‹ La renaissance catholique an Angleterre au XIXe siècle (volume 3)Chapitre 11 sur 37 · III. iS · texte numérisé non relu

III. iS

souscriptions ; Tarchevêque emploie cet argent à fonder, à riiôpital de Londres, un lit pour les ouvriers victimes d'accidents du travail. Le langage des grands journaux protestants est significatif. Le Daily ChronirJe, après avoir rappelé comment, trente ans auparavant, Wiseman était brûlé en effigie dans les rues de Londres, ajoute : « Aujourd'hui, au contraire, en juin 1890, toute offense au cardinal Manning serait profondément ressentie, partout où l'on parle anglais, et soulèverait une juste indignation. » Une autre feuille, y Écho, " regrette que l'Eglise établie ne possède plus d'hommes capables de rivaliser en popularité avec le cardinal, par un dévouement sans bornes à l'amélioration de la condition sociale du peuple » . Le Daifi/ Telegraph, après un rapide coup d'œil sur Thistoire des catholiques d'Angleterre, conclut en ces termes : « La cessation de l'ancienne intolérance religieuse a aidé le cardinal, mais son propre caractère a complété son œuvre. Ceux qui se rencontraient avec lui, dans des commissions ou des comités, ne pouvaient s'empêcher d'admirer la clarté de ses idées, son esprit pratique, ses sympathies égales pour tous et cette aspiration vers la justice, qui caractérisaient chacun de ses actes et chacune de ses paroles. Dans les quinze dernières années, il est devenu lune des personnalités les plus en vue et les plus considérées du monde officiel de Londres. 11 n'a jamais trahi le dessein de faire bénéficier ri^glise catholique de ses succès; mais, forcément, elle devait recueillir un grand profit de l'estime extraor-

dinaire qu'il avait su conquérir auprès de ses concitoyens ' . »

Tandis que tout ce bruit se faisait autour de Manning, Newman était rentré dans le calme et le silence; la longue ovation, provoquée par sa promotion au cardinalat, avait cessé depuis la fin de 1880. 11 ne faisait rien pour occuper de lui le public. Plus que jamais, il était résolu à se tenir à l'écart de toute agitation ou controverse. J'ai déjà dit comment, depuis plusieurs années, il avait renoncé à publier aucune œuvre nouvelle- ; la réimpression de ses anciens écrits était finie ; le dernier volume avait paru en 1881. Quant à se mettre en avant pour faire montre de sa pourpre, ce n'était pas à attendre d'un homme dont l'habituelle simplicité avait été plutôt gênée de l'éclat produit par son élévation . Il avait repris, aussitôt qu'il l'avait pu, sa vie paisible et recueillie dans son cher couvent, au milieu de ses religieux et de ses écoliers. Presque rien n'était changé dans son extérieur, depuis qu'il était devenu un prince de l'Eglise romaine. Un old hoy de l'école d'Egbaston a rapporté à ce sujet :

' Plusieurs de ces citations sont empruntées à la ^"ie du cardinal Manning, par M. Hemmer.

- 11 ne devait faire quuue exception. En 1884, inquiet du trouble jeté dans certains esprits, par les travaux de critique biblique, il proposa, dans un article publié par le Xuiefeenf/i Cenlurij, une explication de la doctrine de Finspiratiou des saintes Ecritures, qui lui paraissait devoir aider à résoudre les difficultés soulevées.

Une bague pontificale, une ceinture rouge et une barrette étaient les seuls signes de son rang; et personne vivant dans l'Oratoire ne se serait imaginé que c'était la demeure d"un prince de rÉglise. Dès le début, son désir avait été d'écarter tout cérémonial et toute étiquette. Pour ceux de la maison, il était toujours connu comme le Père, «t, sauf la part qu'il prenait aux cérémonies de l'Église, sa dignité avait apporté peu de changements dans sa vie '.

Un autre témoin, non moins sympathique et très informé bien que demeuré anglican, Church, a écrit, dans un charmant article, intitulé : Cardinal Newman's Naturalness :

Lui fallait-il faire acte de cardinal, on était frappé à la fois de sa loyale obéissance à l'autorité qui l'obligeait à cet appareil, et de son impatience à demi amusée et à demi agacée d'être la personne revêtue de tant de grandeurs. Il faisait une très grande différence entre ceux de ses amis qui l'abordaient sur un pied d'égalité, et ceux qui usaient avec lui de trop de déférence conventionnelle et de solennité de manières. « Un tel est un très bon garçon, mais il n'est pas un homme avec qui on puisse causer en bras de chemise », était sa phrase sur un de ces amis trop cérémonieux et formalistes... Prompt à ressentir toute inconvenance commise à l'égard de sa cause ou de ceux qui y étaient liés, il ne permettait pas qu'on lui rendît à luimême aucun hommage. Il n'était aucunement disposé à laisser prendre certaines libertés ou à tolérer une impertinence; mais, pour tout ce qui ('tait pompeux, affecté, il avait peu de patience. Plus que tout, ou le dégoûtait en lui témoignant une admiration béate. II protestait, avec une irritation singulière, contre l'idée de faire de lui un héros

' CaidtiKil Seirixnn, par Meyncll. p. 69.

OU un sage. Il était ce qu'il était, disait-il, rien de plus; et il était disposé à traiter rudement ceux qui tentaient de le placer en une éminence à laquelle il se refusait ^

La solitude habituelle du cardinal était parfois interrompue par les visites de quelques amis fidèles, catholiques comme Aubrey de Vei'e, lord Emly, M^' Ullathorne, anglicans tels que Church, lord Blachford ou lord Selborne -. Son accueil était affectueux et charmant. De ces entrevues, tous, même les anglicans, gardaient singulièrement vive, Fimpression de ce visage où, disait-on, toute l'àme apparaissait, et une âme absorbée dans le monde invisible. Plus trace des nuages qui avaient pu autrefois l'obscurcir. « Sa face, écrit la fille de lord Selborne au sortir d'une de ces visites où elle avait accompagné son père, est radieuse de lumière et exprime une paix infinie. Lorsqu'il me prit les mains et me regarda, il me sembla que de ses yeux sortait une bénédiction de paix qui me pénétrait. » Avec ses anciens amis d'Oxford, Newman prenait plaisir à parler du passé, non parfois sans s'attendrir. Au cours d'une conversation de ce genre, avec lord Selborne, en octobre 1887, il était amené à montrer à la fille de son ami, une peinture accrochée au mur de sa chambre et représentant une vue d'Oxford à vol d'oiseau, u Abna maler^ aima mater i^^ répéta-t-il, puis il ajouta : « Je ne

1 Occasionnai Papers, t. TI, p. 480, 4SI.

'^ Gladstone vint aussi à Birmingham, pour rendre visite au cardinal, mais il ne put le voir parce qu'il était souffrant. (Cardinal Nevnnan, par Meynell, p. 76, 77.)

la reverrai plus jamais. Combien elle m'est chère ! » Et ses yeux se remplirent de larmes '.

