RE D'AMAND (DOUBLURE
[146] Autre exemple : doublure de la reliure de L Eventail, bordure et écran japonais1.
Et ajoutons : sur quantité d'autres volumes, des doublures d'étoffes ou papiers japonais.
Encore une occasion où la reliure n'est qu'une manifestation particulière d'un goût général. Elle japonise parce que la révélation de l'art du Japon vient de se faire. Chose très curieuse : les écœurés de la copie, les enragés de nouveau donnent comme un seul homme dans la copie servile du Japon. Et, en couvrant une reliure d'un papier-cuir japonais, nul ne s'aperçoit qu'on ne fait pas œuvre de créateur; que cette idée peut être originale, dans le sens de singulière ou d'amusante, mais qu'elle n'est pas inédite. Nul ne se dit qu'on n'est pas moins copiste à copier du japonais que du pompéien, et que tous nos néo-japonisants ont, en somme, moins d'invention que Percier et Fontaine.... Non ! le japonisme est devenu un « état d'âme ». Inutile de lutter : il n'y a qu'à attendre et laisser passer.
\ . Collection de Madame Ed. Rouveyre.
Amand ne réussit guère. Des clients, cependant, s'intéressèrent chaudement à lui : Burty, Arnauldet, Uzanne, etc. Mais encore une fois, il manquait de métier. Or, après la perfection matérielle qui règne dans la reliure depuis un demisiècle, toute reliure mal reliée, mal mosaïquée, mal dorée est, quelle que soit l'idée de son décor, inacceptable. Amand n'arriva pas à percer, et en dernier lieu, exposant en 1882 à l'Union Centrale, fut assez malmené par le rapport. Depuis, frappé par une hémiplégie, il a cessé de relier et est aujourd'hui aux Incurables.
C'est donc une carrière malheureuse que la sienne. Cependant il mérite que son nom ne soit pas oublié. Il a été moins un relieur qu'une physionomie de relieur. Sans réussir lui-même brillamment, il a fait figure de précurseur. Son verre n'était pas grand, mais il s'est trouvé que, depuis, chacun y a voulu boire, et en fin de compte, ce verre est devenu l'urne d'où a coulé un fleuve d'emblèmes. Fleuve trouble d'ailleurs, fort mêlé, et qui a besoin d'être filtré par une critique impitoyable.
Les relieurs érudits. — Les histoires de la reliure ancienne.
Renaissance d'un procédé.
Marius : le cuir incisé encastré. — Gruel : le cuir ciselé.
Pour être dans l'exacte vérité, l'histoire de la reliure exigerait ici un chapitre spécial qu'on pourrait intituler, à la manière de Victor Hugo : Marius a plusieurs bonnes idées de suite, 15, rue du Four-Saint-Germain. (Et aussi boulevard Saint-Germain, 179.) Mais ce chapitre serait trop touffu. Fractionnons.
Des idées de Marius, la dominante fut celle qu'il avait de lui. Entendez ceci sans raillerie. Nous voulons dire : la conviction forte qu'il garda,
quoique excommunié par les bibliophiles alors les plus réputés, qu'il était, lui Marius, dans le vrai en cherchant du nouveau, et que la bonne manière de prendre exemple sur les relieurs anciens, de faire ce qu'ils avaient fait, était, non pas de les recommencer éternellement en les copiant, mais de les continuer en créant des décors originaux pour les livres de notre temps. Pour du nouveau, il avait la certitude d'être de taille à pouvoir en donner. Et là-dessus, luttant avec une ténacité âpre, encouragé par quelques rares bibliophiles, il s'échauffait, protestait, attaquait, et dans des conversations-tournois tenues chez les libraires, continuait à rompre force lances contre les préjugés des bibliophiles, et pour ses idées; enflammé, loquace, combatif, c'était en chair et en os le Chassagnol de Manette Salomon transporté dans le monde de la reliure. Vraiment il devenait de plus en plus curieux à suivre, ce Marius!
Il lui prit une colère contre les trautzolâtres, en qui il sentait l'obstacle, et fonça dessus. De quel droit, d'abord, se déléguaient-ils eux-mêmes comme de prétendus sauveurs de la reliure,
chargés de la maintenir pour son bien dans la voie de la copie? Parce qu'ils pinçaient les coiffes, confondaient souvent le métier avec l'art, et poussaient de petits cris hystériques sur une reliure aux armes de Madame de Pompadour ou même de Marie-Antoinette, ils se figuraient donc, ces vénérants, être seuls à connaître le glorieux passé de l'art de la reliure, tandis que les autres l'ignoraient?
Marius répondit par un coup droit : « Comme procédé exterminateur, vous avez toujours la reliure ancienne à la bouche. Eh bien, parlonsen donc une fois! » Et en 1880 il publia, chez Morgand et Fatout, La Reliure française, depuis l'invention de l'imprimerie jusqu'à la fin du xviii0 siècle.
Ce beau volume, — Marius a aussi de fort bonnes idées sur la confection matérielle des livres, — ce travail, ni trop dilué, ni trop bref, mais d'heureuses proportions, bien documenté comme reproductions à l'appui, apprend sur la reliure ancienne tout ce qu'il faut savoir, et demeurera un des livres de chevet de l'amateur de reliures. Serrant le sujet en homme du
métier, qui ne se laisse pas émouvoir par des considérations latérales, pas même à l'occasion par la provenance des Valois, à plus forte raison par le Boutez en avant de la Du Barry, il s'en tient à ces deux éléments, le métier et l'art, la reliure et le décor, et ses admirations sont directement proportionnelles à l'art. Impossible de parler avec plus de passion des reliures de la Renaissance. Rien de plus intéressant que le chapitre sur le grand doreur de Henri II, écrit par le fils d'un des grands doreurs du xixe siècle.
Nous disons : écrit par Marius fils. En effet, bien que le titre de La Reliure française porte : par MM. Marius Michel, relieurs-doreurs, le livre est exclusivement du fils, et le nom du père n'y a été mis que par piété filiale. Marius, encore une fois, avait pour son père un véritable culte; il ne l'avait jamais quitté, si ce n'est pour la campagne de 1870-71; ensemble ils s'étaient toujours excités à deviser de leur art, ensemble ils avaient formé leur collection de frottis des beaux modèles anciens. Marius put donc, en fait, considérer son père comme son collaborateur.