‹ La reliure du XIXe siècleChapitre 5 sur 69 · HEURES D'ANNE DE BRETAGNE · texte numérisé non relu

HEURES D'ANNE DE BRETAGNE

ITRIJURE DE BOSQUET

Irnp.Ch, Winmail n

le système trautzien. Les bibliophiles commencèrent aussi à admettre Cuzin.

Mais les frénétiques riches ne pouvant s'assouvir directement chez Trautz, imaginèrent une nouvelle tactique, à l'usage des gros bataillons, je veux dire, des « gros sacs ». Arracher de force les livres, tout reliés par Trautz, à leurs confrères bibliophiles pour qui ils avaient été reliés, et naturellement, payer en conséquence.

On se rappelle l'histoire du collectionneur qui, voyant chez Spitzer une statuette que celui-ci venait d'acquérir pour quinze cents francs, la voulut immédiatement quand même. — Mais je ne veux pas la vendre ! regimbait l'autre (che ne feux bas! avec son accent à la Nucingen). — Mais si! — Mais non! — Ainsi de suite, et les offres montaient. Finalement, le collectionneur l'emporta séance tenante, la statuette, — pour trente-cinq mille francs ! L'amateur qui ne veut pas vendre est un vendeur terrible.

Trautz venait de relier depuis peu, en 1873, pour Bauchart, la fameuse Louise Labé que nous avons citée plus haut : quinze cents francs le livre, et quinze cents francs de reliure mo-

saïquée. James de Rothschild la voulut, pris d'un désir fou. Il chargea Morgand de s'entremettre. Ce fut une des plus célèhres transactions de la bibliophilie d'alors, un siège en règle. Bauchart refusait, criait au viol, opposait une résistance d'allure désespérée. Morgand poussait toujours. Un beau matin, Louise fut emportée d'assaut : vingt mille francs!

Dès lors, Trautz entre de son vivant dans la plus colossale apothéose de relieur qui se soit vue. Il n'est pas Minerve, comme jadis Thouvenin, mais il est « le grand artiste ». Ses adorateurs font mille momeries sur le moindre maroquin, sur le jaune saumon et le « bleu Tinan ». Dans le bruit du papier de garde ils entendent « chanter l'âme de Trautz »! Son nom, sortant du cercle restreint de la bibliophilie, pénètre jusque dans les hautes régions de la curiosité. Les écrivains d'art le connaissent, et les très grands collectionneurs aussi. Les reliures de Trautz sont admises à être citées dans les objets d'art, entre une médaille du Pisan et le Dom Guéranger de Gaillard.

Honneurs inouïs : Trautz est dieu !

LES MIMES DE BAÏF, 1619 KliUURE DETRAUTZ (doublure )

XXXITT

Les Trautzolâtres.

Traulz est dieu.

Comme tel, il n'a pas seulement des fidèles, mais des exagérés au delà de toute limite, des fanatiques, intolérants et persécuteurs.

Les Trautzolâtres !

Ils sont une dizaine peut-être, pas plus, mais les grands lamas de la bibliophilie, et comme tels, exerçant une action considérable.

Détail grave : Morgand, devenu client de Trautz, est trautzolàtre. Au comble de la force, audacieux et entier, il est le bras séculier qui

fait passer dans la pratique les sentences de la congrégation.

Détail curieux : il y a quelqu'un qui n'est point trautzolàtre, et c'est Trautz! Le bon et modeste « père Trautz », sans doute, est heureux de se voir apprécié, sollicité, honoré, et payé, à la fin d'une vie de travail. Vous avez fait ma fortune, disait-il tout réjoui à Morgand, je n'ai profité de mon métier que depuis que je vous connais! Mais, de tout le milieu trautziste, Trautz reste le juge le plus modéré sur son propre compte, et le plus équitable aux autres.

Ainsi, jusqu'au bout, nous n'aurons eu que du bien à dire du célèbre relieur. Et quand nous allons lui trouver un défaut, il ne sera point de son fait : c'est un défaut, — ceci est un peu fort! — que ses adorateurs se chargeront d'avoir pour lui.

Les traulzolâtres furent exaspérants.

Grands bibliophiles, nous l'avons dit, ils avaient une influence retentissante, pouvant s'employer en mal comme en bien. Dans quel sens en usèrent-ils?

D'abord, ils étaient tous vénérants. Et spécifions bien ce qu'est le vénérant. Ce n'est pas certes l'homme qui connaît et collectionne le livre ancien : les beaux livres que nous ont laissés nos prédécesseurs sont faits pour être recueillis et admirés par nous, de même que les exemplaires exceptionnels que nous créons aujourd'hui sont faits pour être plus tard recherchés et admirés par nos successeurs. Le vénérant, c'est l'adoration à genoux devant le passé, sans distinguer ; c'est la proscription radicale du présent, sans voir. Travers explicable (à peine) en 1860, dans le milieu d'opinion que nous avons décrit ; mais en 1875, dans un autre milieu, alors que de nouvelles idées circulent, entêtement inexcusable.

En reliure, les vénérants trautzolâtres furent des réacteurs de l'exclusivisme le plus féroce. Contre toute tentative nouvelle, ils fulminèrent a priori l'excommunication majeure.

Lisez ce portrait, non suspect, que Bauchart a tracé de l'aimable, mais intransigeant Lacarelle, le souverain-ponlife de la trautzolâtrie, le chef

d'orchestre des concerts d'imprécations contre tout ce qui n'était pas Trautz :

« C'était un délicat, dans le sens absolu du mot; mais comme tous les délicats, il avait ses préférences, qui le portaient à V intolérance et à l'exclusivisme.

