CATECHISME
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auquel ils allaient constituer, par force, une magnifique clientèle. . . . Mais il n'y en avait point, alors, de prophète, et dans la bibliophilie à courte vue, nul ne prévoyait rien — que la hausse indéfinie — et de très bonnes affaires sur les Trautz.
Trautz fut flatté de la majoration du prix de ses reliures. Tout de même, il eut une dent contre les heureux bénéficiants, contre « l'art d'élever Trautz et de s'en faire des rentes », comme on disait dans le Passage. Il imagina une horrible vengeance : accepter tous les livres que ceux-ci lui portaient à relier, les mettre soigneusement dans un coin, et les y laisser. Les années passaient, les amateurs suppliaient et flattaient. Trautz souriait et promettait, ne reliait pas, et laissait les volumes dans leur papier d'enveloppe !
Encore une fois, gardons-nous du pamphlet. Et ne faisons pas des trautzolâtres de simples renfrognés inintelligents et agioteurs. Il y en eut de bibliophiles jusqu'au bout des ongles, et qui nous ont enseigné à avoir le frémissement de
volupté sur le livre ancien. La plupart furent, en outre, des hommes charmants, même joyeux, mais, sur le point particulier de la reliure, oblitérés; ayant plaisir à faire bande à part, à former un faubourg Saint-Germain de la bibliophilie, voire un Coblentz; se séparant même du monde sur un point spécial, se cloîtrant, pour n'écouter qu'eux, ne causer qu'entre eux, et pour se répéter la même phrase : Frère, il n'y a que Trautz!
Ils n'appréciaient avec raison que le travail d'une belle exécution, mais, fiers de leur prétention de savoir juger une reliure au toucher et au poids, ils en arrivèrent à confondre les questions, à placer l'art dans la couture et dans la « mise en paquets », à ne plus jurer que par Boyet, qu'ils appelaient un grand artiste alors qu'il n'est qu'un admirable ouvrier, à se pâmer à l'idée que Trautz rénovateur « commandait des cartons taillés sur le modèledes cartons deBoyet » . Ils délirèrent sur une simple roulette xvne posée par Trautz, ils furent fous pour un trois-filets. Au nom de cela ils voulurent immobiliser l'art de la reliure. Et nous ne parlons pas des grands
jours où il sortait de la divine officine une dorure comme celle-ci :
[107] Doublure d'une Christine de Pisan (Le Trésor de la Cité des Dames.) 1556 ; exemplaire Bauchart, puis Lacarelle. Marocmin bleu à l'extérieur avec milieu doré. Doublure orange.
Ici les exclamations ne connaissaient plus de bornes (l'exécution était, en effet, admirable). Pour la composition, c'était, dira le catalogue Lacarelle, « l'un des plus beaux spécimens de l'art français au xixe siècle ».
Ah ! mais non ! comme composition c'est une dernière dégénérescence de la Fanfare, et rien autre. A ce titre, de toutes les reliures du xixe que nous reproduisons dans notre étude, c'est, avec le simili-Grolier donné plus haut (n° 104), la moins intéressante — comme « art xixe », s'entend.
Les trautzolâtres, même très forts, en arrivèrent, aveuglés par la passion, à écrire des choses radicalement faibles. Ainsi, l'un d'eux,
dans un article nécrologique sur Trautz paru en 1879 en tête du catalogue de Morgand, chantait l'extermination de Bozérian (ce qui, nous l'avons vu, ne s'est nullement réalisé, au contraire), et la grande victoire de Trautz sur Thouvenin, qui par des efforts malheureux avait lutté jusqu'au dernier moment contre le retour au passé (ce qui est de toute fausseté, tout le monde sachant que Thouvenin, au contraire, créa le retour au passé avec sa Fanfare et reliures consécutives). Et il terminait en se félicitant de voir les relieurs « s'inspirer des dessins de Trautz » , et en disant — ce qui est vrai pour l'exécution matérielle — que le plus grand éloge que l'on puisse désormais décerner à un volume sorti de l'un des ateliers de reliure contemporains est de dire : C'est un Trautz! — Prononcez, je vous prie, comme si vous disiez : C'est un Dieu le Père!
Ainsi se trouve vérifié ce que nous avons dit de la séduction particulière qu'exerce la ferme reliure de Trautz, la beauté de ses maroquins, le brillant de son or, et qui va jusqu'à rendre fanatique, sectaire, intransigeant, déraisonnable.
Plus, même, persécuteur. Il y eut un moment
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