CHAPITRE III
l'apogée du mouvement (1836-1839)
Polémiques soulevées par la nomination du Dr Hampden Attaques contre les tractarians. Newman et la question du romanisme. — JI. Wiseman. Son origine. Ses débuts à Rome- Comment il est amené à s'occuper de la situation religieuse de l'Angleterre. Ses lectures à Londres en 183"> et 1836. Grand etî'et produit. — JI1. Newman croit nécessaire de faire paraître un nouveau livre sur la Via Media et contre le romanisme. Certains tracts paraissent au contraire suspects de papisme. Publication des Remains de Fronde. Irritation des protestants. Blâme inattendu de l'évêque d'Oxford contre les tracts. Après négociations, l'accord se fait entre cet évèque et Newman. Premiers indices de l'hostilité de l'épiscopat. — VI. Wiseman suit, de Home, le Mouvement. Ses rapports avec les voyageurs anglais, notamment avec Gladstone et Macaulay. — V. Le Mouvement grandit. Ses principaux adhérents. Bien que disciple d'Arnold, Stanley est un moment tenté de suivre Newman. VV. G. Ward, son origine, ses évolutions, son caractère. Ses discussions avec Tait. Changement dans l'état moral de la jeunesse universitaire. Amitié de Pusey et de Newman. Newman demeure le vrai chef du Mouvement. Credo in Newmanum. — VI. Premier doute de Newman sur l'Anglicanisme, à propos de l'histoire des Monophysites et des Donatistes. Il en fait confidence à deux amis. Raisons par lesquelles il essave de se rassurer. Son sermon sur les Appels divins. Le doute s'éloigne, mais non sans laisser de trace.
Oxford ou, pour mieux dire, l'Université en qui se résumait toute la vie d'Oxford, demeurait, au milieu de l'Angleterre moderne, comme une cité d'un autre
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âge et d'un caractère à part, peu nombreuse, niais considérable ; ses agitations, ses divisions, ses luttes, pour se renfermer dans l'enceinte de ses vieux et pittoresques collèges, et pour ne porter guère que sur des sujets scolastiques ou théologiques, n'en avaient pas moins un retentissement dans le pays entier. L'importance croissante des tractarians les amenait à jouer un rôle plus en vue dans ces luttes. Ainsi firent-ils, en 1836, à propos d'une affaire qui agita beaucoup l'Université, l'affaire Hampden. La chaire de professorregius de théologie, à Oxford, étant devenue vacante, le gouvernement y avait appelé le Dr Hampden, suspect de latitudinarisme antidogmatique. L'émoi fut grand chez ceux des membres de l'Université qui avaient souci de l'orthodoxie de son enseignement. Une polémique très vive s'engagea entre adversaires et défenseurs du nouveau professeur. De tous les écrits dirigés contre •ce dernier, nul no fit autant d'effet qu'une brochure de Newman L Les tractarians n'étaient sans doute pas les seuls à protester ; ils avaient avec eux, en cette circonstance, les evangelicals ; mais, par leur ardeur comme par leur talent, ils se trouvaient au premier rang des combattants ; aussi était-ce surtout à eux qu'on s'en prenait dans l'autre camp. Leur contradicteur le plus redoutable fut Arnold, le célèbre Head-master de l'école de Rugby 2 ; dès l'origine du Mouvement, il l'avait regardé de mauvais œil ; non seulement il y rencontrait des doctrines absolument opposées aux siennes, mais,
' Elucidations of'Dv Hampden's theological statements.
2 Sur Arnold, voir plus haut, p. 8.
de plus, il avait été fort désappointé de voir, au moment où il croyait avoir prise sur l'élite de la jeunesse, une influence rivale grandir à Oxford, contrecarrer et primer la sienne. Son antipathie s'était exprimée sans ménagement, dans ses propos et dans sa correspondance ' . Il n'était donc pas surprenant qu'il saisît l'occasion de l'affaire Hampden, pour attaquer les Newmanists; il publiait contre eux, dans la Revue d'Edimbourg d'avril 1836, sous ce titre : The Oxford mal-gnants, un réquisitoire d'une violence et d'une amertume extrêmes : il y dénonçait Newman et ses amis, comme une « petite bande d'obscurs fanatiques » ; il les qualifiait « d'idolâtres, pires que les catholiques romains » ; à ses yeux, leur attaque contre le nouveau professeur « ne portait pas le caractère d'une erreur, mais d'une méchanceté morale ». Les adversaires d' Hampden obtinrent que la question fût soumise à la Convocation, assemblée de tous les maîtres
1 Life and Correspondence of Th. Arnold, par Stanley, t. Ior, passim. — Dès le 23 octobre 183:}, Arnold écrivait à un ami l'ennui que lui ravisaient les « extravagances d'Oxford », et il se demandait ce qu'allait devenir L'Eglise, « si le clergé commençait à l'aire montre des pires superstitions des catholiques romains, en les aggravant el en les dépouillant seulement de cette consistance qui marque d'un certain caractère de grandeur jusqu'aux erreurs du système romain». Il saisissait toutes les occasions de déclarer que la thèse de la, Succession apostolique était une « superstition pernicieuse », et d'insister dédaigneusement sur les inconséquences de la doctrine tractarienne. « C'est, disait-il, la superstition de la prêtrise sans son pouvoir, la l'orme d'un gouvernement épiscopal sans sa substance. » Un diplomate prussien, ami d'Arnold, le baron de Bunsen, s'inspirait d'une idée semblable, quand, vers la même époque, il reprochait à cette école de vouloir introduire en Angleterre « un papisme sans autorité, un protestantisme sans liberté, un catholicisme sans universalité, un évangélisme sans spiritualité ». Ce propos est rapporté par Newman, dans une lettre à Fronde. [Letters and Correspondence of ,1-11. Newman, t. Il, p. i '.:!.
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et docteurs de l'Université ; après une première tentative qui échoua devant le veto des proctors\ ils tirent voter, le o mai 1 836, par trois cent trente voix contre quatre-vingtquatorze, une motion qui témoignait delà désapprobation du corps universitaire 2. C'était un succès pour les tractarians qui avaient mené la campagne ; leur importance en était accrue et aussi leur crédit auprès des esprits religieux effrayés du latitudinarisme ; Pusey le constatait et s'en félicitait3. Mais, du même coup, ils s'étaient exposés à de redoutables ressentiments. Certains spectateurs eurent, d'ores et déjà, le pressentiment que cette victoire n'était pas sans péril pour les vainqueurs, et que l'arme avec laquelle ceux-ci avaient frappé le professeur suspect se retournerait un jour contre eux. Dans la séance de la Convocation, un partisan de Hampden disait à Manning, en voyant passer Newman : « Avant longtemps, nous serons convoqués ici pour voter contre Neander4. »
1 Les P roc tors, chargés particulièrement de la police académique, avaient un droit de veto dans les délibérations de la Convocation.
2 Ne pouvant arracher le nouveau professeur de la chaire où l'avait placé la nomination royale, la Convocation décida qu'il serait privé du droit, jusqu'alors attaché à ses fonctions, de prendre part à la désignation des sélect preachers, appelés à prêcher devant l'Université, et de donner son avis au cas où un prédicateur serait déféré au chancelier, à raison de ses doctrines.
3 Lettre à un ami d'Allemagne du 6 mars 1837. (Life of Pusey , t. II.)
4 Cette façon de gréciser le nom de Newman était assez en usage alors dans les conversations d'Oxford. Le propos que je viens de citer a été rapporté par Manning lui-même. (Enyland an<l Chrislendom, Inlrod., p. 47.) — Voir une autre version du même propos dans Purcell, Life of Caret. Manning, t. 1, p. 114,
Contre les tractarians, l'arme principale des amis de llampden avait élé l'accusation de romanisme ; quelques-uns, pour alarmer plus sûrement le vulgaire, employaient des procédés d'une habileté un peu grossière : tel ce Dr Dickinson, plus tard évèque, qui affectait de donner la « tra duction fidèle » d'une prétendue lettre pastorale où le Pape félicitait les auteurs du Mouvement'. Pusey protesta sévèrement contre ce genre de polémique2. C'était de la meilleure foi du monde que les tractarians se jugeaient calomniés, quand on les accusait de tendre à Rome. Depuis les premiers tracts où Newman avait, en passant, lancé plus d'un trait contre l'Eglise romaine3, il avait encore accentué son opposition ; en 1835, il fut amené, avec un de ses amis, à soutenir contre un prêtre français, l'abbé Jagcr, sur les titres respectifs de l'anglicanisme et du catholicisme romain, une controverse épistolaire, publiée au fur et à mesure dans un journal de Paris4 ; à la même époque, il traita ce sujet dans les lectures théologiques qu'il entreprit de donner dans la chapelle dite d'Adam de Brome, dépendance de de l'église Sainte-Marie. Cette sorte d'étude prélimi-
i A pastoral epistlefrom his Holiness the Pope tosome members of l/œ University of Oxford, failli fui li/ translatée from Ihe original latin.
'- An earnies! remonstrance to the au thorof the Pope 's pastoral letler.
3 Voir plus haut, p. 89.
4 Les lettres ainsi échangées, après avoir été publiées daus Univers, furent, en 1836, réunies en volume par l'abbé Jager, sous ce titre : le Protestantisme aux /irises avec la doctrine catholique, <>it controverses arec plusieurs ministres anglicans^ membres de l'Université d'Oxford.
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naire le conduisit à déclarer, vers la fin de 1835, avec la vive approbation de Pusey et de Keble, que le moment était venu d'aborder de face et de traiter à fond, dans les tracts, la question du romanisine '. Tel fut, en effet, l'objet du tract 71 qu'il fit paraître le 1er janvier 1836, quelques semaines avant la nomination de Hampden. Peu après, en mars et avril 1836, c'est-à-dire au plus vif des polémiques sur cette nomination, il publia, dans le British Magazine, sous ce titre : Home thoughts abroad, une sorte de dialogue où il mettait aux prises un anglican et un catholique romain.
A la vérité, même dans ces écrits où il se flattait de donner des gages de sa fidélité à l'Eglise d'Angleterre et d'établir les raisons de sa séparation d'avec Rome, Newman n'échappait pas aux critiques et aux suspicions de ses adversaires. Il se refusait, en effet, à employer, pour justifier cette séparation, les arguments jusqu'alors en cours parmi ses coreligionnaires et qui avaient, à ses yeux, le tort de s'attaquer au principe de toute Eglise. Il reconnaissait que, sur beaucoup de points, l'Eglise romaine avait raison contre le protestantisme ; il lui faisait honneur d'avoir, mieux que l'Eglise d'Angleterre, gardé le dépôt de certaines vérités et d'avoir, plus qu'elle, Tune des « notes » de la véritable Eglise, celle de catholicité. Pour trouver où se séparer, il lui fallait en venir aux nouveautés qu'il accusait Rome d'avoir ajoutées au symbole primitif et qui lui avaient fait perdre une autre « note », celle
1 Letl '. and Corr. ofJ.-H. Newman, t. Il, p. 13G, 138, 143, 153.
d'antiquité ou d'apostolicité. C'était cette « corruption romaine », comme il disait, et non le fond premier de la doctrine de l'Eglise de Rome, qui empêchait de se joindre à elle. 11 ne niait pas, du reste, que son Eglise, elle aussi, n'eût péché ; elle avait sa corruption, la corruption protestante, dont elle était tenue de se dégager, ce qui, sur plusieurs points, la ramènerait aux doctrines conservées par Rome. Un tel langage sonnait mal aux oreilles des « libéraux » ou des eoangelicals. Parmi les high churchmen eux-mêmes, plusieurs trouvaient que l'auteur se montrait trop pessimiste sur l'état de son Eglise, qu'il taisait trop de concessions à l'Eglise de Rome. « Vous devez, lui écrivait Rose, me faire, non pas supporter, mais aimer, — et aimer chaudement et passionnément, — l'Eglise ma mère 4 . »
Dans le tract 71, Newman indiquait, parmi les raisons qui le conduisaient à aborder la controverse avec les « romanistes », une sorte de réveil de ces derniers qu'il montrait s'agïtant sur les flancs de l'anglicalisme, tiers de grandir et raillant les partisans de l'Eglise établie de leur impuissance à argumenter contre eux. Ce réveil était un fait tout nouveau. J'ai déjà eu occasion de dire à quel état de dépression une longue existence de parias avait réduit les catholiques anglais, au commencement du siècle. L'émancipation, votée
1 Livea of twelve ;/uod men, pur Burgon, t. lur, p. 214.
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en 1829, n'avait pas paru, tout d'abord, les relever de cette dépression ; c'est qu'elle n'était pas leur œuvre, le fruit de leurs efforts, mais avait été conquise, en dehors d'eux, par O'Connell, à la tête de ses Irlandais et avec le concours tout politique des whigs. Sortis des catacombes, on eût dit que le grand jour les éblouissait. Ils demeuraient timides et méfiants. Des droits politiques qu'on leur avait restitués, ils étaient plus embarrassés qu'empressés de faire usage. Tel de leurs évêques, loin de les pousser à entrer dans la carrière publique qui leur était ouverte, se montrait plutôt inquiet des dangers que pouvait y courir leur foi1. Que, dans le domaine purement religieux, le catholicisme pût, grâce à cette liberté nouvelle, reprendre, en Angleterre, quelque chose du terrain perdu, c'était une pensée qui ne venait à l'esprit de presque aucun des anciens catholiques ; ils étaient depuis trop longtemps désaccoutumés d'espérer. Rien ne paraissait pénétrer chez eux du souffle qui enflait alors les voiles du catholicisme, en Allemagne, en France surtout. A plus forte raison n'avaient-ils pas idée que leur cause eût quelque chose à gagner au mouvement qui se produisait parmi quelques clergymen d'Oxford; ils ignoraient ce mouvement ou s'en défiaient, comme ils étaient habitués à faire de toute chose anglicane. D'où venait donc le réveil de romanisme que Newman signalait avec inquiétude, en janvier 1836?