Parfois, il s'ingéniait à offrir à ses visiteurs quelque gracieux divertissement ; ainsi, un jour, convoquaitil le maître de musique de lécole et deux autres artistes, pour faire entendre à lord Blachford un trio de Beethoven"-. 11 était lui-même grand amateur de musique et exécutant distingué. Indiscrètement défié, par un controversiste protestant, à une sorte de tournoi théologique, il avait décliné ce combat singulier, mais en ajoutant plaisamment ({ue, si son provocateur voulait se mesurer avec lui sur le violon, il serait son homme. On savait ne pouvoir lui procurer un plus vif plaisir que l'audition d'un morceau de bonne musique; aussi, lors de la solennelle réception qui eut lieu à l'Oratoire de Londres, en mai 1880, lui ménagea-t-on la surprise, à son entrée dans la grande salle, d'un fragment de son cher Beethoven, joué par trois violons et un violoncelle placés dans la galerie. « Et alors, rapporte un témoin, à tous les regards fixés sur lui, le cardinal, appuyant sa vénérable face sur sa main, parut un moment ravi dans une sorte d'extase. »

D'autres fois, mais beaucoup plus rarement, c'est le vieux cardinal qui se déplace pour aller voir quelques amis particulièrement chers, à Londres ou ailleurs. Au risque d'étonner certaines gens peu habitues à voir un cardinal l'hôte d'un dignitaire anglican,

1 Documents inédits.

2 Lellers <i/' Lord Blaclt/'ord, p. 416.

il ne croit pas que son litre nouveau Tempêche de continuer à faire, de temps à autre, quelques courts séjours au doyenné de Saint-Paul, chez Church'. En 1883. venu à Londres afin de poser pour son portrait, il en profite pour faire à Manning une visite que celui-ci lui rend à Birmingham, Tannée suivante. Entre les deux cardinaux, les rapports sont redevenus corrects, bien que toujours un peu contraints : « Que pensez-vous que Manning m'ait fait ? disait Newman à ses compagnons, au sortir de la première de ces rencontres; il m'a embrassé -. » Plus il avance en âge, plus il a peine à sortir de sa retraite. En 1888, au retour d'un court voyage à Londres, il parle à M^"" Ullathorne de l'impression pénible que lui a faite cette ville : « J'ai eu, dit-il, comme une vision de la grande Babylone . . . Cela m'a fait penser aux mots : « N'aimez pas le monde ni les choses du monde. » Peut-être suis-je trop sévère, et ne pensé-je de cette façon que parce que je suis un vieillard^. »

Newman a beau se tenir de plus en plus éloigné du monde, il est suivi, au fond de sa retraite, par les sympathies admiratives qui avaient salué sa promotion au cardinalat ; pour n'avoir plus autant d'occasion de s'exprimer, ces sentiments ne sont ni moins vifs ni moins universels. Chez les catholiques, si l'on a occasion de parler de lui, on le fait sur le ton des adresses

' En 1886, Church se félicite d'avoir possédé le cardinal pendant trois jours. {Life and Leflers of demi Chuicli, p. 321.) - Life iif Manniiifj, t. II, p. 371.

•^ Lellei's of Archb. Ullathorne. p. 333.

(Je 1879 et 1880. En 188G, M*^^ Ullathorne. lui dédiant son dernier ouvrage de spiritualité, se plaît à rappeler « les quarante années d'une amitié et d'une confiance qui ont grandement enrichi sa vie », et il ajoute :

Profondémenl st-nsible aux incalculables services que vous avez rendus à rÉglise, en général, par vos écrits, et à ce diocèse de votre résidence, en particulier, par le caractère élevé et complet de vos vertus, par votre zèle pour les àraes, [tar Tinfluence quexerçait votre présence au milieu de nous, je désire vous faire parvenir l'expression de mon affection, de ma vénération et de ma gratitude, par la dédicace de ce livre. C'est le dernier ouvrage de quelque importance que je pourrai écrire, et mon seul désir serait qu'il tut plus digne de votre i)atronage.

Ému de ce témoignage venant d'un prélat si vénérable. Newman lui répond par cette lettre que M^"" Ullathorne déclare vouloir garder toujours comme « un mémorial et un trésor » :

Combien Dieu a été bon en me (lonnant de tels amis! Il en a été ainsi, tout le long de ma vie. Ils ont pardonné mes erreurs, oublié mes défauts et trouvé des excuses pour mes fautes. Que Dieu vous récompense, mon cher Seigneur, pour votre tendresse envers moi qui ai tant conscience de tout ce en quoi j'ai failli 1 Vous avez été toujours indulgent envers moi, et maintenant vous me donnez un témoignage cousidérabb' de votre affection, en idaçant mon nom en tête du dernier ouvrage de votre longue vie de services et de sacrifice. C'est une marque de .sympathie qui, à cette extrémité de ma vie, me donne courage à envisager le voyage redoutable qui est là proche devant moi^

1 Lelters of Archh. Ullnlhorne. p. 4SI à 483.

L'année suivante, M^'' Ullathorne écrit, au sortir d'une visite faite à Egbaston :

Je suis allé voir le cardinal Newman aujourd'hui. 11 est bien ravagé, mais très eu train... Nous avous eu une conversation longue et enjouée, mais, comme je me levais pour prendre congé, il se passa une scène que je n'oublierai jamais, à cause du sublime enseignement qui en ressort pour moi. 11 me dit, avecun accent des plus humbles: « Mon cher Seigneur, voulez-vous me faire une grande faveur? — Qu'esl-ce? » demandai-je. lise laissaalors tomber sur ses genoux, inclina sa vénérable tète et dit : « Donnezmoi votre bénédiction. » Que pouvais-je faire avec lui, devant moi, dans cette posture ? Je ne pouvais refuser, sans le peiner. J'étendis donc la main sur sa tète et lui dis : « Mon cher seigneur cardinal, bien que ce dût être à moi d'être à votre place, je prie Dieu de vous bé-nir et que son Esprit- Saint remplisse votre cœur. » Comme je me dirigeais vers la porte, le cardinal refusant de mettre sa barrette, tant qu'il était avec moi, dit : « Je suis resté à la maison toute ma vie, tandis que vous combattiez pour l'Église dans le monde. » Je me suis senti anéanti rn sa présence. Il y a un saint dans cet homme ^.

Des anciennes suspicions et hostilités, plus aucune trace. Si elles subsistent chez quelques-uns, elles n'osent plus se manifester. Quelqu'un faisant un jour allusion, devant Newman, au parti qui lui a fait si longtemps opposition en Angleterre et à Rome, le cardinal se borne à répondre : « Laissez le passé dans le

' Leltersof Archb. Ullalliome, p. 512.

passé ' . » Il ajoute, avec un sourire : « D'ailleurs ils sont maintenant venus tous autour demoi^. >.

