‹ La reliure du XIXe siècleChapitre 7 sur 69 · RELIURE DE TRAUTZ · texte numérisé non relu

RELIURE DE TRAUTZ

où une demi-douzaine de trautzolâtres devinrent, pour tout autre relieur que le dieu, véritablement haineux. Ils se firent les détracteurs, les ennemis personnels de tous les relieurs, sauf de Thibaron et Cuzin, mordant sur toute tentative nouvelle avec une rage d'abonnés du Conservatoire. Décidément cette queue de la bibliophilie de 1845 devenait nuisible.

Fermés à toute idée de nouveauté, ils se tinrent absolument indifférents à l'avenir de cet art charmant de la reliure auquel ils devaient de si grandes joies, et qu'il proclamaient eux-mêmes — notez-le bien — être présentement, grâce à Trautz, dans un état de renaissance brillante.

Que s'ils voulaient prévoir l'avenir et prophétiser, c'était pire.

Insensibles à la question d'art, et se ratatinant au rôle de pinceurs de coiffes, les trautzolâtres en arrivèrent à pronostiquer ceci :

Que Trautz monterait toujours (nous l'avons déjà dit), qu'il était le seul relieur, et le dernier, et qu'après lui tout serait fini. Qu'il suffirait que Trautz vécût assez pour relier leurs livres ; mais après eux, le déluge! On ne relierait plus, et ce

bel art si vivace depuis trois siècles et demi finirait avec eux, trautzolâtres. Et quand on demandait comment on ferait habiller des livres, ils répondaient par ce mot célèbre de désespoir comique :

On fera cartonner !

Tuer en espérance la reliure française : singulier idéal de grands bibliophiles !

Ajoutez à cela des traits d'esprit (!) à l'adresse de pauvres diables de relieurs, et, à l'usage des reliures que l'on n'aime pas, des méchancetés de jugement inouïes, et des épithètes tombant en couperet de guillotine : infect, immonde, ordure, usitées chez les bibliophiles du meilleur ton.

Et vous comprendrez que les trautzolâtres ont préparé contre Trautz une réaction qui est allée depuis jusqu'à l'excessif, et qu'ils ont leur large part dans les accusations en partie justes, en partie injustes, dont les collectionneurs vont être bientôt chargés — d'être l'obstacle au renouvellement de l'art.

Car ici encore, et c'est toujours le point intéressant, la bibliophilie n'est que le fragment

; TH. SENÀULT

R1US MICHF.L

d'une situation générale. C'est tout le monde collectionneur qui se grise dans la contemplation du passé, et qui devient de plus en plus méprisant et dur pour les œuvres du présent. Croyez que, s'il ne fait pas bon avoir affaire aux trautzolâtres, il ne fait pas meilleur avoir affaire à l'espèce des sectateurs du xme quand même, et à celle des italianissimes quattrocentistes. Et pas davantage aux louisquinzolâtres, aux industriels fossilisés dans la copie du xvme, meubles, bronzes ou orfèvrerie, et entendant bien ne pas être dérangés. Collectionneurs et industriels ont toujours des raisons péremptoires pour se dispenser d'avoir des idées à eux. «Louis XIV n'est plus là. On ne peut rien faire sous une démocratie. Tout a été trouvé. La Révolution a supprimé la classe dirigeante, l'aristocratie, qui seule pouvait imposer un art, etc. » Enfin il ne fait même pas meilleur avoir affaire aux ouvriers de certains métiers, qui sculptent ou cisèlent l'ornement Louis XTV, Louis XV et Louis XVI ; renouveler l'art du décor, c'est leur ôter le pain de la bouche...!

Revenons à la trautzolâtrie, dont vous comprenez maintenant l'intérêt.

Nous nous sommes longuement étendu sur l'apothéose et la déification du grand relieur, et il le fallait ; nous lui avons donné l'importance qu'elle eut en réalité, car elle fut vraiment pendant quinze ou vingt ans l'essence de l'histoire de la reliure, et l'un des plus curieux épisodes de cette histoire. (Après tout, peut-être y en eut-il d'aussi curieux jadis, au xvie par exemple, mais nul ne s'est avisé, alors, de les noter au passage.)

La trautzolâtrie, ses prétentions d'être tout, de s'opposer à tout, et de tout emporter avec elle, et d'un autre côté les efforts faits par la reliure pour se renouveler en dépit des trautzolâtres, c'est l'histoire même de l'art de la reliure à la fin du xixe siècle.

Maintenant, voulez-vous, par hasard, savoir d'avance le net de cette histoire future?

Eh bien, prenez, en tout, le contre-pied absolu de toutes les prédictions trautzolâtres, et vous aurez la vérité de ce qui va se passer.

Renouvellement du décor. — La période d'éclat de la reliure du xix° siècle.

Au moment précis où les trautzolâtres prophétisaient la mort prochaine de la reliure et la fin des idées nouvelles, commençait pour la reliure une période d'exceptionnelle prospérité : les idées nouvelles se faisaient jour de toutes parts, pour ne plus cesser de se produire jusqu'à la fin du siècle, et toujours en augmentant de nombre et d'originalité.

