SYLVIE
RELIURE DEMAR1US MICHEL (DOUBLURE
Finis, la rage insensée, l'épilepsie de 1875, la pyrotechnie d'argent, le surmenage de tout, le stmgglefor book : l'art « d'enrosserun confrère dans un échange », comme a dit des bibliophiles un bibliophile; — « l'art de plumer la poule sans la faire crier » , comme a dit des libraires un libraire. Finis les grands jours ! Et aussi, pour appeler la chose par son nom, finie la spéculation !
La spéculation peut faire monter artificiellement une valeur quelconque; elle ne peut indéfiniment la maintenir. Alors, gare au krach !
Or, à y regarder de près, la hausse avait été de deux sortes. Il y avait eu une hausse générale, justifiée, progressive, continue et durable, sur l'ensemble des beaux livres, promus à la dignité d'objets de curiosité. Puis, dans une occasion donnée, en vue d'un amateur donné ou par l'immixtion d'un « gros sac » donné, il y avait eu, sur chaque espèce de livre, et même sur chaque livre, une hausse artificielle, saccadée, invraisemblable, la cote ad hominem, la boursouflure, l'œdème des prix. L'un après
l'autre tout livre, pressé à extinction, avait rendu tout son suc : quitte, après un jour de gloire, à retomber lourdement, « brûlé » pour toujours. Classiques ou romantiques, Pastissier ou Daphnis, Rabelais ou Restif, Ovide ou La Borde, Les Baisers ou Paul et Virginie, Moreau le jeune ou Smirke, eaux-fortes ou « tirages à part », « larges dentelles » ou « provenances », Boyet ou Derome, Henri II ou la Du Barry, tout article exploitable avait été exploité.
Et plus que tout, l'article Trautz.
Les bibliophiles de 1875 avaient établi en théorie que les livres recherchés par eux, ou reliés par Trautz, étaient un placement de père de famille, et même mieux, une valeur de hausse constante et indéfinie sur laquelle on devait doubler sa mise toutes les fois qu'on faisait passer l'objet en vente.
Un simple raisonnement mathématique, par l'absurde, aurait suffi à démontrer le néant de ces espérances. Si les livres augmentaient sans cesse, il n'est bouquin de cent francs qui, à force de se vendre et revendre, et de doubler, n'eut
fini par valoir un million ! Donc il devait venir un moment où la hausse allait cesser, où le flot montant des prix allait se retirer, abandonnant sur la grève, comme après les marées d'équinoxe, des épaves, et des débris de naufrages, des Pastissier à dix mille gisant dégonflés, et des Roy Modus exténués, et des poètes du xvie, qui jadis avaient si bien « marché », maintenant ataxiques.
Après le « montage de coup » des vénérants, s'étourdissant eux-mêmes de leurs espérances et de leurs convictions, voici les reliures de Trautz en présence d'un autre public, d'une autre génération, imbue d'autres idées.
La partie se joua en trois coups, c'est-à-dire en trois ventes : Lacarelle, Mosbourg, Lignerolles.
A la vente Lacarelle, 1888, les Trautz cessent de monter. C'est là d'ailleurs que fut dit, et par un trautzophile, ce mot célèbre : A côté des reliures anciennes, les reliures de Trautz ellesmêmes paraissent canailles ! (On n'est pas plus vénérant.) Le fameux Villon de 1532, pourtant, fait ses 14020 francs. Les Trautz, dans cette
vente brillante d'une collection exquise de 500 numéros, tiennent donc encore contre le courant de reflux. Cependant, symptôme avantcoureur du naufrage, on en voit qui commencent à chasser sur leurs ancres : le Trésor de la Cité des Dames, la fameuse Christine de Pisan de Bauchart descend de 4800 francs à 5000. Perte apparente 1800 francs : perte réelle 2500.
Car on oublie toujours, en matière de livres achetés ou vendus en vente publique, le calcul des frais ! On dit : Lacarelle avait payé sa bibliothèque 500000 francs, elle s'est vendue 500000, donc on a très heureusement retrouvé les prix d'achat.
Erreur énorme. En général une bibliothèque de 500 000 achetée en vente publique coûte 500000, plus dix pour cent de frais et commission : ci, 550 000 francs. La même bibliothèque, vendue 500000, rapporte 500000 moins dix pour cent de frais, commission (dans les petites ventes on peut aller à vingt-cinq pour cent de frais), ci : 450000. Donc une vente d'un demi-million sur laquelle « on retrouve