Les protestants font émulation avec les catholiques, pour célébrer l'homme dans lequel ils voient une gloire nationale. Lord Coleridge. rencontrant le nom de Newman, au cours d'une notice nécrologique sur une notabilité universitaire^, parle de « ce grand homme qui survit encore à Birmingham, d'âge vénéral)le, mais sans que rien ait obscurci l'œil de son intelligence, ou abattu la force de son génie, cardinal romain par son titre, mais lumière et guide d'une multitude de cœurs reconnaissants, hors de sa propre communion et au delà des limites de ces petites îles ». Les autorités d'Oriel Collège d'Oxford, se souvenant que Newman a été un des fello^cs de ce collège, se procurent, en 1882. un portrait du cardinal en grand costume, et, avant de le mettre en place dans le common room, ils ont la pensée délicate de l'envoyer à Pusey que l'âge et la maladie retiennent à Christ Chtirch, pour lui donner la joie de le contempler. Pusey remercie avec émotion : « Les yeux, écrit-il, ont encore leur douceur habituelle ; les lignes profondes qui creusent les joues, révèlent de nombreux soucis et chagrins, depuis les jours anciens où nous échangions de douces pensées. Ilélasl pauvre Oxford, qui n'a pas voulu le garder ! .l'ai maintenant tous les traits de sa physiono-

' 's tel bi/f/ones he bi/f/oiies ».

-' Life of Mrnininrf, t. II. p. 571.

•■' .Notice publiée dans un livre de Kni).'ht, intitulé l'ruicipal Shdirp (ind lus Frieiids.

mie récente, aussi gravés dans mon esprit que les anciens ^ »

Ainsi cet homme qui, durant sa vie, avait traversé tant de crises intérieures et affronté tant de contradictions au dehors, en butte aux ressentiments de ceux qu'il avait quittés et aux suspicions de ceux auquels il était venu apporter son concours, se voit, sur ses vieux jours, en paix avec lui-même et avec les autres, universellement honoré, admiré, aimé; les malentendus sont dissipés, les amertumes oubliées, les méfiances évanouies ; l'Angleterre tout entière est fière de lui, et l'écho des acclamations unanimes qui ont salué sa promotion au cardinalat se prolonge en une sorte d'apothéose, comme peu d'hommes en ont connu de leur vivant. Et surtout, dans son for intérieur, plus trace de ces inquiétudes, de ces malaises qu'on avait cru parfois y discerner à d'autres époques : au contraire, une grande sérénité et une pleine confiance. « Quant à moi, maintenant, à la (in d'une longue vie, écrit-il en mars 1884, je dis de grand cœur que Dieu ne m'a jamais failli, qu'il ne m'a jamais désappointé, qu'il a toujours tourné pour moi le mal en bien^. » Aussi celui de ses biographes qui avait, jusqu'alors, le plus insisté, parfois même au risque de forcer un peu la note, sur certains côtés souffrants de sa nature, ne trouve-t-il, pour caractériser le dernier état de son àme, que ces deux

1 Life <>f Puseij, t. IV, p. 372.

' Letters and Correspondence of Xeirma/i, t, II. p. 482.

mots : Visio pacis*. Oui, c'est bien une vision de paix. On dirait d'un soir admirablement lumineux et calme^ succédant à une longue journée obscurcie par les nuages et traversée par la tempête.

Ce beau soir touchait à sa fin. Newman, qui était entré, le 21 février 1800, dans sa quatre-vingt-dixième année, et qui, depuis quelque temps, ne sortait plus guère de sa chambre, déclinait visiblement. La faiblesse croissante du corps n'atteignait en rien l'intelligence ni le cœur. Plus que jamais, il s'absorbait dans la contemplation des réalités invisibles et dans la pensée de la mort prochaine, toujours en pleine paix et en grande sérénité. Aubrey de Vere écrivait à Tennyson, au sortir d'une des dernières visites qu'il fît au cardinal : '< Il envisage sa fin avec une lumineuse, tranquille et humble espérance, aussi éloignée de la froideur du sceptique ou du stoïque que de la présomption du puritain enthousiaste. Sur aucun visage d'homme, de femme ou d'enfant, je n'ai vu un sourire semblable au sien, si plein de charité, de douceur, de tendresse et pourtant traversé parfois d'un rayon de gaieté humoristique ^. » Il ne s'interrompait de ses prières et de

' Vo}'. le dernier chapitre de VEssai de biographie psycholof/iqiip de Newman. par l'abbé Bréinund.

•'• Cité par M"° Dronsart dans un article sur Tennj'son. [Correspimdarit du 10 décembre 18!)7.)

ses pieuses méditations que pour écouter, de temps à autre, la musique que les religieux ou les élèves venaient faire, à son intention, dans un corridor voisin. Il en jouissait ; mais, même en ces intants de délassement, sa pensée se tournait vers Dieu. Un jour, peu avant sa mort, il demanda à quelques-uns des Pères de lui chanter l'hymme du P.Faber; The Eternal years ; il se le fit répéter plusieurs fois. « On loue, dit-il, mon hymnie : Lead^ Kindly Light \ mais celui-là est bien plus beau. Le mien est d'une âme dans l'obscurité; l'autre reflète l'éternelle lumière 2. » Sa fin fut rapide et calme. A peine fut-il malade pendant trois jours. Il s'éteignit doucement et pieusement, le 11 août 1890, entouré de ses religieux.

L'effet produit par cette mort montra quelle place ce reclus occupait dans la pensée et dans l'affection de l'Angleterre. A ses obsèques, célébrées dans l'église de l'Oratoire, à Birmingham, assistèrent dix-sept évéques, des supérieurs d'ordre, plus de trois cents prêtres, tous les laïques catholiques importants et, à côté d'eux, des notabilités du clergé anglican ou de l'université d'Oxford ; au dehors, ne pouvant entrer dans l'église trop étroite, une foule recueillie et respectueuse. Son corps, selon son désir, fut déposé à coté de celui de son cher Saint-John, à Rednal, dans cette campagne où, tant de fois, il était allé chercher le silence et la solitude pour travailler ou prier.

^ Sur cet hymne et les conditions dans lesquelles il fut composé, voy. 1" partie, p. 63,64.

- Cardinal Newman, par Wiifrid Meyneli, p. 83, 84.

Peu de jours après, un service solennel était célébré à Londres, dans la vaste église de l'Oratoire : l'événement de ce service fut le discours que le cardinal Manning y prononça ; on n'eût pu imaginer un éloge plus magnifique du mort. « Nous avons perdu, dit-il en commençant, notre plus grand témoin de la foi, et nous sommes tous appauvris et diminués par cette perte. » A plusieurs reprises, il parle avec émotion de « Tamitié de plus de soixante ans » qui l'a uni à Newman et '< qui ne peut avoir de lin ». Répétant ce qu'il a écrit en 1861, il déclare «avoir contracté envers lui, pour l'aide et la lumière qu'il en a reçus, une dette de reconnaissance plus grande qu'envers tout autre homme de ce temps >>. Il montre le spectacle étonnant des Anglais de croyances et d'opinions diverses, unis « dans un même sentiment d'amour et de vénération pour un homme qui a passé à travers les barrières sacrées de l'Angleterre en les brisant, qui a porté un défi à ses préjugés religieux et qui a commis le crime, jusque-là impardonnable, de renier tout le Tudor ■seulement ». Il rapporte que quelqu'un a dit : « Que Rome ou non le canonise, il sera canonisé dans la pensée des gens pieux des diverses confessions de l'Angleterre. » 'i Cela est vrai », déclare l'orateur, et il continue en ces termes :