La recherche du nouveau, nous l'avons fait voir, n'avait jamais été totalement abandonnée par les relieurs.

Oui : mais (nous l'avons vu aussi) elle était tombée dans les mains des relieurs du second plan, qui se livraient à des essais officieux, par pur amour-propre professionnel, et en dehors de la bibliophilie.

Tandis que maintenant, au contraire, la recherche du nouveau va se faire par les relieurs de premier ordre, par les relieurs de bibliophiles, officiellement et efficacement, sous l'excitation, sous la surveillance et avec la collaboration des bibliophiles.

Le renouvellement est devenu, au moment où nous sommes arrivés, une nécessité de situation; il est obligatoire, fatal. À force de copier depuis près de cinquante ans, les relieurs ont tout reproduit, tout répété en fait d'ancien, tout usé. Or, s'il est dans notre tempérament national de nous endormir paresseusement quelquefois dans une routine, il est dans notre même tempérament de sortir de ces somnolences brusquement, d'un bond en avant, en donnant le « coup de collier » essentiellement français.

Voici la reliure (et tout l'art industriel) acculée

à ce dilemme : ou se renouveler, ou périr. Or, comme elle n'a pas la moindre envie de périr, elle va se renouveler.

Se renouveler comment? par décret? du jour au lendemain? avec un plan d'ensemble tout fait, un style surgissant comme dans une féerie?

Il n'y a pour espérer cela que les gens qui n'ont jamais fait faire une reliure et ne sont jamais entrés pour leur compte dans un atelier de relieur.

Renouveler l'art de la reliure est une des choses les plus difficiles et les plus longues qui soient :

Parce que les relieurs ne sont pas des producteurs spontanés, et qu'ils ne peuvent agir que sur la commande des bibliophiles et dans le sens indiqué par ceux-ci ;

Parce que les relieurs généralement ne savent pas dessiner, et que s'ils savent dessiner et s'ils ont spontanément des idées, il faut alors pour être réalisées que ces idées obtiennent l'agrément des bibliophiles ;

De plus, il vient s'interposer entre la velléité

d'un nouveau décor et sa réalisation une difficulté financière, la gravure du matériel de fers, difficulté à peu près insurmontable si le relieur n'est pas doublé de clients fervents, riches, point regardants à la dépense, et point spéculateurs , c'est-à-dire point regardants à la perte possible

Je vous entends : vous répondez que l'on pourrait faire du nouveau et du beau à peu de frais, comme dans le grand temps, sans fers spéciaux, avec les éléments simples et primordiaux : les entrelacs et arabesques de filets droits et de filets courbes....

Oui. Mais cela, c'est le comble de la difficulté et le comble de l'art, c'est le décor du xvie : ne le renouvelle pas qui veut!...

Les critiques qui n'ont pas des relieurs une expérience pratique et payante accusent l'art de la reliure d'être le plus immobilisé de tous, le plus stagnant, — le plus encroûté, disons le mot, — le plus difficile à faire marcher.

Et cependant, ces relieurs — et ces bibliophiles — tant accusés, ces prétendus retar-

dataires, ils vont être plutôt les premiers que les derniers à entrer dans le renouvellement général de l'art décoratif. Ils vont y précéder de plus de vingt ans, par exemple, l'orfèvrerie ou l'argenterie, l'ébénisterie ou l'ameublement.

Sans doute, encore une fois, le renouvellement ne va point se faire par un coup de baguette : la reliure est d'évolution lente, et veut ne point être brutalisée ou précipitée, sous peine de ne produire que du mal fait. Mais le besoin de l'inédit est dans l'air. Le nouveau vient peu à peu.

Surtout il vient merveilleusement à propos, à l'époque de 1875 : commandés par des bibliophiles raffinés, les nouveaux décors vont être exécutés sur des corps d'ouvrages de relieurs consommés (dans la formule de Trautz), par des doreurs d'une incomparable habileté. Nous sommes, plus que jamais, ne l'oublions pas, dans l'ère des grands doreurs.

Quant à la matière, les maroquins sont superbes, et offrent toutes les combinaisons de teinture, toute la gamme des tons primordiaux ou intermédiaires et dégradés, le rouge, bleu,

citron, orange, tète de nègre, et le rose, crevette, havane, fauve, tabac, feuille morte, vert olive, vert russe, vert myrte, bleu passé, bleu hussard, bleu noir, ivoire, etc., que sais-je? Mais que valent au juste, comme solidité, ces couleurs? Repassez dans cent ans, et je vous le dirai.

Avec de tels éléments, le succès est certain. La reliure va se remettre à marcher en avant.

Regardez bien ces décors copiés ou imités des anciens, qui ont dominé jusqu'à présent, et que la main de nos artistes exécute d'ailleurs à miracle ; regardez cette doublure de Christine de Pisan par Trautz, dont nous parlions tout à l'heure; regardez encore, par exemple :

[108] Joly. Large dentelle genre xvne, sur la doublure d'une Chronique de Turpin, 1527', Dorure admirable.

[109] Thibaron-Joly. Baliverneries d'Eutrapel, 1549, mosaïque à répétition genre Padeloup, de la plus délicate exécution '.

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