Un catholique, un prêtre, s'était trouvé, assez anglais
1 Lettre pastorale écrite, le 1er janvier 1830. par l'évêque Bramston.
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pour comprendre ses compatriotes et s'en faire comprendre, et cependant assez dégagé, par sa formation personnelle, des habitudes d'esprit des catholiques d'outre-Manche, pour n'avoir ni leur timidité, ni leurs courtes vues : c'était Nicolas Wiseman1. Il était né à Séville, en 1802; sa famille, d'origine anglaise et irlandaise, avait émigré depuis longtemps en Espagne, pour y faire le commerce. Ayant perdu son père à trois ans, il fut ramené par sa mère en Angleterre et placé, peu après, au collège catholique d'Ushaw, fondé en 1793, lors de la suppression de ce collège de Douai où, pendant si longtemps, avaient été élevés les enfants des catholiques anglais. Ce fut, sans doute, en passant ainsi les premières années de sa jeunesse en terre anglaise, au milieu de camarades anglais, que Wiseman acquit ce qui faisait dire plus tard, par ses compatriotes protestants, qu'après tout «il était proprement un Anglais». Seulement le collège d'Ushaw avait hérité de celui de Douai la tradition de cette éducation austère qui, pendant plus de deux siècles, s'était donné pour tâche d'affermir les jeunes âmes dans leur foi, de les armer en vue de l'inévitable persécution, mais qui les laissait un peu repliées sur elles-mêmes, en méfiance à l'égard d'un public hostile, plus prêtes à endurer qu'à entreprendre. Si Wiseman fût demeuré sous les influences qui régnaient dans ce collège, se fût-il dégagé de l'inertie passive et craintive où s'enfermaient ses core-
1 La vie de Wiseman vient d'être racontée dans l'excellent ouvrage de M. Wilfrid Ward, The Life and Times of Cardinal \\ iseman.
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ligionnaires? La Providence y mit ordre. En 1818, lors de la réouverture du collège anglais, à Rome, il fît partie delà première colonie déjeunes élèves, envoyés d'Angleterre pour le peupler. Ce fut là qu'il poursuivit ses études ecclésiastiques, fut reçu docteur en théologie en 1824 et ordonné prêtre en 1825. Nul mieux que lui n'a compris et goûté ce charme de Rome, que les esprits cultivés sentaient alors si vivement, et que des altérations, barbarement et systématiquement pousuivies, tendent aujourd'hui à détruire. A l'époque où il y arrivait, la ville papale, après les terribles crises de la Révolution et de la conquête impériale, jouissait de renaître à la paix, à la sécurité. Elle s'y laissait vivre doucement et un peu mollement, sans songer aux dangers de l'avenir, heureuse de voir revenir dans ses murs les artistes, les penseurs et les savants, fîère du prestige que retrouvait au dehors le Saint-Siège, naguère si rudement humilié et maltraité, et des signes de renaissance catholique qui se produisaient sur tant de points, notamment en Allemagne et en France. Dans cette atmosphère sereine et lumineuse, l'imagination naturellement romantique de Wiseman, naguère comprimée dans le milieu sévère et embrumé d'Ushaw, s'épanouissait librement ; elle s'ouvrait à toutes les curiosités pittoresques, artistiques, archéologiques, religieuses, auxquelles Rome fournissait aliment. Le jeune prêtre commença par s'attacher plus particulièrement aux études orientales et bibliques ; quelques publications le mirent en vue et le lirent nommer, en 1827, quand il n'avait encore que vingt-cinq ans,
vice-recteur, puis, Tannée suivante, recteur du collège anglais.
Jusqu'alors, dans la vie de Wiseman, sa pairie semblait ne tenir à peu près aucune place. Sans doute, sur la demande du Pape, il donnait, dans une église du Corso, des sermons destinés aux résidents anglais. Sans doute aussi sa situation de recteur lui attirait la visite des touristes, ses compatriotes, qui cherchaient d'autres informations que celles des ciceroni dhôtel. Tout cela néanmoins ne le sortait pas de son existence principalement romaine. Un premier appel lui vint d'un jeune converti de noble race, le dernier fils de lord Spencer, qui s'était fait catholique en 1830 et était venu passer deux ans à Home, au collège anglais, pour se préparer aux saints ordres'. Né en 1799, écolier à Eton, étudiant à Cambridge, George Spencer avait été dirigé par sa famille vers l'état ecclésiastique, et chargé, à vingt-trois ans, d'une paroisse de campagne; après quelques années d'un ministère très charitablement rempli, il s'était trouvé conduit à la vraie foi par le seul travail intime d'une conscience très droite et d'une âme très pieuse : nulle influence extérieure n'avait déterminé sa conversion ; il était sans rapport avec les hommes qui devaient susciter le Mouvement d'Oxford. Devenu catholique, bientôt prêtre, plus tard même
1 Depuis le commencement du siècle, il y avait toujours eu un certain courant de conversions; mais celles-ci étaient peu nombreuses, isolées et sans grand retentissement. Celle de Spencer, ainsi que celle de M. Ambrose de Lisle, riche gentleman du Leicestershire, survenue Tannée précédente, avaient fait, à raison de la situation sociale des personnages, un peu plus de bruit que les autres.
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religieux passionniste, il n'eut qu'une pensée : la conversion de l'Angleterre ; seulement il professait que cette conversion ne pouvait être obtenue que par la prière, et l'œuvre de toute sa vie devait être de susciter partout cette croisade de la prière. Pendant son séjour au collège anglais, il avait pu apprécier la haute valeur du jeune recteur, son cadet de deux ans ; il le voyait à regret employer son talent à étudier des manuscrits orientaux ; un jour, il ne put se retenir de lui en faire l'observation et de lui indiquer une besogne plus pratique et plus efficace : ce serait, lui disait-il, « de prendre en main, comme il convenait à un prêtre, l'œuvre de la mission anglaise ' ». Wiseman, qui faisait grand cas de la sainteté de son élève et augurait beaucoup de son action, dut prendre l'avis en considération. Dans les années qui suivirent, il parut plus occupé de l'Angleterre que par le passé, plus désireux d'y seconder le mouvement catholique.
Ce ne fut pas toutefois l'appel d'un converti, ce fut un entretien avec deux clergyme.n anglicans qui agit d'une façon vraiment décisive sur la direction donnée à la vie de Wiseman. J'ai raconté déjà comment, au commencement de 1833, il avait reçu la visite de Newman et de Froude2, et combien il avait été frappé de leur nature d'esprit catholique. Ce fut pour lui une révélation ; une espérance inattendue s'ouvrait devant lui. « A partir de ce jour, a-t-il écrit plus
1 Life and Times of'Card. Wiseman, t. 1er, p. 101. - Voir plus haut, p. 58.
tard', je n'ai plus hésité à croire qu'une ère nouvelle commençait pour l'Angleterre ; je me dévouai à ce grand objet, et, pour m'y donner exclusivement, j'abandonnai mes études favorites des années précédentes2. » Désormais, en effet, il a les yeux fixés sur l'Angleterre. Il suit la campagne des tracts, avec une attenlion émue. Non qu'il entrevoie, au terme de cette campagne, des conversions nombreuses au catholicisme. Ce rêve d'une Angleterre catholique, ciui hantait la pieuse imagination de Spencer, lui paraît une utopie. Ce qu'il espère seulement, — mais la chose lui semble d'un grand intérêt, — c'est la « déprotestantisalion » de l'Eglise établie et de l'esprit anglais. Des événements qui s'accomplissent ou se préparent lui paraissent résulter, pour ses compatriotes catholiques, des chances nouvelles et aussi des devoirs nouveaux. A son tour, il répéterait volontiers de lui-même, ce que lui a dit Newman, lors de sa visite : «J'ai une œuvre à faire en Angleterre. » Convaincu que, pour l'accomplir, il lui faut d'abord voir sur place hommes et choses, il se décide, vers la fin de 1835, à partir pour ce pays avec l'intention d'y séjourner plusieurs mois.
AYiseman débarque en Angleterre, au mois de septembre 1835. 11 est tout feu et tout ilamme pour l'œuvre qu'il veut entreprendre. A son passage par Paris, il a pu constater l'étonnant succès avec lequel, dans un milieu presque aussi hostile au catholicisme qu'une terre protestante, son ami Lacordaire vient d'inau-
1 En 1847.
'-' Life and Times of Gard. Wiseman, t. I", p. 119.
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imrer les conférences de Notre-Dame : sa confiance et son ardeur en sont accrues. Et cependant ce qu'il peut constater tout d'abord, par lui-même, de l'état d'esprit des catholiques anglais, de l'isolement craintif et rancuneux où ils se renferment, de leur manque de préparation à loute action publique, serait fait pour décourager tout autre que lui. « Leurs chaînes, a-t-il écrit, étaient enlevées ; non la crampe et l'engourdissement qu'elles avaient produits {. » Aller ouvertement à l'opinion anglaise, faire à haute voix appel à son bon sens, à sa clairvoyance, à sa loyauté, par l'exposé sincère d'une foi religieuse qu'elle n'a connue jusqu'ici que défigurée, l'idée n'en serait jamais venue à ces catholiques ; elle supposait une aisance d'allure, une hardiesse, une confiance dans ses moyens d'action et aussi dans la justice de ceux auxquels il fallait s'adresser, qui leur manquaient complètement. C'est pourtant cette entreprise que va tenter seul, avec ses propres forces, ce nouveau venu, presque étranger dans sa patrie. 11 a deviné que l'heure était favorable, que des causes diverses et même contraires, — idées de tolérance religieuse et de curiosité philosophique propagées par l'école libérale, retour de justice rétrospective né du progrès des études historiques, discrédit de l'anglicanisme officiel et des sectes ses rivales, aspirations plus ou moins conscientes vers une religion plus sérieuse et plus vivante, — concouraient à assurer tout au moins un auditoire à celui qui viendrait annoncer à cette Angleterre, depuis plusieurs siècles étroitement renfermée dans 1 Life and Times of Card. Wiseman, t. 1er, p. 216.
ioo N'EWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD
son protestantisme insulaire, le Dieu, inconnu |pour elle, de l'Eglise romaine.
Invité par le desservant de la chapelle sarde1, à Londres, à prêcher en italien devant la petite congrégation qui s'y réunissait, Wiseman entreprend de joindre, pendant Y Avent, à cette prédication paroissiale, des lectures faites en anglais, à l'adresse des protestants aussi bien que de ses coreligionnaires, sur « les principales doctrines de l'Eglise catholique ». Le renom qu'il s'est acquis à Rome attire des auditeurs de toute croyance, que retiennent le charme de son talent et l'intérêt qu'il sait donner au sujet. « J'ai deux lectures par semaine, écrit-il, en décembre 1835, à un de ses amis romains. L'effet a été mille fois plus considérable que je ne m'y attendais. La chapelle est pleine à suffoquer : fût-elle trois fois plus grande, elle serait remplie; chaque siège est occupé une demi-heure avant les complies. J'ai parlé rarement moins d'une heure et demie, généralement une heure trois quarts ; personne, cependant, ne trouve cela trop long, et l'attention ne faiblit pas un moment2. » Wiseman est à la fois heureux et un peu troublé de son succès. « Il m'arrivait souvent, a-t-il raconté plus tard, de verser des larmes dans la sacristie; je craignais que, tout en faisant du bien aux autres, mes lectures ne fussent en train de me remplir de vaine gloire 3« »
1 C'était un reste de ces chapelles d'ambassade qui avaient été, pendant longtemps, les seules autorisées pour le culte catholique, «i Londres.
- Life and Times of Card. Wiseman, t. lct, p. 233, 234.
3 Ibid., p. 233.
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Le résultat de cette première expérience encourage Wiseman à donner une nouvelle série de lectures, pendant le Carême de 1836. Le succès en est plus grand encore. La spacieuse église de Moorfields, où l'orateur s'est transporté, n'est pas moins comble que n'était la chapelle sarde. « De mémoire d'homme, constate un contemporain, aucune lecture de ce genre n'a éveillé un si vif intérêt. » Les protestants continuent à former une partie notable de l'assistance : lord Brougham est parmi les auditeurs les plus assidus. Les sujets choisis par l'orateur sont tels qu'il convient aux préventions du public anglais : plusieurs conférences sont consacrées à établir le principe d'autorité, en opposition avec celui du jugement privé, et à montrer, dans l'Eglise catholique, l'autorité vivante dont manque toute communion séparée; ce point capital bien fixé, l'orateur s'attache à expliquer les doctrines depuis longtemps défigurées par le protestantisme, la pénitence, le purgatoire, les indulgences, l'invocation des saints, la vénération des images et des reliques, la transsubstantiation. Le ton simple, courtois témoigne que l'orateur a confiance dans la loyauté de l'auditeur. Rien de la controverse : le mot lui-même est répudié par Wiseman : « Ce n'est pas, dit-il, pour attaquer les autres, pour chercher à remporter sur eux une victoire, que je viens m'adresser à vous. » Il a souci d'éclairer, sans irriter. Il se borne à exposer la vérité catholique, à la mettre en pleine lumière, à l'appuyer de preuves ingénieusement appropriées à l'état d'esprit et aux besoins moraux de ses compatriotes. Cette méthode
tranche complètement sur l'apologétique courante. Les protestants sont surpris et charmés de rencontrer cette politesse et cette bonne grâce, cette pénétration et cette ouverture d'esprit, chez un de ces prêtres romains dont ils étaient habitués à se faire une idée si sombre ou si grossière. Wiseman ne sait pas seulement leur plaire ; il a ce qui vaut mieux, le don de persuasion. A sa parole, plusieurs anglicans de marque se convertissent, entre autres le célèbre architecte Pugin, apôtre ardent et quelque peu intolérant du revival gothique outre-Manche. D'autres, sans aller jusqu'à la conversion, sentent leurs préventions détruites ou diminuées, et confessent que la position du catholicisme est beaucoup plus forte, plus raisonnable qu'ils ne se le figuraient. Enfin ceux qui demeurent opposés sont du moins obligés de discuter ces lectures; leur succès s'impose à eux ; les journaux en parlent à plusieurs reprises et longuement, comme d'un événement considérable. L'opinion est saisie de la question ; cela seul est un fait absolument nouveau. L'effet n'est pas moins considérable sur les catholiques. Tout est pour les surprendre, et qu'un prêtre parle sur ce ton, et qu'il soit ainsi écouté. Certains, sans doute, hochent la tête, comme s'il y avait là quelque chose de suspect et de dangereux. Mais la plupart sont flattés de voir leur religion, jusqu'alors maltraitée et dédaignée, faire si bonne figure et prendre tant d'importance auprès du public anglais. Rien n'est mieux fait pour leur rendre courage et confiance. En vue de témoigner leur gratitude à l'auteur d'une telle transformation, ils ouvrent
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une souscription et font frapper une médaille d'or, portant sur une face l'image de Wiseman, sur l'autre cette inscription : Nicholao Wiseman, avilâ religiovie forti suavique eloquio vindicatd, Calholici Londinenses, MDCCCXXXVL
Wiseman ne se contente pas d'une prédication forcément passagère; il se préoccupe d'assurer à ses coreligionnaires un moyen d'action durable. Réalisant donc un projet qui l'occupait depuis deux ou trois ans, il fonde, d'accord avec O'Connell, la Revue de Dublin, qui se publie à Londres et dont le premier numéro paraît en mai 1836. Son dessein est de poursuivre par là, l'œuvre commencée dans ses lectures, de faire connaître au public anglais, dont la curiosité vient d'être éveillée sur ces questions, « le génie du christianisme, sous sa forme catholique », de mettre en lumière sa grandeur, sa beauté, et aussi sa variété et sa souplesse. Il a stipulé, en termes exprès, que la revue « appartiendrait au jour présent, c'est-à-dire qu'elle traiterait de questions vivantes1 ». Et tout d'abord, pour mettre cette méthode en pratique, il entend que l'un des premiers objets du recueil soit de suivre, de surveiller, de seconder, en essayant de le redresser, ce Mouvement d'Oxford, sur lequel il fonde de grandes espérances et auquel, à son avis, les catholiques ne peuvent rester plus longtemps inattentifs ou hostiles. Il donne l'exemple, en insérant, dans la première livraison, un article sur la controverse soulevée par la nomination du Dr Hampden : il s'y montre sympathique aux