Il est trop tôt pour mesurer l'œuvre (jui ;i été silciiciêusi'inent accom[»lie par la vie du cardinal Newman. Aucun homme vivant n'a à ce point modiru'- la pensée rcligieu.'^e (If l'Angleterre. Sa disparition clôt un chaiiitre unique dans la vie religieuse de ce siècle. Cette œuvre a été, pour la

plus irraude pari, accomplie dans le silence ; car, à cause des habitudes de retraite de rhomrne et du fardeau croissant de l'âge, il s'est rarement mis en avant dans ces derniers temps. Néanmoins, les paroles de sa vieillesse étaient comme « le marteau qui brise en morceaux le rocher » et comme la lumière qui opère sans un son. On a courageusement et véritablement confessé qu'il est « le fondateur de l'Église anglicane dans son état actuel »... La pénétrante action de ce seul esprit s'est aussi fait sentir sur les corps séparés de l'Église établie et qui lui sont le plus opposés... La même douce voix, les mêmes lumineuses paroles ont agi piinni eux... Je n'ai pas le cœur, en un pareil moment, d'entrer dans les détails. Ce sera l'œuvre de ceux qui, [)lus tard, s'appliqueront à rappeler minutieusement Ihistoire de cette grande vie. Mais nous ne pouvons oublier, quentre autres dettes, nous lui devons un résultat d'une im[iortance singulière. Quiconque ne veut pas se faire moquer, ne peut plus dire que la religion catholique est bonne seulement pour de faibles intelligences et pour des cerveaux sans virilité. Cette orgueilleuse prévention n'est plus. Saint Thomas d'Aquin est trop éloignt' et trop peu connu de ceux qui tiennent de tels propos, pour les faire hésiter. Mais lauteur de la Grammar of Assent peut les faire réfléchir à deux fois, avant de s'y risquer. J'ai parlé, jusqu'ici, de son action sur le monde du dehors. Que puis-je dire, ou qu'ai-je besoin de dire de son action inti-rieure sur rKglise? Vous tous la connaissez et l'avez ressentie. Ses écrits sont dans vos mains. Mais, au-dessus de l'action exercée par tous ses livres, a été l'exemple de sa vie humble et ascétique; toujours le même, en union avec Dieu, et d'une charité sans mesure pour tous ceux qui s'adressaient à lui. Il était le centre d'àmes innombrables, attirées vers lui pendant de longues anm'es, comme vers leur docteur, leur guide, leur consolateur. Pour eii\, il é'iail une lumière de piintemiis et une force vi'uue dune

source surnaluielle... Notre Saint-Père Li'-on XIII reconnut les mérites et les dons, à la fois naturels cl surnaturels, que cachait son humilité, t-t, à la joie de tous, il l'appela près de lui, à la plus haute ilignité. L'histoire de notre pays évoquera, dans l'avenir, le nom de John-Henry Newman, parmi les plus grands de notre peuple, comme un grand instructeur des hommes, comme un confesseur de la foi, comme un prêcheur de justice, de piété et de compassion. Puissions-nous limiter dans sa vie, et puisse notre fin être douce i-t paisible comme la sienne!

Ceux-là sont de bien petits esprits qui, comme le biographe de Manning, se plaisent, devant ce langage, à rappeler les anciens désaccords et disputent à l'archevêque le droit de parier d'une « amitié de plus de soixante ans ». Bien au contraire, réjouissons-nous de voir oublier et effacer des divisions malheureuses. Quel qu'ait pu être le passé, il nous plaît que, par les paroles solennellement prononcées au lendemain de la mort de Newman et à la veille de la sienne propre, Manning ait témoigné de sa volonté d'apparaître, devant la postérité chrétienne, comme l'ami et l'admirateur de l'illustre oratorien.

A ce langage de la chairecatholique, la presse entière fit écho. Ce n'étaient pas seulement les publications catholiques qui, comme le Month, organe des jésuites, saluaient en Newman « un père des âmes ' ». C'étaient les journaux religieux protestants de toutes nuances, même les evangelicals ou les non-conl'ormistes, et aussi les grands journaux politiques, qui tous célébraient le

' Livraison d'octobre 1890.

caractère, le génie et la vertu du mort. Rarement, on avait vu une telle unanimité. Le langage le plus significatif est celui des anglicans qui relevaient plus ou moins du Mouvement d'Oxford. Le docteur Talbot, warden de Keble Collège, à Oxford, écrivait, tout ému, au dean Church : >< Y eut-il jamais une vie dont le charme et la gravité soient mieux faits pour pénétrer et toucher chaque âme ? Que ne lui devons-nous pas et qu'aurait-il pu être? » Et Church lui répondait : « Chacun sent maintenant à quel point il était unique, combien, malgré la vie si retirée qu'il menait, sa place paraît vide et impossible à remplir par personne'. » Lord Selborne tenait un langage analogue '''. Le dean Lake, après avoir noté, dans le Guardian^ ce qu'avait de « saisissant » l'universel hommage rendu à la mémoire du cardinal Newman, ajoutait : « Sans doute, par son travail, il a accompli un changement immense dans les sentiments de la nation, relativement à l'Eglise romaine, et, à ce point de vue comme à beaucoup d'autres, les avantages qu'il a procurés à sa propre Eglise, sont grands. Mais je crois que beaucoup de bons esprits conviendront avec moi que l'Eglise romaine n'a pas plus de motifs que nous de lui avoir de la reconnaissance, car il est le fondateur, pouvons-nous presque dire, de l'Eglise d'Angleterre, telle que nous la voyons aujourd'hui^. » Ce même Lake écrivait, quelques jours après, à lord Halifax : > Je désirais sa-

' Life and Lellers of Dean C/iureli. p. 346, 347.

- Meinovials of lord Selhonie, part. II, p. 248 et 333.

^ Memorials of Dean Lake,^. 301.

voir quelle impression vous avaient faite l'intérêt excité parla mortde ISewman et l'apothéose qui la suivie, i^our moi, cela a été extrêmement frappant, comme marque d'un immense changement accompli dans le sentiment national, non seulement en ce qui regarde les catholiques romains, mais sur les sujets religieux dune façon générale'. »

Depuis lors, le temps, loin d'avoir effacé la gloire de Newman, l'a consacrée. Plus que jamais, l'Angleterre entière reconnaît en lui un de ses plus grands hommes, admirant son génie, honorant sa vertu et subissant encore, par-delà le tombeau, le charme singulier que, vivant, il exerçait sur ceux qui l'approchaient. Ce qui vaut mieux que la confirmation de cette gloire, c'est la persistance de l'action bienfaisante qu'il exerce sur les âmes. Aujourd'hui encore, nulle conversion d'anglicans au catholicisme oii l'on ne discerne son influence. Ses ouvrages, sans cesse réédités, sont lus avidement par chaque génération nouvelle. Il n'est pas de nom qui ait, aux yeux des catholiques anglais, un tel prestige et dont ils se parent avec autant d'orgueil. Plusieurs de leurs sociétés le prennent comme enseigne. Une souscription, ouverte pour élever une église appelée Cardinal Newman mémorial church. a produit en peu de temps 350.000 francs. Ajoutons que le renom et l'action de Newman, qui, de son vivant, étaient a peu près confinés en Angleterre, débordent maintenant dans tout le monde catholique. En France, notamment»

' Menioiiah of Dean Lake. p. 304.

