Bibliothèque A . Dupré
[HO] Bosquet. Heures d'Anne de Bretagne. Plat couvert d'une riche mosaïque à rosaces, genre gothique.
Regardez-les bien, les décors genre xve, xvi% xviie, xviii% leur règne va finir. Loin de représenter le point d'arrivée, le non plus ultra de l'art du xixe, ils vont être, au contraire, le terme dont la reliure va chercher à s'éloigner à tout prix; lentement d'abord, en hésitant, en se frottant les yeux comme quelqu'un qui se réveille; timidement, en cherchant encore à s'appuyer sur le passé de peur de faux pas ; puis d'une façon plus délibérée, puis prenant de plus en plus le goût de l'indépendance complète, puis heureuse de se sentir vivace et dans la main des jeunes, de respirer le grand air, délivrée de l'obsession du passé; même folle bientôt de se sentir émancipée d'une lourde tutelle et allant, je le crains, jusqu'à des extravagances qui lui attireront quelques rappels à l'ordre.
Au total, dans le dernier quart du siècle,
beaucoup plus d'idées que dans les trois premiers quarts, — ce qui nous oblige ici à forcer les proportions pour attribuer en toute justice à la production récente et actuelle une place et des développements en rapport avec sa vitalité, sa variété, son importance.
Il faut l'examiner de près. Ce qui nous sera d'autant plus facile que nous avons vu s'effectuer sous nos yeux toute la production des vingt-cinq dernières années.
Suivons — en serrant autant que possible l'enchaînement et la logique des idées (car, même dans la reliure, sorte de réduction, de microcosme de l'art industriel, il y a une logique et un enchaînement) — suivons cette marche, désormais ininterrompue, vers le nouveau.
Idées diyerses. — Trautz, Thibaron-Joly, Cuzin, etc.
Les mosaïques.
Les jeux de filets : le style xix".
Le nouveau, avons-nous dit, est partout.
Il est d'abord chez Trautz, — de qui, s'il avait vécu de nos jours, on eût obtenu des merveilles de décor renouvelé.
C'est du nouveau — applicable aux livres anciens — que Trautz avait le désir de créer avec ses compartiments carrés ou oblongs, son décor « en parterre de jardin », comme celui-ci par exemple :
[111] Trautz. Doublure des Mimes de Baïf
de 1619, in-18. Décor à compartiments remplis de petits fers.
C'est peu de chose, mais c'est un début ; ce n'est pas du nouveau de 1900, certes! — mais c'est du nouveau de 1871.
Et ceci, dans un autre genre :
[112] Trautz. Doublure d'un petit Catéchisme jésuite de 1580, in-52 ; maroquin citron; milieu et coins à fers spéciaux, semis d'étoiles sur le fond.
C'est peu de chose encore ; c'est un rien, un souffle, un rien. Mais en 1875, cela paraissait aux grands bibliophiles être beaucoup. Et comme l'exécution de la reliure — corps d'ouvrage et dorure — était élégante et ferme, il n'en fallait pas davantage, comme décor, pour provoquer les contorsions pâmées des trautzophiles.
Ce même décor, ou à peu près, a été mis par Trautz sur la doublure en vélin blanc de l'Office de la Vierge, manuscrit de Jarry, relié
pour Eugène Paillet, comme nous l'avons dit.
Eugène Paillet, que nous retrouvons ici, était admirateur et client de Trautz, mais à l'antipode de la trautzolâtrie. Aussi a-t-il rendu à l'art de la reliure d'inappréciables services. 11 croyait qu'il n'y avait aucun intérêt à voir cet art s'éteindre avec Trautz ; qu'il fallait donc le perpétuer en suscitant de nouveaux relieurs ; que ces nouveaux relieurs on les créait, non pas en les mettant en interdit a -priori et en les criblant de sarcasmes, mais bien en leur donnant du travail (sauf à avoir quelques œuvres défectueuses au début), en les conseillant, en les guidant, en les rectifiant, en les amenant à la perfection : bref, en les formant.
A Trautz même, Paillet demandait du nouveau. Il lui fit faire sa plus belle mosaïque :
[113] Trautz. Les Caquets de l'Accouchée, 1625. Maroquin La Yallière, mosaïque de maroquin bleu, brun et rouge : dorure à filets brisés formant un grand nombre de petits compar-
timents remplis par des fleurons et des hochets. La reproduction n'en peut donner qu'un froid schéma. Ce qui était admirable, c'était la beauté de l'exécution, et le miroitement de l'or lorsqu'on faisait mouvoir cette reliure dans la lumière frisante.
A noter ici un point important dans l'histoire de la reliure : l'emploi de plus en plus fréquent de la mosaïque. Ce qui signifie : la commande de plus en plus répétée de reliures d'un prix très élevé. Les bibliophiles, évidemment, se mettent à redoubler de frais pour l'habillement de leurs livres. Et nous avons vu combien, dans la période 1840-1870, ils étaient circonspects et économes sur ce point. Nous avons vu Trautz rester onze ans sans exécuter une seule mosaïque : mais voici que dans les dix dernières années de sa vie il en exécutera une quinzaine, plus d'une par an ! Chiffre alors jugé considérable. Et il faut voir quel événement est l'apparition d'une mosaïque du maître, même quand ce ne serait qu'une simple bande bleue sur fond citron, comme sur des Heures de la Vierge, de Simon
Hèlioê Dujardin