1 Life and Times of Card. Wiseman, t. lu'', p. 252.
sentiments et aux aspirations de Newman et de ses amis, mais fait sentir l'inconsistance de leur situation, la vanité de leur effort, et comment ils revendiquent, pour leur Eglise, une autorité, une unité doctrinale et disciplinaire qu'elle ne peut avoir à raison de son origine, de sa constitution et de son principe; il n'en témoigne pas moins sa satisfaction de les voir s'engager dans cette voie et les engage à poursuivre : « Un jour viendra, dit-il, où ils passeront des rêves de la théorie à une réalité qui répondra à leurs plus ardentes attentes et remplira pleinement leurs justes désirs. »
Quand, en août 1836, Wiseman reprend le chemin de Home, où le rappellent ses devoirs de recteur, il est bien décidé à ne plus perdre de vue la crise religieuse d'Angleterre. L'année qu'il vient de passer dans sa patrie, marque le début d'une ère nouvelle dans l'histoire du catholicisme outre-Manche. Il a donné le signal d'une évolution qui ne s'arrêtera plus. 11 a décidé les catholiques anglais à sortir de leurs catacombes. Tout ce qu'ils vont aussitôt entreprendre pour se faire une place dans la vie publique et pour ranimer leur vie religieuse,— fondation de journaux ', d'asssociations de défense2, d'œuvres de zèle ou de charité, constructions d'églises, restauration du culte, multiplication du clergé, — a son origine dans l'exemple et l'impulsion donnés par le jeune prêtre qui était arrivé de Rome,
1 Fondation, en 1837, du Lonrfon and Duhlin weekly orthodox Journal et du Catholic Magazine, recueil mensuel ; eu 1840, du Tablet.
- Fondation, en 1838. du Catholic lnslilule of Great BHtain.
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à la fin de 1835, seulement pour un séjour de quelques mois. On sera sans doute frappé de ce fait que l'initiative de Wiseman ait ainsi coïncidé avec le Mouvement suscité par Newman à Oxford. Pas le moindre lien entre ces deux hommes : leurs points de départs étaient absolument distincts et même opposés. Et cependant, dans le dessein providentiel, ils concouraient, l'un et l'autre, au succès de la même cause, si bien qu'on serait embarrassé de dire lequel Ta mieux servie. Seulement, il y avait, en 1836, entre Wiseman et Newman, cette différence, que le premier entrevoyait dès lors la convergence des deux mouvements, tandis que le second ne s'en doutait pas, et au besoin la répudiait.
Le bruit fait par les lectures de Wiseman, les controverses qu'elles suscitaient et qui se prolongèrent même après son départ pour Rome, amenèrent Newman à s'expliquer, une fois de plus, sur la délicate question de la situation de l'Eglise anglicane en face de l'Eglise de Home. Le problème pesait visiblement sur son esprit. 11 se décida donc à publier, au commencement de 1837, sous ce titre : The prophetical office oftheChureh, viewed relatively to romanism and popular protestantisme un livre auquel il travaillait depuis longtemps, qu'il avait plus d'une fois remanié ', et dans lequel il reprenait et développait les idées déjà émises dans ses lettres à l'abbé Jager et dans ses lectures de la chapelle d'Adam 1 Lett. and Corr. of J,-H. Newman, t. Il, p. 215.
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de Brome. 11 n'était pas sans anxiété sur la façon dont sa thèse serait accueillie K Son dessein était de former, avec les matériaux jusqu'alors épars et mal assortis des docteurs anglicans, un corps de théologie qui lui paraissait faire défaut à son Eglise; il s'agissait toujours, bien entendu, d'aboutir à cette via média qui permettait d'échapper à la fois au protestantisme et au catholicisme ; contre le premier, il revendiquait le principe dogmatique et sacramentel; du second, il repoussait ce qu'il appelait la corruption romaine ; chez l'un, il condamnait l'abus du jugement privé, chez l'autre, la prétention à l'infaillibilité doctrinale. Ces idées avaient été, sans doute, déjà indiquées dans ses précédents écrits; mais il les présentait, cette fois, sous une forme plus complète, et surtout le ton avec lequel il parlait de l'Eglise romaine était plus âpre et plus rude.
Est-ce donc que ce livre laissait au lecteur l'impression d'une doctrine définitive et bien sûre d'elle-même ? Non, on y sentait une incertitude inquiète ou tout au moins un tâtonnement, comme d'un pilote réduit dans la brume, à chercher sa route à coups de sonde répétés. Qu'il fût dans la bonne direction, Newman voulait l'espérer, mais eût-il osé l'affirmer? C'était une expérience qu'il tentait et dont l'avenir seul ferait connaître le résultat. Lui-même écrivait dans l'Introduction : « On peut dire que le protestantisme et le papisme sont des religions réelles; personne ne saurait avoir de doute à leur sujet; elles ont fourni le moule ' Lell. and. Corr., t. II, p. 220, 229; — Purcell, t. !•', p. 224.
L APOGEE DU MOUVEMENT 14.3
dans lequel les nations ont été jetées ; mais la via média n'a jamais existé, sauf sur le papier; elle n'a jamais été mise en pratique; elle est connue non positivement, mais négativement, dans ses différences avec les symboles rivaux, non dans ses propriétés à elle; et elle ne peut être décrite que comme un tiers système qui n'est ni l'un ni l'autre, qui est partiellement tous les deux... Qu'est-ce, sinon s'imaginer, à travers monts et rivières, une route qui n'a jamais été percée? » Et il ajoutait : « Il reste à essayer si ce qu'on appelle l'anglo-catholicisme est susceptible d'être professé, de servir de règle de conduite, et d'être maintenu dans une vaste sphère d'action, ou, si c'est une simple modification, un état transitoire soit du romanisme, soit du protestantisme populaire. » A la fin de son livre, quand il s'agissait de conclure, le même doute, la même défiance, le reprenaient : « A cette heure où nos discussions tirent à leur fin, où la fièvre des recherches a cessé et fait place à la lassitude, nous sentons, de loin en loin, revenir la pensée qui pesait déjà sur nous quand nous avons abordé ce sujet; cette pensée, c'est que tout ce que nous venons de dire n'est qu'un rêve, exercice capricieux plutôt que conclusion pratique de notre intelligence. » Ainsi nous apparaît Newman, en 1837, tel qu'il devait rester encore pendant plusieurs années, cherchant laborieusement, anxieusement, douloureusement, un fondement solide à ses croyances. Est-il surprenant que des observateurs avisés, comme J.-B. Mozley, crussent entrevoir tout au fond de cet esprit « une incrédulité latente au sujet de l'existence même de l'Eglise d'An-
glelerre * »? Toutefois, inarquons bien sur quel point, à cette date, Newman pouvait avoir quelque incertitude : ce n'était pas sur la nécessité de suivre une via média qui fût séparée de Rome; c'était uniquement sur le choix des principes d'après lesquels devait s'opérer et se justilier cette séparation ; il se demandait si, à l'épreuve, ces principes seraient jugés bien solides; dût celte épreuve ne pas leur être favorable, la conséquence, dans sa pensée, n'en devrait jamais être d'aller à Rome, mais seulement de se mettre en quête d'un autre système.
Si, pour répondre à certaines accusations, Newman avait jugé un moment nécessaire d'insister sur les points où il se séparait de Rome, sa tendance naturelle et préférée nen était pas moins de montrer plutôt en quoi il se rapprochait du catholicisme et s'éloignait du protestantisme. Ainsi consacrait-il le tract 75 à l'éloge du Bréviaire romain, trouvé parmi les reliques de Froude; à la suite de cette publication, plusieurs de ses disciples se mettaient à dire, chaque jour, ce bréviaire et en entreprenaient la traduction, bientôt interrompue devant les réclamations des autorités religieuses. Plus significatif, bien qu'au premier aspect moins explicite, était le tract 85,. paru en 4838, et qui reproduisait des lectures faites sur « la Sainte Ecriture dans ses rapports avec le Credo catholique » ; Newman s'y attaquait à la thèse protestante, qui prétend n'admettre comme vérité religieuse que ce que chacun juge être explicitement établi par les Ecritures; il démon- 1 Cité par Overton, Tfie Anglican Revival, p. 78.
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Irait qu'à celte épreuve ne pourraient résister beaucoup des vérités les plus essentielles du christianisme, à commencer par l'inspiration même de ces Ecritures; sa conclusion était que, sans doute, toutes les vérités sont implicitement dans l'Ecriture, mais qu'elles ne peuvent en être dégagées que par l'interprétation d'une Eglise divinement instituée pour cette œuvre ; sans cette foi humble dans l'Eglise, ajoutait-il, l'Ecriture seule nous trompera ; elle sera la source d'idées incohérentes ou capricieuses, variant suivant l'esprit de ceux qui prétendront l'interpréter.
De tels écrits n'étaientpas pour diminuer les méfiances dont les tractarians étaient l'objet dans le inonde protestant. Au printemps de 1838, elles furent encore avivées par l'apparition de la première partie des Remains de Richard Ilurrell Froude. Quand Newman et Keble se décidèrent, après avoir pris l'avis de leurs amis ', à réunir, pour les publier, quelques-uns des papiers laissés par Froude, — le journal intime de ses crises d'àme, sa correspondance, quelques sermons, des fragments d'études diverses, — ils pensaient surtout à faire un acte de justice et à proposer un exemple salutaire : ils estimaient devoir à une mémoire si chère de révéler au monde religieux qui l'ignorait la part décisive qu'avait eue, dans les débuts de leur campagne, celui que la maladie semblait en avoir tenu à l'écart ; il leur paraissait d'une utile leçon de montrera une Eglise où l'ascétisme était oublié et méconnu ce qu'il y avait eu, en cet homme, de sévérité envers soi-même, de mortifica-
i Lett. and Corr. of J>-'Hi Newman, t. 11, p. 236 à 242.
tion héroïque, de montée souvent laborieuse, douloureuse même, vers la sainteté ; et puis, en découvrant quelque chose des généreuses ardeurs de cette âme de l'eu, n'y avait-il pas chance que les générations nouvelles ressentissent quelque peu la contagion d'un enthousiasme que Newman jugeait nécessaire au succès du Mouvement* ? Mais les deux éditeurs, depuis longtemps familiarisés avec le franc parler, les saillies, les hardiesses provocantes, les emportements auxquels Froude s'abandonnait volontiers dans l'intimité, avaientils bien mesuré l'effet qu'un tel langage produirait sur le public, au plein jour d'un livre imprimé? Dans leur préface, ils se bornèrent à prévenir le soupçon de papisme, en appelant l'attention sur les passages où leur ami parlait durement de l'Eglise de Rome. Les deux premiers volumes, publiés en 1838, contenaient les documents les plus significatifs, entre autres le journal intime et la correspondance. Là, presque à chaque page, se rencontraient des propositions hardiment catholiques, des condamnations prononcées d'un ton tranchant et méprisant contre le protestantisme, des hommages rendus à l'Eglise de Rome et surtout des malédictions irritées contre les Reformer s anglais du xvie siècle. Dans le monde protestant, l'émoi fut grand et prit le caractère d'un scandale. Pendant qu'Arnold s'élevait contre ce qu'il appelait un acte « d'extraor-
1 Newman écrivait a Keble, Je 16 juillet 1837, précisément à propos de la publication des Remains: « Nous avons souvent dit que le Mouvement, pour qu'il en sorte quelque chose, doit être enthusiastic. Eh bien, voici un homme, l'ait plus que tout autre, pour allumer l'enthousiasme. » (Le/l. and Con\, t. Il, p. 240.)
L APOGEE DU MOUVEMENT 147
dinaire impudence1», le D1' Faussett, professeur de théologie à Oxford, dénonçait ce qu'il appelait le Revival of Popenj, dans un sermon prêché, le 20 mai 1838, devant l'Université, et aussitôt publié avec dédicace aux junior students ; c'était le premier symptôme de l'hostilité étroite que les dignitaires de l'Université allaient désormais témoigner aux tractarians- . Sur le conseil de ses amis, Newman crut devoir répondre à l'attaque de ce professeur. La presse s'empara de la question et la débattit avec passion3. Le Parlement lui-même en fut saisi par lord Morpeth ''. Pour protester avec plus d'éclat contre l'injure faite aux fondateurs de l'Eglise anglicane, des membres de l'Université d'Oxford ouvrirent une souscription pour élever, dans leur ville, un monument en l'honneur de ceux qu'on appelait les «martyrs de la Réforme », Latimer, Cranmer et Ridley. Au fond, c'était moins un acte de piété qu'une manœuvre de parti : il ne s'agissait pas tant d'honorer les « martyrs » que d'embarrasser les
1 Lettre duo août 1838. (Life of Arnold, par Stanley.) 9 Telle était l'émotion provoquée que nombre de parents décidaient d'envoyer de préférence leurs fils à Cambridge, par crainte du papisme qui se manifestait à Oxford. (Life of Bishop Wilberforce, par Ashwell, t. Ier, p. -129.)
