête de nègre, squelette de décor brun, feuilles en deux tons de vert, bourgeons La Vallière clair, fleurs ivoire. (Vendu à Morgand.)
Autre Livre de Ruth : décor à deux tons bleu sur bleu, mosaïque sertie d'or.
Tobie, Hachette, 1883. In-fol.
Paul et Virginie de Curmer, exemplaire de M. Paul Gallimard, avec les fumés, en deux tomes. Répétitions réduites des décors ci-dessus, nos129etl51.