DERNIERES ANNEES DE NEWMAN ET DE MANNING 29t

le grand nombre des ouvrages publiés sur Newman, depuis quelques années, est un signe des temps ^ Pour ces admirateurs du dehors, Newman n'est plus seulement le controversiste des Anglican dif ficultief! , l'autobiographe de VApologia, le conducteur et le charmeur d'àmes qui a attiré et continue, encore tous les jours, d'attirer tant d'anglicans au catholicisme. Ils le considèrent de préférence par cette autre face que j'ai déjà eu occasion de mettre en lumière ; ils voient, en lui, l'historien, le penseur, l'initiateur, qui n'a sans doute pas prétendu formuler de toutes pièces et encore moins imposer d'autorité un vaste système doctrinal, une nouvelle Somme théologique, mais qui, par l'exposé de ses propres recherches, par la confidence de ses expériences psychologiques et morales, a ouverte la pensée religieuse des voies et des perspectives, indiqué des directions, suggéré des solutions, où plusieurs croient aujourd'hui trouver la réponse cherchée aux difficultés

' J'ai eu l'occasion d'en signaler plusieurs, au cours de cette étude: en tète les nombreux ouvrages de M. labbé Brémond, notamment son Essai de biographie psycholugique de Newman, et le choix de Parochial Ser/nons publié sous ce titre : XeiDnart, la Vie chrétienne (chez Bloud) ; le livre de l'abbé Dimnet sur la Pensée catholique dans V Angleterre contemporaine{chez Lecoffre;: la traduction des Méditations et Dévotions de Newman, par M"° Peraté (chez le même); celle des Discours tcnicersitaires et d'autres sermons choisis, par M. Saleilles (chez Lethielleux); plus anciennement, le livre de M™* Lucy Félix Faure et celui de M. Georges Grappe. On assure qu'une traduction de la (iramrnar of assent est en préparation. Signalons enfin la thèse, d'une inspiration élevée et 103'ale. qu'un jeune pasteur protestant. M. Raoul Goût, a présentée à la faculté de Montauban, sous ce titre : Du Protestantisme au Catholicisme, John Henry Xetvman, notes psychologiques.

(le la critique moderne et les éléments d'une apologétique nouvelle.

Manning. qui avait quatre-ving-t-deux ans au moment de la mort de Newman, ne devait pas lui survivre longtemps. Depuis quelques années, la pensée de sa mort lui était présente. Il en avait été particulièrement occupé en 1888 et 1889, à la suite de certains avertissements de santé. On lit, à cette date, dans son journal :

23 septembre 1888. Chaque jour, je puis nien alU-r et en un instant. Je n'ai quun désir et une prière, c'est Je faire une bonne fin. Après une vie si longue et si pleine, j'espère que je ne briserai pas la cruche à la fontaine... Je crois que je puis dire : Fidem servavi.

18 octobre... Quel léger choc suffirait pour qu'un vieillard passât durant son sommeil ! J'ai cessé tout travail exlé-rieur et je ne suis i)as sorti de la maison. C'est im tempiis clausuin, un ralenlissmicnl au terme de la route... Quelquefois, je pense que je seiais plus tranquille, si j't'-tais hois de toute responsabilitt'. A d'autres jours, .je sens que ce serait une grande épreuve de voir changei" i-l mis en échec l'ouvrage de tant d'années. C'est pourquoi, aussi longtemps (jue je suis mentalement en état de faire louviage du diocèse et de l'Kglise. je crois devoir rester.

31 décembre. Je sens que je puis èlie appelé ii tout moment...

2 mars 4 889. Ji- ne me risque |ias à penser combien de tinips ma vie peut durer encore... Il faut si peu de chose pour la faire s"é'vanoiiir. Quatre-vingtsans est une vie. et ce qui rrsli' a|irès est un |i'm|is de ri'pos. de revue rt'trospec-

live, pour corriger les erreurs, et de prt'paration à la fin. C'est un inti'rvalle entre la vie et la mort. Ma vie active est finie '...

Avec le temps, ces sentiments l'occupent davantage encore. « Il y a des gens, dit-il, qui n'aiment pas à parler de leur fin. Pour moi, j'aime à le faire. Cela aide à se préparer et cela enlève toute tristesse et tout effroi. Il est bon de se remplir la pensée de la lumière et de la beauté du monde par delà le tombeau. C'est ce qui inspirait à saint Paul son désir de déloger'-. »

Tout en fixant ainsi sa pensée sur le mystérieux avenir de l'autre vie, le vieil archevêque aimait aussi à se reporter vers les années écoulées ; il repassait en esprit les étapes successives de sa longue existence, et, sous l'inspiration de ces souvenirs, il écrivait des notes qui ont été retrouvées dans ses papiers, et oi^i un dessein d'apologie personnelle se mêlait à une sorte d'examen de conscience, des réminiscences autobiographiques à des jugements portés sur les hommes auxquels il avait eu affaire. Il avait commencé, dès 1880, à écrire des notes de ce genre ; mais les plus nombreuses et les plus importantes datent de l'été de 1890. En considérant ainsi rétrospectivement sa destinée, Manning y trouve motif à actions de grâces. Si, tel jour, au spectacle de la vie d'un homme ayant fait, comme Macaulay, brillante figure d'homme d'Etat, quelque bouffée lui revient des ambitions politiques de sa jeu-

1 Life of Mamiing, t. II, p. 799 à 801.

- Cité par M. de Pressensé dans son élude sur le cardinal Manning.

nesse, il s'en dégage aussitôt et se félicite d'avoir été séparé du monde et choisi par Dieu pour être, fût-ce aux dépens de sa popularité, le témoin de grandes vérités et le serviteur de grandes causes, v* A cette lumière, dit-il, toutes mes aspirations et toutes mes ambitions s'évanouissent. » 11 espère, du reste, que son action n'a pas été vaine pour rÉglise. ^ Je n'ai pas conscience, ajoute-t-il, d'avoir laissé tomber une pierre ou seulement un grain de vérité'.» Cependant cette action de grâces et cette satisfaction de conscience se voilent parfois d'une sorte de tristesse : telle une note écrite en 1888, où Planning se plaint, non sans quelque dépit, d'avoir, au cours de sa vie, beaucoup plus souffert des catholiques, et surtout des catholiques de son diocèse, que des protestants. Fait singulier : tandis que NeAvman, après avoir été humainement entravé dans tout ce qu'il a tenté, a une fin d'existence sereine et heureuse, Planning, dont toutes les entreprises semblent avoir réussi et qui est parvenu personnellement au comble des honneurs et de l'intluence, laisse alors entrevoir je ne sais quoi d'un peu amer et désabusé.