3 A propos de ces articles de journaux, Newman écrivait : « Ils n'ont plus qu'un pas à faire, c'est de dire que je suis le Pape ipsissimus sous un déguisement. » {Lell . and Corr., t. II, p. 277.)
4 Dans une de ses lettres, Newman citait cet article publié dans le Dublin Record, à l'occasion du débat soulevé au Parlement par lord Morpeth : « Le débat mérite l'attention parce que lord Morpeth y a fait connaître une secte de damnables hérétiques, née récemment à Oxford, qui tend manifestement au papisme... Nous avons observé avec soin ces gens et, par la grâce de Dieu, nous les dévoilerons et prouverons que tous les fidèles doivent les abhorrer. Nou 'hésitons pas à dire qu'ils sont criminellement hétérodoxes. » ibid., t. 11, p. 2o6, 257.)"'
148 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD
tractarians ; si ceux-ci souscrivaient, ils faisaient une sorte d'amende honorable ; s'ils ne souscrivaient pas, ils donnaient raison à ceux qui les accusaient d'être des iils déloyaux de leur Eglise. En dépit des instances de quelques high-churchmen conciliants, Newman et Keble n'hésitèrent pas à refuser leur adhésion. « Je ne suis pas du tout préparé, écrivait Keble, à me séparer publiquement de Froude dans l'opinion qu'il a exprimée sur les réformateurs en tant que part H. » Pusey, après quelques hésitations, lit de même, et les disciples suivirent généralement l'exemple de leurs chefs 2. Peu après, en 1839, la seconde partie des Remains paraissait, avec une assez longue préface de Keble qui expliquait et justifiait la première partie tant attaquée, sans en rien désavouer.
En août 1838, au plus vif des polémiques soulevées par la publication des Froude s Remains, un incident s'était produit qui avait beaucoup plus ému et troublé Newman que les plus bruyantes invectives de ses contradicteurs habituels. L'évêque d'Oxford, le Dr Bagot, avait cru devoir parler des tracts dans son mandement3 : tout en constatant qu'ils contenaient d'excellentes choses, il déclarait y avoir rencontré avec regret
1 Life of Pusey, t. II, p. 71.
2 Le Martyres Mémorial n'eut pas, en lin de compte, les proportions monumentales rêvées au début. On se borna à élever, en 1841, devant le collège de Balliol, une croix gothique.
3 Je traduis par le mot « mandement » le terme anglais c/targe; cette traduction est imparfaite. « Mandement » éveille l'idée d'un document écrit, d'une lettre pastorale. Ce qu'on appelle outre-Manche charge est prononcé oralement, avant d'être imprimé; c'est quelque chose comme la mercuriale qui était en usage dans notre ancienne magistrature.
l'apogée du mouvement H9
quelques expressions de nature à jeter les esprits dans Terreur; à son avis, le danger existait moins pour les maîtres que pour les disciples, et il mettait en garde ceux qui avaient la charge de ces derniers. Pour être enveloppées de ménagements et de compliments, les paroles épiscopales n'en contenaient pas moins un blâme. Ce blâme était fort inattendu pour Newman, qui croyait pouvoir compter sur la bienveillance amicale du Dr Bagot1.
Au début du Mouvement, Newman eut désiré voir les évêques en prendre la direction, et il se fût bien volontiers effacé derrière eux2. Ne devaient-ils pas, se disait-il, être les premiers intéressés au triomphe d'une doctrine qui surnaturalisait leur origine et magnifiait leur autorité ? Force lui avait été bientôt de se rendre compte qu'il n'avait rien à attendre d'eux; la plupart paraissaient ignorer ce qui se passait ; ceux qui en savaient quelque chose se montraient plus embarrassés que flattés de la hauteur où l'on prétendait les placer; ils trouvaient gênants, sinon dangereux, ces jeunes felloics d'Oxford qui venaient réveiller, en y jetant brusquement tant d'idées nouvelles, leur Eglise doucement sommeillante. De les aider, ils n'avaient donc aucune envie. Mais voici que l'abstention indifférente ou chagrine ne leur suffisait plus ; l'un d'eux en sortait pour exprimer un blâme ; et c'était l'évêque même de Newman, ce qui, aux yeux de ce dernier, rendait la chose beaucoup plus grave. Il avait, en effet, une
1 Lelt. and Cor?. of'J.-H. Newman, t. II, p. 235. -' Ibid., t. Ier, p. 441, 448.
UiO NEWMAN ET LE MOUVEMENT 1) oXEORD
grande idée de l'autorité de chaque évêque dans son diocèse. Il professait que, « depuis la séparation d'avec le Pape, l'autorité de celui-ci était revenue à l'évêque de chaque diocèse ». « Notre évêque est notre pape, ajoutait-il ; noire théorie est que chaque diocèse forme une Eglise intégrale. » Et plus tard, après sa conversion, il écrivait : « Mon devoir envers mon évêque était mon point d'honneur, sa désapprobation la seule chose que je ne pusse pas supporter1. » A ceux qui lui faisaient remarquer (pie, dans le cas particulier, le blâme était très léger : « Le moindre mot d'un évêque parlant ex cathedra, répondait-il, est d'un grand poids2. » Pusey s'étonnait d'une déférence qu'il ne partageait pas au même degré. Newman, néanmoins, y persista. Peut-être s'y mêlait-il quelque lassitude, quelque découragement de n'avoir encore rencontré dans son Eglise aucune autorité qui le soutint. « Voilà bien des années, écrivait-il à Pusey, que je lutte contre toutes sortes d'opposi lions, et avec à peine une voix amie. Considérez combien peu de personnes ont dit un mot en ma faveur. Croyez- vous que la pensée que je me mets hors de ma place ne me traverse jamais l'esprit ? Qui ai-je pour me garantir que je fais bien en m'avançant tellement contre lout le monde? Suis-je un évêque, un professeur, ou occupé-je quelque situation me donnant le droit de parler 3 ? »
Résolu à mettre ses principes en pralique, Newman
1 Apologia.
- Lell. and Cor. ofJ.-H. Newman, t. II, p. 259.
:; Life of Pusey, t. II, p. 58.
L APOGEE DU MOUVEMENT K*>l
fît donc aussitôt savoir à son évêque que, si les tracts étaient blâmés par lui, il allait en arrêter la publication, ou tout au moins supprimer la partie blâmée; il déclarait, d'ailleurs, éprouver un plaisir plus vif dans la conscience de sa soumission qu'il n'en éprouverait à voir répandre ces écrits. L'évêque ne fut pas le moins ému des deux, quand il vit quelle portée menaçait d'avoir une phrase insérée dans son mandement, un peu à la légère, sous la pression d'une partie de son entourage. Il n'entendait pas avoir la responsabilité de l'interruption des tracts, se défendait d'avoir jamais rien voulu de semblable et protestait de son estime pour leurs auteurs. Il finit, après des pourparlers et des correspondances dans lesquels Pusey s'interposa, par promettre d'adoucir le blâme, lorsqu'il ferait imprimer son mandement. Newman, touché des sentiments du prélat, et prenant son trouble en compassion, ne chicana pas sur les termes de cet adoucissement et se déclara satisfait1. Un peu plus tard, dans les premiers jours de 1839, Pusey et lui, pour donner, à leur tour, une satisfaction à leur évêque, publiaient, l'un un nouvel exposé de la doctrine de la via média et des points par où elle se séparait de Rome; l'autre une sorte de résumé de tout ce que les tracts avaient dit contre l'Eglise romaine.
Cette première intervention épiscopale ne finissait donc pas mal pour Newman, à cause surtout des sentiments personnels duD'Bagot. Ce n'en était pas moins un symptôme de nature à inquiéter les hommes du
) Apologia, et Le! t. and Corr., t. II, p. 255 à 265,
Mouvement sur les dispositions des chefs de leur Eglise. Si un ami parlait ainsi, qu'attendre des autres ? En cette même année 1838, l'évêque de Chester dénonçait « la mine creusée sous les fondations de l'Eglise protestante par des hommes qui habitent dans ses murailles » ; et il s'indignait de la conduite de « ceux qui s'assoient dans le siège des réformateurs et qui décrient la Réforme ». En 1839, l'un des membres les plus considérables de l'épiscopat, le Dr Blomfield, évêque de Londres, félicitait l'évêque de Calcutta des critiques que son mandement contenait à l'adresse des traclarians ; pour son compte, tout en reconnaissant que ces écrivains avaient relevé dans les esprits la notion de l'autorité de l'Eglise, il leur reprochait « d'avoir altéré la simplicité de l'Evangile de Jésus- Christ et le caractère scriptural de l'Eglise d'Angleterre ' ». Ajoutons que presque tous les évêques apportaient une adhésion publique au projet de monument commémoratif des « martyrs » de la Réforme, s'associant ainsi à une manifestation visiblement dirigée contre Newman et ses amis. Entre ceux-ci et l'épiscopat, le fossé se creusait. Le temps ne fera que l'élargir.
De loin, Wiseman continuait à suivre attentivement les vicissitudes du Mouvement d'Oxford. Rentré à
1 A MemoirofC.-J. Blomfield, t. II. j>. 15,
L APOGEE DU MOUVEMENT 1S3
Rome, dans les derniers mois de 1836, il y avait repris la direction de son collège, mais son cœur était demeuré en Angleterre. 11 s'intéressait aux efforts que les catholiques, si longtemps abaissés, y faisaient pour se relever, il les conseillait, les stimulait, insistait, par exemple, sur la nécessité de réformer l'éducation de leur clergé et de lui souffler un esprit nouveau *. 11 était surtout de plus en plus convaincu, à la différence de beaucoup de ses coreligionnaires, de l'importance qu'avait, pour l'avenir du catholicisme outre-Manche, l'évolution qui s'accomplissait au sein de l'anglicanisme. Dès 1837, il s'appliquait à ouvrir sur ce sujet les esprits du monde romain; dans un travail lu devant l'Académie de la religion catholique, à Rome, il relevait, avec satisfaction, dans le protestantisme anglais, tous les signes de rapprochement vers les idées catholiques. Il attachait plus de prix encore à agir sur le public d'Angleterre ; dans une série d'articles publiés par la Revue de Dublin, il suivait pas à pas les manifestations de l'école tractarienne, en parlait avec sympathie, l'encourageait dans la voie où elle s'engageait, mais en même temps s'efforçait de lui faire comprendre l'impossibilité de rester à mi-chemin du catholicisme2. Les hommes du Mouvement étaient surpris de sentir, d'un côté où ils n'étaient pas habitués à beaucoup regarder,
1 The Life and Times of Card. Wiseman, par W. Ward, t. Tor, p. 266, 267.
2 Ainsi trouve-t-on, en 1837, dans la Revue de Dublin, un article sur The High Church theory of dogmatical authority ; en 1838, deux articles sur les Trac/ s for the Times; en mai 1839, un article sur les Frondes Remains.
cet œil fixé sur eux, si attentif, si perspicace, et qui pénétrait jusqu'à leur plus intime faiblesse.
Ce n'était pas que Wiseman se flattât plus qu'il ne l'avait fait tout d'abord, que le mouvement d'Oxford amenât prochainement de nombreux retours à Rome : comme il Ta confessé plus tard, il ne prévoyait pas alors les retentissantes conversions de 1845 et de 1850. Mais il estimait que, même en dehors de tout gain immédiat pour la Papauté, le progrès des idées catholiques au sein de l'Eglise d'Angleterre était un fait heureux ; la via média ne lui paraissait pas pouvoir être un terme définitif ; il n'y voyait qu'un état transitoire où séjourneraient, plus ou moins longtemps, les âmes qui, de l'anglicanisme, se dirigeaient vers le plein catholicisme. Un fait, du reste, le frappait et lai donnait bon espoir : les conversations des Anglais notables qui venaient le voir, en passant par Rome, lui permettaient de constater combien les vieilles préventions contre le catholicisme tendaient à s'affaiblir chez ses compatriotes. Ainsi, en 1838, se trouva-t-il en relations avec deux hommes qui personnifiaient brillamment la pensée anglaise dans ses tendances les plus contraires, Gladstone et Macaulay, l'un, alors conservateur, anglican fervent, dévoué aux idées High Church, se piquant de culture théologique ; l'autre, libéral, uniquement occupé de politique et de littérature, assez étranger aux choses religieuses, en tous cas sans aucune tendance catholique. N'était-il pas remarquable et absolument nouveau qu'ils s'accordassent l'un et l'autre à témoigner, à l'endroit du catholicisme, une curiosité
L APOGEE OU MOUVEMENT 15S
sympathique? Gladstone expliquait lui-même son voyage à Rome, par « le désir de connaître la pratique de l'Eglise romaine, l'efficacité de son action morale et spirituelle sur ses membres » ; il ajoutait que cette constatation « importait beaucoup au développement de ses propres convictions, relativement à la doctrine de la visibilité de l'Eglise et à la nécessité de celte doctrine pour conlre-balancer la tendance vers une infinie subdivision et vers l'infidélité finale, qui naît d'un jugement privé illimité1 ». 11 eut, à ce sujet, plusieurs entrevues avec Wiseman, dont il goûta fort l'ouverture et l'élévation d'esprit. Quant à Macaulay, venu en curieux et en historien, il subit la séduction de la Home papale : il eut comme une révélation inattendue de sa grandeur passée, présente et future, révélation dont l'écho devait se retrouver, deux ans plus tard, dans le fameux préambule de son essai sur Y Histoire des Papes, de Ranke2. Tous ces indices du travail qui s'accomplissait dans
1 Lettre à M. Rio, du 5 août 1838. {Life and Times of Card. Wiseman, t. Ier, p. 275.)
2 Dans cet essai, après avoir magnifiquement peint la grandeur passée de l'Eglise romaine et sa grandeur présente, Macaulay ajoutait: « Je ne vois aucun signe qui indique le terme prochain de sa longue domination. Elle a vu le commencement de tous les gouvernements ecclésiastiques qui existent aujourd'hui dans le monde, et je ne suis pas convaincu qu'elle ne soit pas destinée à en voir la fin. Elle était grande et respectée, avant que les Francs eussent passé le Rhin, quand l'éloquence grecque fleurissait encore à Antioche, quand on adorait encore les idoles dans le temple de La Mecque ; et elle conservera peut-être encore toute sa vigueur première, lorsque je ne sais quel voyageur de la Nouvelle-Zélande viendra, au milieu d'une vaste solitude, se placer sur une arche brisée du pont de Londres, pour esquisser les ruines de Saint-Paul. » Combien, en 1840, un tel langage était chose nouvelle sous une plume anglaise !
l'esprit de ses compatriotes, confirmaient Wiseman dans la pensée qu'il y avait une œuvre à faire en Angleterre. Il aspirait à y retourner, non plus pour y passer plus ou moins rapidement, mais pour y résider. Il avait Tintuition que là était sa tâche, et il attendait, non sans quelque impatience, que ses supérieurs l'appelassent à s'y consacrer.
