MEMOIRES DE MM-E DE STAAL.-DELAUNAY
RELIURE DE MERCIER ( doublure )
La reliure emblématique. — Japonisme.
Comme toute armée, les bibliophiles étaient précédés d'une avant-garde. Éclaireurs indisciplinés, peu exigeants souvent sur la qualité matérielle ou même sur la qualité d'art de la reliure, mais trouvant toujours que le nouveau ne venait pas assez vite, ou qu'il venait encore entaché de réminiscences classiques : ce qui, d'ailleurs, était vrai. Prompts à qualifier de « pompiers » et de « bonzes » les plus illustres des relieurs du siècle; prompts à acclamer comme chefs-d'œuvre des essais qui accusaient plus de bonne volonté que de talent; épris de
tous les néologismes en fait de reliure, bref, l'opposé absolu des trautzolâtres. Au total, très utiles (à la guerre, le succès de plus d'une charge de cavalerie a été dû aux seuls chevaux emportés). Rêvant un renouvellement intégral du décor de reliure; préoccupés des premiers dès 1875, par cette idée qui bientôt, dans l'art décoratif, va hanter tous les cerveaux : rompre avec toute tradition et créer le style xixe, un style xixe qui ne ressemblerait absolument à rien, un style original naissant de toutes pièces, du jour au lendemain. Croyant, enfin, avoir trouvé le mot magique qui ferait tomber tous les obstacles et ouvrirait le paradis d'un art nouveau.
La reliure emblématique ! voilà le mot que les échos de la bibliopégie se mirent soudain à répéter ! La reliure emrlématique !
Qu'est-ce que la reliure emblématique? C'est une reliure qui annonce, ou a la prétention de faire deviner, par la simple inspection de l'enveloppe d'un livre, quel genre de livre, même quel livre déterminé cette enveloppe renferme.
Qui a imaginé la reliure emblématique? Point du tout ceux qui en parlèrent vers 1875. Le mot
était nouveau : reliure emblématique, reliure allégorique, reliure parlante, reliure symbolique; (on disait symbolique, dans la reliure, quinze ans avant de le dire dans la littérature) . La chose est aussi ancienne que la reliure elle-même. Deux sortes de reliures ont été presque forcément emblématiques, et, chose curieuse, les plus opposées, la plus riche et la plus pauvre, la reliure d'orfèvrerie et la reliure commerciale. Emblématiques au premier chef, les évangéliaires, avec leurs plaques de métal ou d'ivoire représentant des scènes de l'Évangile ; emblématiques souvent, les anciennes reliures gaufrées, à personnages. Emblématiques, de nos jours, les reliures comme celles du missel de Rossigneux, comme les livres de piété couverts d'émaux, ou de sculptures de Liénard et de Riester. Emblématique, d'ailleurs, toute la reliure de livres religieux, qui inscrit volontiers sur le plat supérieur le plus net des emblèmes : la croix! Emblématiques, les reliures gothiques sur • les livres troubadours, et la plaque à la cathédrale sur Notre-Dame de Paris. Emblématiques, jusqu'à devenir de la vignette, la plupart
des plaques de la reliure industrielle moderne. Mais la question qui se posa vers 1875 fut de transporter nettement dans l'art du relieurdoreur et mosaïste les habitudes de l'orfèvrerie et de la plaque. Là encore il y a, dans notre siècle, des précédents de plus en plus fréquents. Emblématique, dès le premier Empire, la reliure de Y Histoire de l'Abeille portant au dos, pour fers spéciaux, des ruches. Emblématique, la Description de l'Egypte avec fers spéciaux. Emblématique, la reliure au Roman de la Rose à semis de roses. Emblématiques, les reliures à émaux de Popelin, les reliures à camées de la Vie de César. Emblématiques, la reliure de Trautz pour un catéchisme (n° 112) et le décor à hochets pour les Caquets de l'accouchée (n° 115). Archiemblématiques, la reliure « aux fleurs du mal » et autres de même audace, et aussi la reliure, restée à l'état de projet dans le cerveau d'Hankey, d'un livre sur la Commune relié avec la peau d'une pétroleuse fusillée (sic). Emblématiques, les reliures que nous avons montrées pour les Heures d' Anne de Rretagne (n° 110) et le Missel de Châlons, (121) etc., etc.,