Telle est, notamment, l'impression que laisse la plus remarquable et la plus étendue de ces notes, écrite en 1890, où Manning expose ce qu'il appelle « les obstacles à l'expansion de l'Eglise catholique en Angleterre^ ». Il y fait, avec une pénétration rare, avec

' Life of Manninç/A- H. p. 673 a Ô'TS.'i^l, 730. 2 Ibid , t. Il, p. 714 à 796.

DERNIERES ANNEES DE NEWMAN ET DE MANNING 29b

une franchise courageuse, mais aussi parfois avec un pessimisme sévère, Texamende conscience du clergé à la tête duquel il vient de combattre. On ne sait pas bien si le sentiment qui s'en dégage est la résolution virile d'un homme qui ne scrute le mal bien à fond que parce qu'il a la volonté et la certitude d'en triompher, ou le découragement un peu las du vieux général qui se prend à douter de la valeur de ses troupes et des chances de sa cause. Quoi qu'il en soit, le morceau est curieux, instructif, et vaut qu'on s'y arrête un moment. A la veille de voir disparaître le personnage qui a tenu une si grande place dans le mouvement catholique d'outre-Manche, il est intéressant de connaître quelle impression dernière il emporte de ses quarante années de combat, quels enseignements il a tirés de cette expérience, et ce qu'il augure de l'avenir. Ce sont vraiment ses novissirna verba. Ajoutons qu'on ne trouve pas seulement, dans cette note, des lumières sur la situation religieuse de l'Angleterre; quelques-unes des leçons qui s'en dégagent ont leur application en tous pays.

Le premier obstacle, signalé par Manning, vient de ce que le clergé catholique n'est pas aussi « cultivé » et u civil » que le clergé anglican. Il n'est pas « civil » en ce sens qu'il ne « concourt pas à la vie civile de la nation ». Manning reconnaît, à la décharge de ce clergé, que c'est la conséquence de l'ancienne persécution et aussi de la part faite forcément à l'élément irlandais, mais il ajoute :

296 LA RENAISSANCE CATHOLIQUE EN ANGLETr-:RRE

Aussi longLemiis que durera ccL ('-tat d'esprit, nous nauroiis pas de clergé civil, et aussi longtemps que notre clergt' ne sera pas civil, il resteia confiné dansla sacristie, comme en France. Et cela, non par le fait tlune opinion publique hostile, mais par sa propre incapacité à prendre part à la vir poiilitjui' du [lays... Le fait esl qur touh' la vie civile et politiqur dr rAiiglcli'rrc nous es( ouverti-, si seuleuii-nt nous savons comniml y entrer et nous y conduiie. >'olre foi doit nous accompagner et nous gouverneijiarlout. Mais, à l'exception de très rares occasions, ellen"a pas besoin d'être proclann'-e... Nous ne pouvons, coninn; Xolri'-Seigneur,ni mulliplier les pains, ni guérir leslépreux, actions (jui lui gagnèrent le peuple ; mais nous pouvons èlre les pniniers à eoop»'rer avec tous ceux qui travaillent à soulager toute forme dt' soullVance, de peine et de misère humaine. Partout où nous faisons ces avances avec plaisir et utilité', je peuple de Ce pays nous reçoit dans ses rangs avec une joie visible...

« Un autre obstacle plus grand encore, dit Manning, vient du manque de profondeur de notre prédication. » Il reproche aux prêtres catholiques de s'égarer en amplifications sur les dévotions secondaires, au lieu d'instruire solidement les fidèles des grandes vérités de l'Evangile. Pourquoi, se demande-t-il, n'attirent-ils pas les auditeurs, comme tel prédicateur dissident ou comme le général Booth de l'Armée du Salut '? C'est que leurs sujets sont mal choisis et qu'ils ne sont pas assez enflammés de l'amour de Dieu et des âmes. Et il continue en ces termes :

Quand nous |irèchons sur les dé-volions et les controverses, cela ne touche pas les âmes des Anglais... El jiour-

tant nous [lounions gagner et lemm^' les unies, les attirer et les attendrir comme Xotre-Seigneur l'a fait et par les mêmes véritt's... Telle fut aussi la prédication des Apôtres, quand ils prêchaient au nom de Jésus. Cette prédication a converti 1»' monde, et aucune autre ne convertira l'Angleterre. La masse des Anglais croit encort» dans Notre- Seigneur, son amour, sa jtassion.son pouvoir d'absolulion. son précieux sang, et aussi dans le repentir, la grâce et la conversion. Pourquoi ne pas aller à la rencontre de leurs esprits, sur le terrain de ces vérités, et r('pondre aux besoins de leurs âmes, en leur présentant toutes ces choses dans une fi'aîcheur et une beauté plus grande? Ils viennent à nous dans l'espoir de les entendre, et ils s'en vont, vides, di.sant que notre prédication ne les a pas atteints et que ce n'est pas ce dont ils ont besoin. Attendons de les avoir amenés à se confesser, avant de leur enseigner h's Rosaires et l'usage de l'eau bénite.

Un troisième obstacle vient de ce qu'une réaction exagérée contre le protestantisme a discrédité, parmi les prêtres catholiques, la lecture de la Sainte Ecriture. L'idéal de la vie chrétienne en a été abaissé.

Le quatrième obstacle est l'ignorance où les catholiques anglais de naissance sont de l'état spirituel du peuple anglais. Des époques de persécution, où ils avaient vécu repliés sur eux-mêmes, ils ont gardé l'habitude de pousser à l'extrême la maxime Extra Ecclesiam nulla salus. Manning dépeint ainsi leur état d'esprit :

Ils ont cru que les protestants en général tHaient sans foi ni baptême, ou même, s'ils étaient baptisés, qu'ils n'en étaient pas meilleurs pour cela. Cette idée était tellement ancrée, même chez certains prêtres, que j'en ai

connu qui ont refusé de recevoir «les convertis. « Dieu merci, ilisait un prêtre, je n'ai pas reçu de convertis dans l'Église. » Ils supposaient que. nous autres anglicans, nous étions des imposteurs, ou que nous agissions par des motifs humains; tout comme nous-mêmes nous le faisions, quand di-s juifs se ])résentaient pour se faire chn-tiens. Cet état d"es[irit est heureusement en train de disparaître. C'est là un état desprit étrange; car on ne pouvait s'empêcher de savoir que la grande ruajorité des Anglais sont baptisés, et, i>artant, élevés à l'ordre surnaturel. Dès lors, s'ils vivent dans la charité à l'égard de Dieu et du prochain, leur baptême doit les sauver.