En dépit de toutes les oppositions auxquelles il s'est heurté, — préventions éveillées dans la masse protestante, malveillance des autorités universitaires et épiscopales, dédain ou méfiance des pouvoirs politiques, — le Mouvement d'Oxford avance et grandit toujours. En 1839, il est à son apogée. Les sermons de Newman attirent autour de la chaire de Sainte-Marie un auditoire chaque jour plus nombreux, plus ému, plus conquis. Imprimés en volumes, ils ont un succès de vente que leur auteur constate avec une surprise modeste. Les tracts sont partout demandés, et, dans la seule année 1838, on en a vendu plus de soixante mille1. Une édition en est publiée aux Etats-Unis2. Aux livres et aux brochures s'ajoutent les articles de revue, généralement insérés dans le British Critic dont Newman a pris la direction. Chaque année, paraissent plusieurs
i Lell.and Corr. of J.-H. Newman, t. II, p. 218, 279, 283.
- Life of Pusey, t. Il, p. 124. — Au cours de la crise qui devait ramener au catholicisme, le P. Hecker a été un moment tenté de devenir anglican, par sympathie pour le Mouvement d'Oxford Le P. Hecker, p. 12.3 à 126.)
L APOGEE DU MOUVEMENT 157
volumes de la Bibliothèque des Pères. C'est sous toutes les formes que les publications à tendance catholique se multiplient et trouvent accueil dans le monde religieux. Sur plusieurs points de l'Angleterre, les clergymen se réunissent en meetings pour discuter ces idées nouvelles, et quelques-uns font le voyage d'Oxford pour juger par leurs yeux de ce qu'il en est. De Londres, Rogers écrit à Newman : « On ne peut aller nulle part sans entendre parler de Y Oxford Tract party, etc. Je pouvais à peine écrire une lettre, dans la salle du club, tant mon attention était distraite par deux hommes qui discutaient à votre sujet. Vous semblez même par degré prendre possession des rues : au moins, la dernière fois que je traversai Saint-Pauïs Churchyard, j'entendis les mots Newmanist et Puseyisl prononcés par deux passants qui causaient avec beaucoup de vivacité*. » Il n'est pas jusqu'à l'Université rivale de Cambridge où le Mouvement n'éveille les esprits et ne rencontre des sympathies ; de cette ville, plusieurs jeunes étudiants viennent, comme en pèlerinage, à Oxford, et s'en retournent joyeux et émus d'avoir pu approcher Newman et Pusey2.
Le petit groupe qui a commencé le Mouvement, il y a quelques années, s'est notablement grossi. Aux compagnons d'armes que Newman a groupés à la première heure, — Bowden, Frédéric Rogers, lsaac Williams, les deux Wilberforce, — d'autres sont venus se joindre.
1 Leiters of lord Blachford, p. 52.
2 Voir la lettre où Tun de ces jeunes Cambridf/e-men, M. J.-F. Kussell, raconte sa visite à Oxford. {Life of Pusey, t. 1er. p. 404 à 408.)
ioH NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD
Parmi eux, nul homme qui soit plus âgé que le jeune chef; quelques-uns sont ses contemporains, comme Oakeley, fellow de Balliol, écrivain élégant, nature artiste, àme douce et pieuse. La plupart sont plus jeunes, représentant de ces générations nouvelles, rising générations, dans lesquelles les promoteurs de cette évolution religieuse déclarent placer tout leur espoir1. Tel est Charles Marriott2, l'un des principaux collaborateurs de la Bibliothèque des Pères, grand travailleur malgré une santé frêle, esprit métaphysique, un peu embarrassé dans les abstractions, n'en ayant pas moins acquis quelque autorité par son érudition consciencieuse et surtout par sa bonté et sa vertu, très modeste, désintéressé de son succès personnel, âme de disciple, heureuse de se dévouer à un maître, surtout quand ce maître est un Newman. A côté de lui, Richard-William Church 8, un des hommes que Newman a le plus aimés. Ce n'est pas seulement un lettré distingué qui écrira plus tard la meilleure histoire de V Oxford Movement ; c'est une âme d'une rare beauté morale, pratiquant à un degré peu commun le détachement de soi, apportant, dans le jugement des hommes et des choses, beaucoup de bonne foi, de justice et de largeur, très ferme dans ses convictions, en étant aussi dégagé que possible de l'esprit de parti et de secte. Eloigné d'abord du Mouvement par son origine
1 Lettre de Fred. Ko<iers du 21 janvier 183'J. (LeUers of lord Blachford, p. 52.)
-' Né en 1811.
:; Né en 1815. Voy. Life and letters of Dean Church, par Mary Church.
l'apogée du mouvement 159
evangelical, il en a été peu à peu rapproché par l'entremise de Marriott et est devenu un auditeur assidu des sermons de Sainte-Marie ; ce n'est toutefois qu'en 1838, lorsqu'il est élu fellow d'Oriel, qu'il entre dans l'intimité de Newman. Il arrivait trop tard dans la nouvelle école pour prendre part à la rédaction des tracts; il collabore surtout à la Bibliothèque des Pères et aux Vies de saints anglais qui sont bientôt entreprises. Ni Marriott, niChurch, malgré leur attachement à Newman, ne devaient le suivre lors de sa conversion au catholicisme; tel n'est pas le cas de cet autre disciple qui deviendra plus tard le P. Faber. Tous les contemporains s'accordent à constater le charme séducteur qu'exerçait autour de lui, lors de ses débuts à Oxford, le jeune Frédéric-William Faber1. C'était un causeur brillant, un lettré délicat, un poète d'une inspiration suave. Son esprit, naturellement religieux et mystique, est d'abord ballotté entre l'enthousiasme qu'éveillent en lui les sermons de Newman et les idées contraires qu'il tient d'une éducation tout evangelical ; ce n'est que vers 1837, après une longue résis'ance, qu'il entre définitivement dans le Mouvement et collabore, lui aussi, à la Bibliothèque des Pères. Plus porté, du reste, à la piété qu'à la controverse, il s'applique surtout à faire pénétrer ses nouvelles convictions catholiques dans sa vie spirituelle et aussi dans l'action qu'il a bientôt à exercer en qualité de ministre de paroisse ; comme à Froude et à Newman, une grâce particulière
1 Né en 1814, futur Oratorien. Voy. Life and leller* of F.-W. Faber, par Bowden.
lui a révélé le prix et la beauté de la virginité sacerdotale. Nommons encore A.-J. Chvistie * , fellow d'Oriel, qui traduisait, à la demande de Newman, les premiers volumes de Y Histoire ecclésiastique de Fleury ; J. Dalgairns2, esprit subtil et puissant, très doué pour tous les problèmes de théologie et de philosophie religieuse ; S. Wood3, jeune laïque plein d'ardeur, sans cesse occupé de gagner des adhérents; J.-R. Hope Scott'', ancien felloio de Mer ton collège, en rapports intimes avec Newman depuis 1837, collaborateur du British Crilic, devenu légiste à Londres, et pratiquant dans le monde une piété ascétique que la lecture des Remains de Froude n'a pas peu contribué à développer; enfin, un personnage destiné à un rôle plus considérable que les autres et sur les débuts duquel il y aura lieu de revenir plus en détail, Henry-Edward Manning, fellow de Balliol : il a, depuis 1832, quitté l'Université pour se consacrer au ministère pastoral; dès 1837, il commence à se dégager de Y evangelicalism pour se rapprocher des tractarians, n'hésite pas, en plus d'une circonstance, à les soutenir de sa plume et de son action, mais le fait un peu du dehors, plutôt en allié qu'en disciple.
Ces jeunes hommes viennent de tous les points de l'horizon religieux; plusieurs, à l'exemple de Keble et de Pusey, tiennent, par leur origine et leur formation,
1 Né en 1817, futur Jésuite.
3 Né en 1818, futur Oratorien.
'■> 11 devait mourir prématurément en 1843. Lord Halifax, le président actuel de VEnglish Church Union, est son neveu. 1 Né en 1812, se convertira au catholicisme avec Manning.
L APOGEE DU MOUVEMENT 161
au High Church; beaucoup, et non de ceux qui doivent le moins marquer, ont eu d'abord, comme Newman, leur phase evangelical, mais n'y ont pas trouvé la satisfaction de leurs besoins spirituels : c'est, on l'a vu, le cas d'Oakeley, de Faber, de Church, de Wood, de Manning. De l'école libérale, le Mouvement a tiré moins de recrues. Il en est cependant quelques-unes, témoin un homme qui devait être l'un des schoïars les plus renommés d'Oxford, Mark Pattison' : après avoir paru d'abord absorbé par ses études littéraires et ne s'intéresser aux questions ecclésiastiques qu'en prenant parti pour Hampden, il se trouve, vers 1838, entraîné dans le tractarianisme, en devient un ardent partisan, collabore à ses publications et s'enflamme d'une ferveur religieuse qui devait être passagère, car il sera du petit nombre de ceux que la conversion de Newman rejettera dans le scepticisme. Il n'est pas jusqu'à Benjamin Jowett'2, le plus avancé des broad churchmen, qui, vers 1839 et 1840, quand il était fellow de Balliol, timide encore de manières, déjà hardi de pensée, n'ait eu son heure, bien courte, il est vrai, de tentation newmanist ; c'est en faisant allusion à cette crise qu'il a écrit plus tard : « Je pense quelquefois que, sans l'action de la Providence, j'aurais pu devenir un catholique romain3. »
De tous les «libéraux», les plus réfractaires au newmanism sont les disciples d'Arnold ; ils n'en
1 Né en 1813. Voy. Memoirs by Mark Pattison.
2 Né en 1817. Voy. Life and letters ofB. Jowett.
3 Ibid., t. Ior, p. 74.
i62 NÉWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD
sentent pas le besoin, croyant avoir trouvé ailleurs une source de vie religieuse ; on sait d'ailleurs avec quelle véhémente âpreté leur maître a attaqué Newman. « Ce que je crains, écrit ce dernier en 4838, c'est la génération qui s'élève maintenant à Oxford, les jeunes gens d'Arnold [Arnold' s youlhs) ; bien des choses dépendent de la façon dont ils tourneront ^. » Cependant, même de ce coté, plus d'une àme est ébranlée par le mouvement : du nombre, est le disciple le plus aimé d'Arnold, Arthur Penrhyn Stanley, le futur doyen de Westminster2. Issu d'une branche cadette de la famille des comtes de Derby, d'un esprit aimable et distingué, le jeune Stanley avait passé cinq ans à l'école de Rugby; les sentiments qu'il y avait conçus pour le directeur de cette école étaient ceux d'une vénération enthousiaste; on eût dit une sorte de dévotion; il le regardait comme « inspiré », le proclamait son « oracle et son idole3 ». Quand donc il arrive à Oxford, en 1834, au début du Mouvement, il y apporte les préventions de son maître contre tout dogmatisme et rêve d'une Eglise assez large, assez indéterminée pour embrasser les sectes les plus diverses ; c'est le contre-pied de la thèse des tracts. La doctrine de la Succession apostolique lui paraît « monstrueuse », et il est stupéfait qu'on puisse la professer. Son cœur, du reste, est toujours à Rugby ; il ne se sent jamais plus heureux que quand il peut y
1 LelL. and Corr., t. Il, p. 252.
- Né en 1815. Voy. Life and Correspondence of Arthur Penrhyn Stanley, par Rolwand E. Prothero, unth tke coopération and sanction of G. -G. Bradley. 2 vol.
:! Ibid., t. Ier, p. i:J(J.