« Il professait un souverain dédain pour les livres à sensation du XIXe siècle.

« Lui parliez-vous de nos relieurs modernes? Il n'en admettait qu'un, Trautz.

« Les autres n'existaient pas. »

Ainsi, Trautz, seul, était! comme Allah! Il était celui qui est, qui devait être éternellement. Le « grand artiste »! Trautz, seul dieu! Trautz, a-t-on dit, cumulant, chose unique dans les fastes bibliopégiques, la position de relieur avec celle de manitou !

Quelques trautzolàtres en arrivèrent à croire que la possession d'un certain nombre de Trautz conférait la noblesse : ils prenaient, en même temps que la particule, des allures aristocrates, ne parlant que de « casser les reins » à celui-ci, ou de jeter celui-là par la fenêtre (il ne s'agit

bien entendu que de livres, mais quel parfum exquis d'ancien régime cela vous a!). Ce ton tranchant leur donnait apparence de bibliophiles « à tout casser », qu'ils furent d'ailleurs, en un sens. Quelle démolition de reliures anciennes! Tout était bon à casser pour être relié à nouveau par Trautz. C'est le moment où l'on cassa les Bozérian sur des grands papiers des éditions Bleuet, — la reliure du temps ! — pour les faire remplacer par des Trautz. C'est le moment où, malgré les supplications de Paillet, on vit un bibliophile incontestablement grand casser la reliure du xvie d'un roman de chevalerie, pour faire mettre à sa place un Trautz padeloupiforme à dentelle xvme intérieure! La foi est aveugle.

Mais surtout les trautzolàtres, et à leur suite, toute la bibliophilie, décrétèrent que la possession des reliures du dieu assurait la fortune.

Ils avaient fait entrer Trautz dans la grande sarabande des prix de 1875, dans la bibliophilie épileptique. Quelle poussée dans les ventes! Quel

art de mise en scène! Les transactions sur les Trautz participaient de l'allure générale nouvelle imprimée au marché des livres. Ce n'étaient plus les roueries subalternes de petit libraire cherchant à enferrer le client. C'était une espèce de loyauté implacable, un duel à l'américaine de libraire à client, ou d'amateurs entre eux. Garde-toi, je me garde. Défends ta bourse et ton budget, je vais attaquer!

Tout objet de curiosité, a-t-on remarqué, a trois prix : le prix vrai, le prix d'affection, et le prix d'illusion. Trautz en eut un quatrième : le prix de surmenage effréné. Les trois grandes valeurs de spéculation de l'époque furent le Crédit mobilier espagnol, l'Union générale, et les reliures de Trautz.

Et nous voici à un point étrange, unique. Trautz ne fut pas seulement dieu, mais fétiche, pierre philosophale. Tout livre qu'il avait touché pour le relier devenait un lingot d'or. Une simple roulette poussée par lui, un simple filet était réputé non seulement chef-d'œuvre, merveille d'art, mais trésor. Avait-il mis cent francs de

reliure? cela en valait, ipso facto, mille. Cinq cents francs? Cinq mille. Mais s'il avait exécuté mille à quinze cents francs de mosaïque, alors cela valait quinze mille, dix-huit mille!

Oui, dans l'accès de fièvre chaude admirative et de spéculation outrée, il fut établi que le Villon de 1552 de Lacarelle, relié par Trautz en mosaïque à répétition copiée de Padeloup, valait quinze mille francs. Et de plus, que c'était, comme tous les Trautz, un « placement de père de famille » et une « valeur de tout repos », qui monterait indéfiniment : Quo non ascendam?

Le comble, c'est qu'elle les fit, cette mosaïque, en vente, les quinze mille francs !

A raisonner froid, cependant, ce Villon n'est pas encore le livre des livres et un objet à délirer. Si l'on voulait faire le difficile, on pourrait dire, d'abord, que les « Regrets de la belle Heaumière » n'ont de saveur que lus dans un rarissime Villon en caractères gothiques : quant à celui de 1532, ce n'est déjà qu'une réimpression « moderne ». Un peu plus ancienne que celle de la Bibliothèque Elzévirienne, voilà tout! Mais laissons cela.

Ce qui saule aux yeux aujourd'hui, c'est que pour un Villon de 1552 relié en 1874, il y a deux décors possibles : un décor restitué de 1552, ou un décor accusant nettement la date moderne de la reliure : un décor à filets 1874.

Mais le plus insensé de tout sur ce livre du xvie relié au xix% c'est une mosaïque copiée du xviue! Cela n'a, même par Trautz, aucune raison d'être, et conséquemment n'a qu'une valeur relativement minime. Pourquoi pas tout aussi bien cinq cents francs que quinze ou dix-huit mille?

Dès lors, s'il y avait eu un Talleyrand dans la bibliophilie, il aurait pu pressentir un changement de régime et avoir des inquiétudes sur l'avenir de cet échafaudage extraordinaire de prix artificiels. Il aurait pu observer un curieux effet du surmenage de la bibliophilie ancienne et des reliures de Trautz : un effet de terreur exercé, sur les nouveaux arrivants à la bibliophilie, par ce qu'on pourrait appeler « la boutique à quinze mille », et qui les écartait à jamais des livres rétrospectifs devenus intangibles par leur prix, pour les rejeter sur le livre contemporain, plus abordable et plus clément,

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