Et, après avoir rappelé la doctrine de la grâce en cette matière, Manning ajoute :

Mon expérience personnelle de ceux qui sont en dehors de l'Église confirme tout ce que j'ai écrit à propos des doctrines de la grâce. J'ai connu intimement des âmes vivant de la foi, de l'espérance, delà charité et de la grâce sanctifiante avec les sept dons du Saint-Esprit, en humilité, pureté absolue dévie et de cirur, en méditation constante de l'Écriture sainte, en une prière continue, eu un renoncement complet deux-mêmes, en un travail personnel consacré aux pauvres, ayant, en un mot, une vie d'une sainteté visible aussi évidemment l'œuvre du Saint- Esprit que j'en aie jamais rencontré. J'ai vu cela en des familles entières, parmi les riches comme parmi les pauvres, et dans toutes les positions socicJes. De plus, j'ai reçu dans l'Eglise je ne sais combien d'âmes dans lesquelles je ne pouvais trouver de [léché mortel. Elles étaient évidemment dajis la grâce de leur baptême. Des piètres que j'ai interi'ogés mont rendu le même témoignage... Comment, avec de tels faits, pfut-on continui r à parli-r des hommes qui. in Angleterre, sont <n «lehoi-s

de l'Église, comme sils se trouvaient simplement en état de nature, de mauvaise foi, et comme devant être évités pour immoralité ? II se trouve sans doute de telles gens parmi eux, mais quel est l'état de la France, de lltalie, de lEspagne, de l'Amérique du Sud ? Toute la lumière et toute la grâce de l'Église catholique sont vaines pour des multitudes, dans ces nations catholiques.

Le cinquième obstacle est ce que, faute d'un nom meilleur, Manning appelle le saeramentarisme . Il dit à ce propos :

Les prêtres courent le danger de devenir de simples diseurs de messes imass-priests) ou des machines à sa<'rements [sacrament-mongersj. Ils possèdent, par commission divine, le pouvoir d'administrer les sacrements qui confèrent la grâce e,r optve operato, à laquelle ils ne peuvent rien ajouter et dont l'ellet ne peut être empêché par leur propre indignité. Il est très facile àun prêtre, ct<rapecca^wm mortale commissum, de négliger sa méditation, son examen de conscience et ses exercices de piété, de devenir par conséquent aride et sans vie spirituelle. Cependant, il continue à administrer les sacrements dune façon exacte, mais mécanique. Il n'a commis nul péché mortel, car mille péchés véniels sont toujours véniels. L'homme pourtant est ■devenu sec et aride, et tout le monde s'en aperroit quand il prêche, quand il confesse, quand il se trouve auprès d'un lit de mort ou dans une maison de deuil... Il n'était pas dans l'intention de Dieu que l'efticacité intrinsèque tles sacrements dispensât de la perfection subjective, ni le ministre, ni le sujet.

Pour caractériser le sixième obstacle, Manning crée aussi un mot; il l'appelle Vofficialism qu'il définit ainsi :

Il consisle ;"i coinpler, pour le succès df notre travail, non sur notre perfection .subjective, mais sur nos pouvoirs, officiels. Il est certain que, chez nous, si l'objectif est trop a|i|ir(''rii'', le subjectif l'est trop peu. 11 est curieux de remarquer à quel point, dans l'Éulise iHabIie,les high-churchmen sont secs, et à quel point les loic-churchmen exaltent leur propre personnalité'-. Or, dans l'Eùlise catholique, tout prêtre est un high-churchman, et il y a là un danuer de suftisance officielle. Si cela n'avait pas existé, la haine et le mépris du sacerdotalisme ne se seraient jjas produits. Je reiirette de dire que même de bons prêtres prennent un air suffisant. Ils visent à l'exaltation de leur charge, mais ils ne parviennent qu'à se diminuer eux-mêmes. Ceci a causé des difficultés sans fin dans nos hôpitaux et dans nos asiles de pauvres. Malheureusement même de dignes prèti'es n'ont pas toujours des manières distinguées, et ils s'emportent contre tout obstacle à l'exercice de leurs fonctions sacrées, d'une façon ([ui ne gagne rien et souvent perd tout.

Manning rappelle alors tout ce qu'il a fait pour élever, chez ses prêtres, l'idéal sacerdotal, et ce lui est une occasion de revenir sur une thèse qui lui était chère, en contestant que l'état du prêtre séculier soit d'un niveau inférieur à celui du clergé régulier. 11 affirme que le séculier est appelé, lui aussi, à la perfection spirituelle. Il continue en ces termes :

A cela on répondra : Reganlez les prêtres séculiers, oii est leur perfection s|)irituelle"? Je ré-ponds : Regardez les réguliers, sont-ils tous parfaits ? Les prêtres séculiers sont lies centaines de mille ; il n'y a pas vingt mille réguliers. Il peut y avoir moins de vase dans un canal que dans le lleuve du Saint-Laurent; mais l'un est la cré-aiion de Dieu;

l'autre est l'œuvre de riiomme. Du reste, si le clergé séculier est d'un niveau spirituel inférieur à celui des réguliei's, ce que je veux bien supposer, sans le concéder, je l'attribue à trois causes. La première est la notion abaissée <le la prêtrise qui est devenue de tradition. Plus haut est le but, plus haut on vise. Un idéal abaissé produit des dt'sirs abaissés et paralyse Ifs afîi-ctions et les ('neri^iesde l'ànie... La seconde estl'tHat dé-feclueux de nos séminaires... Enfin, en troisième lieu, les prêtres d'un diocèse seront ce que sera l'évêque. S'il est relâché, ils le seront. S'il est slriet, ils le seront aussi... De plus, un évêque ne doit i)as être dépendant des classes riches, ni dîneur en ville, ni dissipateur de son temps, ni faiseur de plaisanteries, ni liseur de journaux, ni habitué' ;"i s'entourer de favoris, mais il doit être accessible à tous ses prêtres, tous les jours et à toute heure, partageant leurs fardeaux et leurs troubles, tlésintéressé en parole et en acte. Il doit vivre pour ses prêtres et parmi eux et avoir un genre autant que possible semblable au leur. Dieu sait combien nous sommes imparfaits, mais, si nous visons à la perfection et si nous leur disons : u Venez », nos prêtres nous suivront. Si nous visons à quelque chose d'inférieur, et si nous leur disons : u Allez », ils tombent tous à terre. Si les prêtres diocé-sains sont inférieurs aux réguliers, la cause principale doit en être cherchée chez l'i-vèque, — d'abord dans son séminaire, ■ensuite dans sa vie, son esprit el sa disciftline. Aujouid'hui, quelques évêques, ayant un clergé d'une culture inférieure, sont désappointés, découragés, et tentés de se détourner de leurs propres prêtres et d'appeler des réguliers pour faire ce qu'ils ont besoin de faire faire. L'effet de cette conduite est de refroidir et de dé'prinier encore plus le clergé, et même de le confirmer dans son é-tat Abaissé.

Un septième et « grave » obstacle est « l'esprit de

controverse, tant dans le sujet que dans la forme, des prédications et des écrits >'.