L APOGEE DU MOUVEMENT 163
retourner, pour causer avec Arnold et, entendre un de ses sermons. « Etre à Rugby, dit-il, c'est être au troisième ciel. » C'est pourtant le même homme dont on voit bientôt la curiosité s'éveiiler au sujet de tout ce qu'il entend raconter de Newman : un jour, se trouvant chez un de ses camarades, on lui dit que Newman passe devant la porte, il court à la fenêtre pour l'apercevoir. « Newman m'intéresse beaucoup », écrit-il, et il ajoute, dans une autre Lettre : « Ce qui occupe le plus mon esprit , en ce moment, c'est Newman ' . » Des chefs du Mouvement, Pusey est le premier qu'il entend prêcher ; il le trouve long et un peu ennuyeux. Très différente est son impression, quand il assiste à un sermon de Newman. Tout rebelle qu'il se déclare à certaines de ses idées, il est touché, charmé ; il se plaît à rendre hommage à son amour des âmes, à son désintéressement; il le compare à Arnold, et, dans sa bouche, il n'est pas de plus grand éloge. Cette sympathie croissante lui rend fort pénible l'antagonisme existant entre son cher maître de Rugby et le chef des tractarians. « Ils semblent à présent, dit-il, des puissances ennemies, tandis qu'ils sont, en réalité, de la même essence2. » Il ne cache pas son regret de l'attaque violente qu'à l'occasion de l'affaire Hampden, Arnold a dirigée contre les Oxford malignants. Bientôt même, il semble pencher du coié de ces malignants. « Stanley, maintenant, reçoit le sacrement à Sainte- Marie », lit-on dans une lettre de Newman, datée de
1 Life and Corr.of A.-P. Stanley, t. lor, p. 134.
2 Ibid., t. 1er, p. 134.
juillet 1837 '. Quelques mois plus tard, en lévrier 1838, il avoue la crise que traversent ses convictions : le système de Newman lui apparaît « magnifique, consistant, grandissant de tous côtés », tandis que tout ce qu'il voit d'autre, à Oxford, est « faible et rampant à terre ». Toutefois, il doute encore et surtout il sent « que devenir newmanist bouleverserait toute son existence, renverserait toutes les relations dans lesquelles il a vécu et comptait vivre ». « Penser à un tel changement comme à une chose possible me fait peur, ajoute-t-il, mais j'ai peur aussi de demeurer longtemps et tristement en suspens entre les deux opinions2. » Beaucoup de ses contemporains le croient alors conquis à l'école tractarienne. Mais il ne tarde pas à se reprendre. Dès le mois de mars suivant, il déclare avoir découvert contre le newmanism des objections décisives3. Il se retrouve alors ce qu'il doit rester jusqu'à la fin, esprit brillant et ouvert, unissant une piété vague, bien que sincère, à un détachement de plus en plus complet des croyances dogmatiques, se piquant de tout comprendre, de tout embrasser, au besoin de tout concilier, dans une libérale impartialité, sans se défendre, au fond, d'une certaine préférence pour les hérétiques ou même pour les infidèles. Toutefois, de ces émotions de sa jeunesse, il gardera, pour Newman lui-même, un sentiment d'admiration et de respect, et il aimera à répéter que lui et Arnold étaient « les
1 Letl. and Corr. of J.-H. Newman, t. Il, p. 240.
2 Life andCorr.of. A.-P. Stanley, t. I"\ p. 195.
3 Ibid., t. I", p. 196.
L APOGEE DU MOUVEMENT 16S
deux grands hommes de l'Eglise d'Angleterre4 ». Si réfractaires que soient les adeptes d'Arnold, il en est un cependant que Newman a pleinement conquis : c'est un felloxo de Balliol, qui a nom William-George Ward2. Esprit original, inégal, un peu extravagant, mais d'une rare puissance, il a eu, de très bonne heure, une réelle influence sur les hommes de sa génération. Avant tout et presque uniquement dialecticien redoutable, il faisait profession d'ignorer l'histoire, de mépriser les faits, vivait dans les idées abstraites et ne voyait rien en dehors de la logique, dont il poussait les déductions aux conséquences les plus extrêmes, sans craindre d'effaroucher ainsi les timides, y trouvant même une sorte de plaisir. Par nature, il était un ultra et aimait à se dire incapable d'être jamais un modéré. Il apportait, du reste, dans la discussion de ses idées, un mouvement étonnant ; sa verve était communicative ; partout où il était, s'engageait un débat dont il devenait le centre et qu'il dominait de sa voix retentissante. Ne croyez pas que ce batailleur parût aux autres d'une compagnie irritante ou fatigante : nullement; il était recherché, goûté, et, parmi ses adversaires les plus déclarés, il s'attirait des amitiés qui devaient lui demeurer fidèles. C'est qu'à son intransigeance d'idées, à son ardeur disputante, se mêlaient beaucoup de générosité, de sincérité, de candeur même, d'amour
1 Life and Corr. of. A. -P. Stanley, p. 333.
2 Sur Ward, voy. l'excellente biographie écrite par son fils, Wïlfrid Ward : W.-G. Ward and the Oxford Movement. C'est surtout d'après ce livre, en le complétant parfois par la biographie de Stanley, que j'ai raconté ces débuts de Ward.
courageux de la vérité. Au milieu de ses emportements, rien de maussade, d'amer; au contraire, une aimable bonhomie, mieux encore, de la bonté, une constante belle humeur, et parfois comme un débordement de gaieté. Son bon gros rire était renommé à Oxford et s'entendait au loin1. Il s'interrompait d'une discussion métaphysique pour chanter à pleine voix un air d'opéra buffet, ou pour mimer un ballet où il parodiait les plus graves personnpges de l'Université. Chez cet homme qui se plaisait à argumenter comme unSocrate, il y avait un fond de Falstaff. « Je ne puis, disait Jowett, résister au charme de ce gros garçon, toutes les fois que je me trouve en sa compagnie. On l'aime comme on aime un chien Terre-Neuve : avec ses longs poils, c'est une si puissante et si joyeuse créature2! »
Quand Ward était arrivé à Oxford, en 4830, à peine âgé de dix-huit ans, il était, en politique, tory et, en philosophie, plutôt radical, disciple de Bentham et de Mill. Ces dernières influences eussent pu le conduire au rationalisme ; mais il sentait, en même temps, le besoin d'une religion vraie, logique, efficace. A ce point de vue, il ne laissait pas que de souffrir de ce que l'anglicanisme avait d'insuffisant, d'inconsistant, et il était en quête d'un christianisme qui le satisfît. Séduit d'abord par les idées de Whately, qui lui semblaient se concilier avec son libéralisme philosophique, il fut bientôt plus encore attiré par Arnold : il n'était
1 On disait plaisamment, à Oxford, que, quand Ward et un de ses camarades, Johnson, riaient ensemble dans l'Observatoire, le bruit en était entendu à Saint-Gilles. (Ward, p. 44.)
2 Life andletters of B. Jowelf, t. Ior,p. 80.
L APOGEE !>F MOUVEMENT 107
pas élève de Rugby, mais les sermons du réformateur de cette école l'avaient frappé par leur élévation morale; il croyait trouver en leur auteur la sainteté nécessaire, à son avis, pour donner crédit à un enseignement religieux ; quant à leur doctrine, elle lui paraissait une réaction heureuse contre cette religion tout extérieure de la respectability , qu'il avait en particulière antipathie, contre le protestantisme formaliste, conventionnel, sans vie, aussi prompt à se louer soimême qu'à censurer les autres ou à s'en scandaliser. Lorsqu'en 1834 le disciple préféré d'Arnold, Stanley, vint à Oxford, Ward se lia aussitôt avec lui, comme pour se rapprocher davantage de son maître. Surprenante amitié que celle qui se nouait ainsi étroitement entre deux jeunes hommes de natures si diverses : d'une part, un gentleman distingué de manières, délicat, discret, curieux des nuances, un peu indécis et dilettante, lettré raffiné ; de l'autre, un homme aux formes massives, à la figure large et colorée (large moonfaced, dit un contemporain), mal vêtu, gauche dans ses allures, logicien brutal, rebelle à toute poésie. Et pourtant, telle était leur intimité qu'à Oxford on les appelait Oreste et Pylade. « Je l'aime excessivement », écrivait Stanley de Ward, en 1836.
Il n'était pas dans la nature de Ward de garder pour soi ses convictions : il se fit donc, dans la jeunesse d'Oxford, et non sans succès, l'apôtre de l'arnoldisme. Avec les idées du maître de Rugby, il avait pris naturellement ses préventions contre le tractarianisme, alors à ses débuts, Le pressait-on d'assister aux ser-
nions de Newman : « A quoi bon, répondait-il, aller entendre de tels mythes ? » Il fallut user de ruse pour l'y conduire. Un de ses amis dirigea, un jour, la promenade de telle sorte que Ward se trouva devant la porte de l'église, au coup de cinq heures. « Newman va monter en chaire, lui dit-il ; pourquoi n'entreriez-vous pas pour l'entendre une fois? Cela ne vous fera pas de mal. S'il ne vous plaît pas, vous n'aurez pas besoin d'y retourner. » Ward entra et subit cet ascendant mystérieux auquel presque personne ne résistait. Dès lors, il devint un auditeur assidu. Son état d'esprit était singulier ; il se sentait aux prises avec une autorité morale, supérieure encore à celle qu'il avait cru rencontrer chez Arnold, et cependant il se défendait. On eût dit qu'il n'écoutait les sermons que pour chercher des objections à y opposer. Quand, en 4836, Newman fit, dans la chapelle d'Adam de Brome, une série de lectures sur la via média, Ward n'en manqua pas une. A la première, il s'assit au premier rang, avec son inséparable Stanley, juste en face de l'orateur qu'il fixait et dévorait du regard. Le plus démonstratif des hommes, l'admiration et la répulsion qu'il éprouvait tour à tour, éclataient, au vu de tous les assistants, dans ses gestes, dans les exclamations qu'il murmurait à l'oreille de son compagnon : « Qu'est-ce qu'Arnold dirait à cela? » etc.. Aux conférences suivantes, Newman dut faire placer les bancs de côté, de telle sorte que les auditeurs ne pussent plus le regarder en face. Souvent, au sortir d'un sermon, Ward abordait quelqu'un des tractarians, Rogers
L APOGEE DU MOUVEMENT 169
entre autres, et lui présentait des objections; celles-ci étaient aussitôt transmises à Newman afin qu'il y pût répondre, car on attachait grand prix à satisfaire un esprit de cette valeur. Peu à peu, du reste, son opposition désarmait. En même temps qu'il se laissait gagner au newmanisme, il se détachait deFarnoldisme et se rendait mieux compte de son insuffisance dogmatique et spirituelle. Dans son anxiété, il alla, à Rugby, soumettre ses doutes à Arnold ; il en revint mal satisfait, mais ayant à ce point fatigué le maître par la véhémence de son argumentation que celui-ci dut garder le lit toute la journée du lendemain. La publication des Remains de Froude eut un effet considérable sur l'évolution de Ward : tout lui plaisait dans ce livre, le haut idéal de sainteté et de mortification, les attaques contre les Reformers qu'il n'avait jamais goûtés, l'admiration du catholicisme pour lequel il ressentait un attrait inconscient, et surtout ce dédain des compromis, cette façon d'aller sans crainte au bout des idées, si conformes à sa propre nature. « Voilà bien ce que j'attendais, disait-il ; voilà quelqu'un qui sait ce qu'il pense et qui le dit. C'est mon homme. » Et il écrivait à Pusey : « Ce ne serait pas assez de dire de ce livre qu'il m'a charmé plus que tout autre de ce genre. » Rogers constatait que cette publication faisait tant de plaisir à Ward que « littéralement il en sautait de joie » . Les lectures où Newman démontra la nécessité d'une Eglise pour interpréter les saintes Ecritures, achevèrent la conversion. Au commencement de mai 1839, Newman écrivait à Bowden : « La seule
vraie nouvelle est l'accession de Ward de Balliol aux bons principes. C'est une accession très importante. Je le connais fort peu, mais je ne puis pas ne pas l'aimer beaucoup, bien qu'il professe encore être un radical en politique 1 . »
Une fois passé au tractarianisme, Ward met à son service, sa fougue de propagande et sa puissance de discussion. Partout où il va, il livre bataille pour ses convictions nouvelles. S'il ne convertit pas tous ses interlocuteurs, du moins suscite-t-il autour de ces idées une singulière agitation. On ne parle plus d'autre chose à Oxford. Dans le common room de Balliol, il a pour principal contradicteur un jeune homme de son âge, qui a été élu fellow le même jour que lui et qui restera son ami jusqu'à la fin, malgré la divergence croissante des opinions et des destinées : c'est Archibald Campbell Tait, le futur archevêque de Canterbury2. Issu d'une famille presbytérienne de Glasgow, grand travailleur, esprit très net, très avisé, mais un peu terre à terre, se proclamant lui-même incapable d'enthousiasme 3, ayant, avec un sentiment sérieux de la religion, plus les qualités d'un homme d'Etat que d'un clergyman, Tait était à peu près le seul des jeunes universitaires curieux des choses intellectuelles et soucieux du progrès moral, qui fût toujours demeuré absolument réfractaire à l'action de Newman. Il suivait
> Leil. and Corr. of J.-H. Newman, t. II, p. 282.
'■' Voy. Life of A.-C. Tait, par Davidson et Benham
3 « Je respecte un enthousiaste, avait-il coutume de dire, parce
que je ne pourrais jamais en être un moi-même. » {Ibid., t. I",
L APOGEE DU MOUVEMENT 171
ses sermons, mais pour y trouver les points à critiquer. 11 était donc armé pour tenir tête à Ward. Aux charges impétueuses de ce dernier, il opposait l'adresse froide et subtile de l'Ecossais. 11 n'apportait pas au combat moins d'acharnement ; entre eux, c'était à qui aurait le dernier mot. Un jour, impatienté de ne pouvoir réduire Ward au silence, Tait lui lance brusquement une dernière volée et court hors de la chambre, en fermant la porte avec fracas. Un autre jour, surpris en pleine discussion par l'heure de l'office, il quitte la salie pour aller revêtir son surplis : tout en s'habillant, lui vient l'idée d'une réplique; il retourne au salon en surplis et décharge son argument avec un air de triomphe ; mais Ward riposte et lui crie, au milieu des éclats de rire : a Si c'est tout ce que vous aviez trouvé, ce n'était pas la peine de nous revenir en surplis. »
La transformation de Ward ne se manifestait pas seulement par la direction nouvelle de son argumentation : on le voit dès lors s'appliquer à mener une vie plus pieuse, plus austère. C'est, du reste, l'effet général produit par l'action de Newman sur la jeunesse d'Oxford. Il y avait, sous ce rapport, beaucoup à faire. Sans doute, l'Université avait gardé de son origine certaines habitudes religieuses ; mais celles-ci étaient tout extérieures et allaient de front avec des mœurs très profanes et souvent très grossières, notamment avec les excès de table ; les exercices de piété les plus graves n'étaient plus qu'une parade de convention : si, par exemple, les under graduâtes étaient obligés, à certains jours, de participer à la communion, il était
d'usage que la réception du sacrement fût aussitôt suivie d'un déjeuner où Ton se grisait avec du vin de Champagne. Ces mœurs se modifièrent sous l'influence du Mouvement : les jeunes gens se firent un idéal plus haut de moralité et de religion et s'efforcèrent d'y conformer leur vie. Newman se félicitait, en J839, de voir augmenter le nombre de ceux qui prenaient part à la communion hebdomadaire : « C'est mon plus grand encouragement », écrivait-il'. On assistait à ce spectacle assez singulier : les hommes d'un certain âge, les dignitaires de l'Université, persistant dans l'ancienne mondanité, alors que la nouvelle génération leur donnait l'exemple d'une vie plus sérieusement chrétienne, plus sévère. Un contemporain rapportait que les vieux étaient à peu près les seuls à boire encore du vin dans les common rooms ; il ajoutait que les chefs de collège continuaient à choisir de préférence les vendredis de carême pour les parties auxquelles ils invitaient leurs amis, tandis que plusieurs jeunes gens renonçaient, par mortification, à venir, ces jours-là, dîner à leur collège2.
Derrière cette jeunesse où fermentait une vie intellectuelle et morale si intense, on retrouvait toujours, dans une région plus haute, et entourés d'un respect croissant, les trois personnages qu'elle reconnaissait comme ses chefs : Newman, Keble et Pusey. Keble se tient un peu à l'écart, dans son presbytère de campagne. Pusey et Newman sont, au contraire, au centre
' Lett.and Corr., t. II, p. 292.
- AulobioarapJty of Isaac Williams, p. 80, 81.
L APOGEE DU MOUVEMENT t7.'{
même de l'agitation, à Oxford. Entre eux, rien n'apparaît encore des tendances divergentes qui se manifesteront plus tard. Newman ne se lasse pas de témoigner de sa vénération pour Pusey, dans lequel il salue une sorte de Père de l'Eglise*. Pusey, de son côté, professe une tendre admiration pour Newman. 11 ne fait pas une démarche sans prendre son avis et ne peut le voir attaquer sans le défendre. Au fond, sans doute, il serait moins dégagé que lui des préjugés protestants, et, par exemple, il eût probablement hésité davantage à publier les Remains de Froude, à raison de leurs attaques contre les hommes de la Réforme ; mais, la publication faite, la bataille engagée, il n'en soutient pas moins son ami et revendique sa part des coups dirigés contre lui. Amitié touchante à laquelle la douleur va imprimer un sceau plus fort encore. Dès 1835, Mrs Pusey a subi les premières atteintes d'une maladie de poitrine2. Depuis lors, elle n'a cessé de décliner, gardant une âme vaillante dans un corps ruiné. En 1838, les médecins déclarent tout espoir perdu. Combien cruelle était, pour ce mari si tendre, la pensée de perdre une femme qu'il avait attendue si longtemps et possédée pendant si peu d'années ! Son attitude en une telle épreuve témoigne de la hauteur chrétienne à laquelle ces âmes se sont élevées. « Je lui ai tout dit ce matin, écrit-il à Newman en parlant de sa chère malade. Aussitôt qu'elle eut compris, elle dit avec un calme sou-
1 Lett. and. Corr., t. II, p. 290.
- Sur la maladie et la mort de M" Pusey, voy. the Life of Pusey, par Liddon, t. II.
rire : « Alors me voilà bénie ! Pour vous, Dieu peut « vous rendre heureux. » Puis, sans effort ni réflexion, elle fut si calme qu'il était clair que cela venait immédiatement de Dieu. » L'agonie se prolonge pendant huit mois. Tous les jours, Mrs Pusey reçoit la visite de Newman ou une lettre de lui. Quant aux sentiments du mari, ils se montrent admirablement touchants dans cette lettre à Keble : « J'ai surtout peur de ne pas profiter autant que possible de cette visite de Dieu... J'ai peur de redevenir ce que j'étais avant; et encore je ne le redoute pas assez. En un mot, je me trouve en face d'une grande grâce de Dieu, qui devrait porter en moi des fruits abondants, et j'ai peur de rester court... Je vous en dis tant, parce que vous et Newman avez trop bonne opinion de moi. » Enfin la dernière heure est sur le point de sonner. Le 26 mai 1839, Pusey écrit à son ami ce court billet : « Ma chère femme approche de la fin de sa vie terrestre ; quand le soleil se lèvera demain, elle sera par la miséricorde de Dieu dans le Christ, là où il n'y a plus besoin de soleil. Voulez-vous prier pour qu'elle ait, dès cette vie, un avant-goût de la joie et de la paix du ciel? » Malgré tout, au premier moment, en face de la séparation accomplie, le pauvre veuf est accablé : c'est Newman qui le console et le relève. « Votre première visite, lui écrira plus tard Pusey, fut pour moi, comme celle d'un ange envoyé par Dieu. » Sur la tombe de sa chère morte, il ose inscrire, après avoir pris l'avis de Keble et de Newman, une prière toute catholique, découverte dans ce bréviaire romain que l'exemple de Froude a remis en honneur chez les
L APOGEE DU MOUVEMENT 175
tractarians : Requiem xLernam dona eis, Domine, et lux petyelua laceat eis. Paroles familières à nos oreilles, mais qui sonnaient alors étrangement sur cette terre protestante qui les avait oubliées depuis trois siècles ! Convaincu qu'il a été frappé en punition de ses péchés, Pusey s'applique désormais à mener une vie de plus en plus austère, pénitente et pieuse. Déjà, du vivant de sa femme, et d'accord avec elle, il avait renoncé à toute habitude mondaine ; ainsi notamment, en 1837, avait-il vendu chevaux et voitures, afin de pouvoir faire des aumônes plus larges pour la construction d'églises à Londres. Le veuvage le pousse plus avant encore dans cette voie de renoncement.
Quel que fût le respect inspiré par une vertu si haute, l'influence de Pusey sur la jeunesse tractarienne était loin d'égaler celle de Newman. Ce dernier demeurait le vrai chef du Mouvement. Ce n'était pas seulement qu'il eût, avec une vertu égale à celle de Pusey, un génie supérieur, qu'il eût plus d'idées et plus de ressources pour les exprimer, c'était qu'il possédait un don rare de séduction, s'exerçant par son action publique comme par son action privée, par le sermon adressé aux foules, par la direction particulière de chaque âme, jusque par la grâce de son accueil, le charme de sa conversation, la tendre familiarité de son amitié. Il avait cet autre don que, par sa parole, presque par sa seule vue, les jeunes âmes étaient transportées en un monde plus haut, où passaient des souffles de générosité, d'abnégation et d'héroïsme ; elles s'enflammaient par cela seul qu'elles approchaient de son foyer ; sous l'action d'une
sympathie qui réveillait en elles ce qu'elles avaient de meilleur et de plus noble, elles se sentaient pressées de réaliser en elles ce premier épanouissement de la verlu dans un jeune cœur, dont Newman a parlé en homme qui l'avait vu souvent se produire sous son souflle : « Cette vertu, dit-il, éclot chez les jeunes gens, comme quelque riche fleur merveilleusement délicate et éblouissante. Générosité et promptitude du cœur, amabilité, esprit de confiance, loyauté de caractère, enjouement plein de ressort, main ouverte, affection pure, nobles aspirations, résolutions héroïques, entreprises romanesques, amour où l'égoïsme n'a aucune part, toutes ces choses ne sont-elles pas belles ' ? » Ajoutez enfin, chez Newman, pour compléter l'extraordinaire fascination qu'il exerçait, un je ne sais quoi de mystérieux, comme d'un esprit qui n'avait pas dit son dernier mot et qui portait en lui le secret d'un avenir caché, d'une vérité non encore manifestée.
Telle a été cette surprenante action d'un seul homme, que tous ceux qui ont vécu alors de la vie d'Oxford n'ont pu évoquer leurs souvenirs sans la rappeler et la proclamer. Ainsi ont fait, non seulement ses disciples, mais ceux qui étaient personnellement le plus opposés à ses idées. Voici, par exemple, un ami d'Arnold, le doyen Lake, qui déclare que, pendant des années, « Oxford a été gouverné et inspiré » par Newman et que « rien de comparable ne s'est jamais vu, soit avant, soit depuis2 ». Tait reconnaît que « Newman régnait
1 Se tenons on varions occasions, p. 265.
- Lettre écrite à l'auteur de la vie de Tait. (Life of A.-C. Tait, par Davidson, t. Ier, p. 105.)
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souverainement dans l'Université et captivait le meilleur de la jeunesse < ». Un ami de Tait, le principal Shairp, après avoir rappelé la transformation opérée dans Oxford par le Mouvement, se demande où était « le centre, l'àme d'où émanait une telle puissance ». « Cette puissance, répond-il reposait dans un seul homme, un homme sous plusieurs rapports, le plus remarquable que l'Angleterre ait vu durant ce siècle, peut-être le plus remarquable que l'Eglise anglicane ait produit en aucun siècle, John-Henry Newman. » Et il ajoute : « L'influence qu'il avait acquise, sans avoir paru la chercher, était un fait sans pareil de notre temps. Une mystérieuse vénération avait peu à peu grandi autour de lui, à ce point qu'on pouvait croire à la réapparition de quelque Ambroise ou Augustin des vieux âges. Dans la ruelle d'Oriel, les étudiants en gaieté baissaient la voix et chuchotaient : Voilà Newman ! lorsqu'ils le voyaient glisser d'un pas rapide et silencieux, la tète portée en avant, le regard fixé sur une vision qu'il était seul à percevoir, et, pour un moment, ils sentaient descendre sur eux une crainte respectueuse, comme au passage de quelque apparition 2. »
Newman tenait une telle place dans l'esprit de ces jeunes gens qu'on pouvait se demander parfois si leur participation au Mouvement n'était pas fondée plus encore sur le culte d'un homme que sur l'adhésion à
1 Ce passage est reproduit dans le livre de Wilfrid Ward sur W.-G. Ward and the Oxford Movement, p. IO.j.
2 Studi.es in Poetry and Philosophy, par le principal Shairp. p. 244, 245.
une doctrine. Antony Froude, frère d'Hurrell, a écrit, en évoquant le souvenir de la phase tractarienne par laquelle il avait passé, avant de tomber dans le scepticisme : « Tandis qu'en fait nous étions seulement newrnanistes, nous nous imaginions que nous devenions catholiques... Nous avions surtout une foi profonde dans un grand homme... Newman nous avait pris tous, tous, c'est-à-dire ceux qui n'étaient pas Arnoldized A . » Et, sur le moment même, Ward n'hésitait pas à répondre à qui l'interrogeait sur ses croyances : « Mon Credo sera extrêmement simple : Credo in Newmanuiii! » Le maître, s'il en avait été informé, eût été le premier à blâmer et à répudier cette sorte d'idolâtrie. A une dame chez laquelle il avait entrevu, non sans en être un peu agacé, une tendance à des exagérations de ce genre, il adressait cette leçon : « Je ne suis pas vénérable, et rien ne peut me rendre tel. Je suis ce que je suis; je suis beaucoup comme les autres gens... Je ne puis parler les paroles de sagesse... Ne souffrez pas qu'aucune notion illusoire à mon sujet prenne naissance dans votre esprit. Personne qui me connaît ne me traite avec déférence et respect, et, de tout mon cœur, je désire et je prie que personne ne le fasse jamais. Je n'ai jamais occupé de place ni de haut rang ; les gens ne se sont jamais inclinés devant moi, et je ne le supporterais pas. Je le dis franchement, ma faiblesse est, je crois, d'être toujours rude envers ceux qui affectent de la révérence dans leurs rapports avec moi 2 . »
1 The Nemesis of faith, par Anth. Fronde, p. 126, ]36, - Lelt. and Corr., t. II, p. 313,
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Plus tard, dans son Apoloc/ia, il a écrit : « Je n'eus jamais conscience de l'empire que j'exerçais sur les jeunes gens. Dans ces dernières années, j'ai lu et entendu dire qu'ils allaient jusqu'à me copier en diverses choses. Je l'ignorais absolument, et mes amis intimes savaient trop, je pense, combien ces nouvelles m'inspireraient de dégoût, pour avoir le courage de me les dire. » Toutefois, en dépit de sa modestie, Newman n'en avait pas moins conscience des progrès de sa cause et de l'importance croissante de sa situation. « Au printemps de 1839, a-t-il écrit encore dans son Apologia, ma situation dans l'Eglise anglicane était à son apogée. J'avais une souveraine confiance dans la position de ma controverse, et je réussissais pleinement et de plus en plus, en la recommandant à d'autres... Ce fut, à un point de vue humain, l'époque la plus heureuse de ma carrière... Je supposais bien qu'un temps si radieux ne pourrait durer, mais je ne savais pas comment il finirait. » Quelque chose de cette « souveraine confiance » était apparue dans l'article qu'en avril 1839 il publiait, dans le British Critic, sur « l'Etat des partis religieux » : après y avoir montré, par les témoignages même de ses adversaires, le succès du Mouvement, il mettait dédaigneusement en lumière l'inconsistance et la faiblesse des partis qui s'étaient partagé jusqu'alors l'Eglise anglicane ; entre ces partis et Rome dont il faisait une sorte d'épouvantail, il indiquait, comme la seule issue possible, sa via média, et c'était en guide qui paraissait tout à fait sûr de lui, qu'il s'offrait à y conduire les générations nouvelles.