Il n'est pas tlouLeux, dit Manning, que cet esprit de controverse n'ait été fatalement produit par la soi-disant Réforme qui nia la véritt' catholique et affirma des erreurs de doctrine. Mais la controverse ne peut être autre chose que de la tht^oloaie polémique, et la théologie polémique ne peut être que destructive. Or la destruction n'édifie rien, elle ne fait tout au plus que déblayer l'emplacement, afin de rendre la construction possible. Et cependant la théologie positive, elle aussi, sait fort bien déblayer sans paraître le faire, car la clarté de l'exposition constitue déjà, à elle seule, une preuve. Evidentia est la vérité qui se montre à travers les nuages et se rend visible comme la lumière. La grande majorité des hommes se laisse convaincre, moins par le raisonnement que par une idée nette de la vérité... Le fondateur des Quakers avait bim raison quand il disait : « Lorsque je discute, je prends bien garde de ne pas provoquer mon adversaire, car, aussi longtemps qu'il reste calme, toute la grâce de Dieu qui se trouve en lui, se range de mon côté. »

Ceci conduit Manning à signaler un huitième obstacle, qui vient de ce que le clergé catholique « ne se rend pas suffisamment compte, avant d'enseigner les gens, de ce que ceux-ci croient déjà ».

L'enseignenient de la vérité, dit-il, est comme' un jeu de ilominos; si nos auditeurs posent un trois, nous devons aller à leur rencontre, avec un trois de notre côté. Mais, pour agir ainsi, il nous faut, avant tout, connaitri- quelles sont les convictions de nos auditeurs. Tant que nous ferons appel à ces vérités telles qu'elles e.xistent dans l'esjiril du [leuple anglais, il ri'pondra à notn- appel et nous

gagnerons son attention et sa confiance, si nous prêchons ces vérités mieux que ses propres prédicateurs; nous établirons, par là, la supériorité de notre foi...

Londres, à lui seul, a, dans ses rues, quatre millions d'hommes dont la moitié n'ont pas la notion de Dieu. De Wesley au général Booth, les non-catholiques travaillent parmi eux. L'Église catholique ne fera-t-elle rien? (]ertainement notre première œuvre est ad intra, sur notre propre peuple, et il en a bien besoin. Mais ne ferons-nous rien ad extra?... Je crois que nous pourrions beaucoup... J'oi dit plus haut que nous devions jouer aux dominos avec le peuple anglais. A quoi sert de prêcher, sur Tlmmaculée- Conception, à des gens qui ne croient pas à l'Incarnation, ou, sur l'Église, à ceux qui ne croient pas au Christianisme ? Pour une procession à travers les rues, il serait mieux de réciter ou de chanter les litanies du saint nom de Jésus que les litanies de Lorette. Donnez au peuple anglais ce qu'il comprend, et il vous écoutera. De même, chantons des cantiques anglais dans les rues, plutôt que d'y réciter le rosaire. Les cantiques sont intelligibles à tous; le rosaire est non seulement inintelligible aux non-catholiques, mais il est, pour eux, une pierre d'achoppement, par ses répétitions perpétuelles. Nous avons besoin de prédications en plein air et d'instructions données ici et là, dans des locaux séculiei's, non dans nos Eglises... L'œuvre de l'Armée du Salut, avec tous ses défauts, est trop réelle pour être plus longtemps méconnue et attribuée au démon. Nous sommes tenus de ne pas nous laisser surpasser en sacrifice de soi et en amour des âmes.

En une assemblée publique qui se tint aux États-Unis, l'on rapporte que le nom de Jésus fut reçu avec des applaudissements et le nom de l'Église avec des murmures. C'est un fait terrible, une condamnation à mort de l'élément purement humain de l'Église chrétienne, mais une indicatiiin de la foi et de l'amour envers Jésus-Christ lui-même.

304 LA RENAISSANCK CATHOLIQUE KN ANGLETEIUiE

Aussi loniitemps (lUt- cet amour surv'ivra, nous |iouvoiis faiif appi'l à ct-l amour.

Df'puis longtemps, jai pcnst- avi'i- crainte que lÉgiise visible est maintenant dans la position de Jérusalem au temps J"Isaïe, ou lorsque Titus en faisait le siètte. Le divin Esprit règne sur ÏEcclesin docens et regena, mais jesprit liuniain règne sur la suciéir- chn-tienne. Si cela nétait pas, Londres naiirait jamais éti- dans l'état où nous le trouvons aujourdliui. et (jiie faire à cela? Certainement ni la petite pir-té de ni>tie aristociatie, ni la di-votion genre faubourg Saint-Germain ne sauraient y i-enn'dier... Gardons à leur place nos pit'tt'S et nos mudes de dévotion ; mais le monde se meurt, positus in malif/no, et il nous faut péné-lrer en lui, comme à travers le feu.

Manning signale ensuite, comme neuvième obstacle, les Jésuites, contre lesquels j'ai déjà eu occasion d'indiquer qu'il avait de vives préventions ; son biographe a omis à dessein de publier cette partie de la note: c'est nous mettre dans Timpossibilité d'apprécier la valeur de ses griefs.

La note se termine par un assez long morceau oîi Manning, après avoir affirmé que l'Église anglicane est sans prise sur l'esprit du peuple, déclare qu'il n'en est pas de même de la foi catholique :

Cependant, dit-il, je ne crois pas que le peuple anglais sera reconquis par lintelligence... Il ne le sera (jue s'il se trouve un amour liumain, un zèle et un esprit frat'-rnel, attirant la volonté- humaine à la |irésence divine. Il n'y a nul autre moyen pour ouvrir l'oi-eilie, l'intelligence et l'âme de l'homme, et nous sommes heureusement aussi indépendants et déta<hé-s du monde, de ses titres, de ses richesses, de ses privilèges, (]ue l'Église des a|»ôtres.

Malheur à Ihomme qui enlace lÉglise dans la politique et les gouvernements! Malheur à Tévèque qui, dans lÉglise, appartient à un parti ou en a les préjugés! Il devrait être au-dessus de tous les partis et de tous les préjugés, et, comme il est placé dans l'état de perfection, il devrait être à la fois humain et chrétien.

Les charités de Londres sont innombrables, et tout homme ayant un oftke devrait sympathiser avec toutes... Jusqu'à, présent, qu'avons-nous fait? Nous les avons laissées toutes à ceux qui sont hors de l'unité.

La conclusion de tout ce que j'ai écrit, je crois que ce doit être ceci : « Que quiconque représente l'Église catholique, en Angleterre, est tenu à viser à l'idéal le plus élevé <en toutes choses. »

Et Manning, entrant alors dans quelques détails, marque à quelle existence austère et sacrifiée cet idéal doit obliger le prêtre et l'évèque, pour agir sur les âmes des la'ïques et pour expier les péchés des hommes. 'Il faut « une volonté qui tende inflexiblement en haut, une voix qui fasse sans cesse entendre cet appel : Viens /en haut », L'archevêque conclut en ces termes :

Je n'aurais pas écrit ce qui est dans ce journal, si je n'avais pas été tenu de le faire. Ce que j'ai écrit paraîtra peut-être, à quelques-uns, extrême, mais il me semble qu'il faut que quelques-uns soient extrêmes, c'est-à-dire, qu'ils -suivent la vérité jusqu'au bout, et qu'ils aient, en toutes choses, le plus haut idéal. Il y aura toujours beaucoup de ces bonnes gens qui aplaniront, faciliteront et élargiront les voies de la liberté. Qu'il y en ait un, au moins, qui se prononce pour la voie la plus haute et la meilleure, la plus heureuse et la plus sûre.

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