Précisément à l'heure où les disciples témoignent d'une foi enthousiaste dans leur maître, à l'heure où celui-ci témoigne de sa confiance dans son système, tout à coup, sans que rien l'ait fait prévoir, — comme un de ces nuages qui se forment dans un ciel pur et l'assombrissent en quelques instants, — un doute se lève, dans l'esprit de Newman, sur la situation de son Eglise par rapport à celle de Rome. Jusqu'alors, il avait pu hésiter sur les meilleurs arguments à employer pour résister à Rome; il s'était toujours cru certain du droit et du devoir de résister. Lui-même a raconté comment ce doute lui est venu. Depuis longtemps, il étudiait les Pères des premiers siècles; il avait commencé, dès avant le Mouvement, lorsqu'il écrivait son livre sur les ariens ; il ne faisait donc que se conformer à une vieille habitude, quand, vers la fin de juin 1839, il profitait des vacances pour reprendre ces études; elles portaient, cette fois, sur l'histoire des monophysites. Au cours de cet examen, une question se présente soudainement à son esprit : les anglicans ne sont-ils pas, par rapporta l'Eglise universelle et au siège de Rome, dans la situation où avaient été autrefois ces hérétiques d'Orient ? La réflexion ne fait qu'augmenter son trouble. Comment prouver que les eutychéens étaient des hérétiques, sans prouver que les anglicans le sont aussi ? Nulle différence entre les principes et les actes de l'Eglise de Rome aujourd'hui, et ceux de l'Eglise
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d'alors, entre les principes et les actes des hérétiques d'alors, et ceux des protestants d'aujourd'hui. « Voilà, a raconté plus tard Newman, ce que je découvrais, sous une forme presque effrayante ; il y avait une similitude terrible, d'autant plus terrible qu'elle était muette et impassible, entre les annales mortes du passé et la chronique fiévreuse du présent... Ma forteresse étai^ l'antiquité où, en plein milieu du ve siècle, je croyais trouver, réfléchie comme dans un miroir, la chrétienté du xvic et du xixe siècle. Dans ce miroir, je regardai mon visage; j'étais un monophysite... A quoi bon continuer la controverse et défendre ma position, si, après tout, je forgeais des arguments pour Arius ou Eutychès, si je devenais l'avocat du diable contre l'incomparable Athanase ou le majestueux Léon? Que mon âme soit avec les saints ! Irai-je lever mon bras contre eux? Que ma main droite devienne inutile, qu'elle se dessèche complètement comme celle de l'homme qui l'étendit jadis sur un prophète de Dieu ' ! »
Un incident vient bientôt aggraver encore le trouble de Newman. Au cours du mois d'août, un de ses amis lui met entre les mains un article que Wiseman a publié dans la Revue de Dublin, sous ce titre : The Anglican daim. C'était la continuation de ces écrits où le recteur du collège anglais suivait pas à pas le Mouvement d'Oxford et tâchait de l'incliner vers Rome. Dans cet article, il faisait un rapprochement entre les donatistes et les anglicans et croyait pouvoir appliquer aux seconds, l'argument que saint Augustin opposait
1 Apoluyia.
aux premiers. Pour reconnaître, entre les deux épiseopatsquise disputaient l'Afrique, quel était le légitime, l'évêque d'Hippone avait indiqué ce critérium : voir quel était celui avec lequel l'ensemble de l'Eglise était en communion ; une phrase servait au grand docteur à formuler sa pensée : Securus judicat orbis terrarum. Newman n'est pas tout d'abord ému du rapprochement avec les donatistes; il croit y avoir réponse. Cependant son ami insiste et lui répète, à plusieurs reprises, la parole de saint Augustin : Securus judicat orbis terrarum. « Quand mon ami fut parti, a raconté plus tard Newman, cette parole continua de résonner à mon oreille : Securus judicat orbis terrarum. Elle allait plus loin que la question des donatistes ; elle s'appliquait à celle des monophysites; elle donnait à l'article une force qui m'avait échappé... Qui peut rendre compte des impressions qu'il reçoit? Cette simple phrase de saint Augustin me frappait avec une puissance que je n'avais jamais trouvée dans aucune autre. Pour prendre un exemple familier, elle était comme le Turn again, Whittington des carillons de Londres, où, pour prendre un exemple plus sérieux, comme le Toile, lege; toile, lege de l'enfant, qui convertit saint Augustin lui-même K. »
Ce trouble de Newman n'est pas, sur le moment, connu du public. Tout au plus en laisse-t-il entrevoir quelque chose à deux de ses jeunes amis. A Rogers, d'abord, l'un de ses confidents les plus aimés, il écrit,
1 Apologia.
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le 22 septembre, qu'il vient de « subir le premier véritable coup qu'il ait reçu du romanisme » ; puis, après lui avoir parlé de l'article de Wiseman, dont la lecture, confesse- 1— il, lui a « procuré une crise d'estomac », il ajoute : « Maintenant, nous avons fait une voie d'eau, et le pis est que Ward, Stanley et les autres ne permettront pas qu'on s'endorme là-dessus. Je n'en ai dit autant à personne... Adieu, carissime. Ce n'est pas matière à rire. Je veux y voir clair. Mais ne me croyez pas assez écervelé pour me faire une opinion soudaine. Seulement il y a là l'ouverture d'une perspective désagréable qui était auparavant fermée. Je vous écris d'après mes premières impressions'. » Quelques jours plus tard, au cours d'une série de visites faites chez divers amis, se promenant avec Henry Wilberforce dans la New-Forest, il se laisse entraîner à lui faire aussi confidence de ses doutes et des causes qui les ont fait naître. « Je ne puis me cacher, lui dit-il, que, pour la première fois depuis que je fais de la théologie, une perspective s'est ouverte devant moi, dont je ne vois pas la fin. » Le jeune interlocuteur à qui cette révélation produit « l'effet d'un coup de tonnerre » exprime l'espoir que son maître mourra plutôt que de faire une démarche comme celle qu'il laisse entrevoir. « J'ai pensé, répond
1 Lett. and Corr., t. II, p. 284. — Peu auparavant, en janvier 1839, Xewman avait écrit au même Rogers : « Il me vient quelquefois à l'esprit, comme une chose inquiétante, presque comme une tentation coupable, que je doute que je fusse affligé si tout ce qui a été fait se fondait comme un palais de glace. » (Ibid., t. II, p. 279.)
184 neWman et lé Mouvement d'oxforD
Newman avec une grande énergie, que, si jamais je me sentais en danger de faire cetïe démarche, je demanderais à mes amis de prier pour que, si elle n'était pas dans la volonté de Dieu, je fusse enlevé avant d'avoir agi... Une chose, d'ailleurs, dont je suis sûr, c'est que je ne prendrai jamais un tel parti sans que Keble et Pusey ne soient d'avis avec moi que c'est un devoir. » Il déclare, en outre, se refuser à l'idée que ses jeunes amis puissent se croire obligés de le suivre en masse1.
Par une coïncidence singulière, au plus fort de son trouble, Newman reçoit une lettre de Manning qui le consulte sur les moyens de retenir une dame de ses amies, tentée de se faire catholique romaine. Il ne refuse pas la consultation et s'applique à chercher ces moyens, mais sa réponse trahit une sorte de découragement au sujet des titres que l'anglicanisme peut opposer à l'Eglise de Rome. Voici cette lettre, datée du 1er septembre 1839; elle est caractéristique de l'état d'àme de Newman a cette date :
Mon cher Manning,
Je suis très anxieux du cas que vous mentionnez; car j'ai conscience que notre Eglise n'a pas les moyens et les méthodes par lesquelles on pourrait retenir, mettre en sûreté, assagir et diriger vers le ciel les aspirations catholiques. Notre couverture est trop petite pour notre lit. Je dis ceci, étant du reste dans l'obscurité sur l'état particulier
1 lien l'y Wilberforcej devenu catholique, a raconté lui-même plus tard celte conversation, dans la Revue de Dublin d'avril 1869.
1, APOGEE DU MOUVEMENT 1 S5
d'esprit de votre amie et le comment elle y est arrivée. Pour nous-mêmes, j'ai conscience que nous développons des désirs et des goûts qu'il ne nous est pus permis de satisfaire, et jusqu'à ce que nos évèques et d'autres donnent libre carrière au développement extérieur et sage du catholicisme, nous tendons en vérité à faire que les esprits impatients cherchent la satisfaction de ces aspirations, là où on l'a toujours trouvée, à Home Je pense que, lorsque viendra le temps de la sécession vers Rome, — sécession à laquelle nous ne devons pas être non préparés, — nous devrons hardiment dire à la section protestante de notre Eglise : « Vous êtes cause de tout ceci ; vous devez faire des concessions, être conciliants; vous devez rendre l'Eglise plus ellicace, plus conforme aux besoins du cœur, plus appropriée aux besoins extérieurs. Donnez-nous plus de services divins, plus de vêtements et d'ornements religieux ; donnez-nous des monastères ; donnez-nous les signes d'un caractère apostolique, les gages que l'Epouse du Christ est parmi nous. Jusque-là, vous aurez de continuelles sécessions vers Rome. »
Ceci est, je l'avoue, ma vue personnelle ; je pense que rien ne peut nous retenir dans l'Eglise d'Angleterre, sinon la patience et le devoir, et d'y rester est un témoignage que nous possédons de telles grâces. Si donc votre amie est attirée à Rome par les exercices de dévotion que Rome nous procure, je la presserais sur le devoir de rester dans la vocation dans laquelle Dieu l'a trouvée ; et, lui développant la doctrine de la Ire aux Cor., vu, je pense que vous pouvez la presser par la perspective de faire bénéficier la pauvre Eglise par laquelle elle a reçu le baptême, en s'y arrêtant. X'est-elle pas en sollicitude pour les âmes qui l'entourent, infusées et raidies dans le protestantisme ? Comment peut-elle prendre soin de ces âmes ? en donnant satisfaction à ses propres sentiments dans la communion de Rome, ou en se renonçant elle-même et en restant dans
le sac et la cendre pour leur l'aire du bien? Aura-t-elle plus d'influence sur ses frères en les abandonnant, ou en restant avec eux?... Si cependant elle prend le parti de nier l'Eglise anglaise, doutant de sa catholicité et autres choses semblables, alors je suppose que vous lui rétorquerez avec le refus du calice la doctrine du purgatoire comme elle est pratiquée, l'absence de preuves de l'infaillibilité de l'Eglise, les anathèmes, etc., avec cette réflexion supplémentaire qu'elle fait un pas, et que, par conséquent, il doit y avoir une surabondante évidence du côté de ce pas... Ou ce pas est un devoir clair et impérieux, ou il est un péché. D'un autre côté, peut-elle nier que la main de Dieu soit avec notre Eglise, même en lui accordant, par manière d'argument, que Rome ait certaines choses que nous n'avons pas? Cette Eglise est-elle morte? A-t-elle les signes de la mort? A-t-elle plus que les signes de la maladie ? N'a-t-elle pas duré, à travers des temps très troublés? Ne s'est-elle pas, de temps en temps, merveilleusement ranimée, quand elle semblait perdre toute foi dans la sainteté ? Doit-elle être abandonnée ? Car ce pas en avant serait un abandon, ce serait dire : « Je souhaite qu'elle soit balayée et que l'Eglise romaine se développe sur son territoire. » Et non : « Je la souhaite réformée, — je la désire corrigée, — je désire que Rome et elle ne fassent qu'un*. »
Toutes ces raisons, que Newman avait eu visiblement quelque peine à rassembler et qu'il ne présentait pas sans un certain accent de tristesse et de désillusion, étaient évidemment celles par lesquelles il tâchait de répondre aux doutes de sa propre conscience. (Test ainsi que lui-même parvenait à se faire un devoir de rester dans son Eglise, en dépit des fai-
1 Life of Card. Manning, par Purcell, t. Ior, p. 233, 234.
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blesses qu'il y découvrait. D'ailleurs, avec les jours, avec les semaines qui s'écoulaient, la vive impression du premier moment de doute s'affaiblissait; son trouble s'apaisait. 11 s'était convaincu après réflexion, disait-il, qu'en pareil cas il devait se méfier des émotions et s'appliquer à suivre sa raison plus que son imagination. Ne lui fallait-il pas s'assurer d'abord que ce doute n'élait pas une tentation coupable, une suggestion d'en bas ? Le temps seul, lui semblait-il, ferait sur ce point la lumière. Si la suggestion venait d'en haut, elle se repro duirait et d'une façon plus significative. Il songeait alors à ce qui était arrivé au jeune Samuel, quand avait été appelé par le Seigneur, durant son sommeil, et qu'il s'était recouché sans avoir discerné d'où venait la voix. Le Seigneur ne l'avait-il pas appelé de nouveau, à plusieurs reprises, jusqu'à ce que sa voix eût été reconnue par le futur prophète ? Newman pouvait donc, comme Samuel, se rendormir ; si Dieu était là, il le rappellerait. Il prenait même texte de cet épisode biblique, pour prêcher, en octobre 1839, un sermon sur les appels divins, Ihe divine calls. P^videmment, à l'insu du public qui l'écoutait, il pensait à la crise que traversait son àme, quand il analysait avec tant de pénétration les formes diverses de ces appels, leur soudaineté, leur mystère, leur obscurité, et aussi quand il exprimait, avec une émotion si vibrante, la joie d'y reconnaître la voix de Dieu et d'y répondre. « Qu'est-ce, s'écriait-il, que de plaire au monde, plaire aux puissants, plaire même à ceux que nous aimons, comparé à cela? Qu'est-ce qu'être applaudi, admiré, courtisé, suivi,
comparé à ce soin unique de ne pas méconnaître une vision du ciel? Que peut nous offrirle monde de comparable à cette connaissance complète des choses spirituelles, à cette foi vive, à cette paix céleste, à cette haute sainteté, à cette éternelle justice, à cette espérance de gloire que possèdent ceux qui, sincèrement, aiment et suivent Notre-Seigneur Jésus-Christ? Prions-le, supplions-le, chaque jour, de se révéler plus complètement à nos âmes, d'aviver nos sens, de nous donner l'ouïe et la vue, le goût et le toucher du monde à venir, de travailler au dedans de nous, de telle sorte que nous puissions dire avec sincérité : « Vous me guiderez par vos conseils, et puis vous me recevrez dans la gloire. Qu'ai-je au ciel, si ce n'est Vous ? Et, sur la terre, il n'est personne que je désire autant que Vous. Ma chair et mon cœur fléchissent; mais Dieu est la force de mon cœur et mon partage pour l'éternité1. »
Certes, un tel langage est bien d'un homme prêt à obéir joyeusement et généreusement à tout appel divin. Mais, pour le moment, Newman n'a pas acquis la certitude que la voix qui l'a un instant troublé venait de Dieu. La crainte, qui a traversé son esprit, d'être obligé de reconnaître le droit de l'Eglise de Rome, s'est éloignée, et, après quelques semaines de trouble, il croit se retrouver en possession de ses anciennes convictions. Toutefois, peut-on affirmer qu'il en reste rien de cet ébranlement? Depuis longtemps, Nevvmann se sentait comme en voyage, conduit par une main mystérieuse vers
1 Plain Sermons.
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un but qu'il ne connaissait pas ; cette impression le dominera désormais plus encore. Il tâche de se persuader qu'il a toujours la même confiance dans son Eglise ; il n'a plus la même confiance en lui-même. « J'avais vu, a-t-il écrit plus tard, l'ombre d'une main sur la muraille... Celui qui a vu un esprit ne peut être comme s'il ne l'avait pas vu1. » Chez lui, d'ailleurs, le doute n'a pas aussi complètement disparu qu'il s'en flatte. Une fissure reste, inaperçue en ce moment, mais que le temps élargira jusqu'à en faire un abîme. Une période nouvelle commence dans sa vie; jusqu'alors, il a surtout lutté contre les autres : désormais, c'est avec lui-même qu'il aura à soutenir un combat bien autrement difficile et douloureux.
1 Apoloqia.